Hongrie : l’ammorce d’un mouvement libertaire

dimanche 21 février 2010

Publiés à un an d’intervalle, deux documents permettent de comprendre l’évolution et les activités d’un petit mouvement libertaire en Hongrie.

Il y a un peu plus d’un an, en effet, en RFA, Schwarzer Faden publiait une longue lettre, signée Emmanuel Goldstein (pseudonyme collectif polonais [1]), relatant la constitution, en novembre 1986, d’un groupe libertaire informel à Budapest. Dans son dernier numéro de décembre 1987 Direkte Aktion (organe de la Freie Arbeiter-Union) publie une interview avec ce même E. Goldstein dressant le bilan d’un an d’activité du groupe hongrois.

L’émergence d’une mouvance libertaire en Hongrie s’est faite autour de l’université de Budapest, relate E. Goldstein dans Schwarzer Faden : « Depuis deux ans environ, nous tentons avec deux ou trois amis de faire, dans les séminaires de l’université ou dans les clubs étudiants, des exposés sur les principes de base de l’anarchisme. Entre quinze et vingt-cinq personnes assistaient à ces exposés. La plupart d’entre eux y entendaient évoquer pour la première fois ces idées. Un de mes amis est parvenu en avril [1986] à organiser — dans le bâtiment de l’Institut d’études politiques du parti ! — un congrès scientifique sur l’anarchisme. Ce congrès fut un véritable succès : plus de deux cents personnes y ont assisté. L’assistance a entendu des exposés sur l’individualisme et le communalisme, Bakounine et Makhno, anarchisme et nationalisme, le « libertarianisme » dans la Révolution française (chez Saint-Just), ainsi que sur les deux anarcho-communistes hongrois du début du siècle, Eugen Heinrich Schmidt et Ervin Batthvàny. (…) Les orateurs étaient loin d’être tous anarchistes : des contributions très intéressantes — et, ce qui est étonnant, vraiment objectives — sont venues d’historiens ou de professeurs « neutres » ou même membres du parti. Mais le succès de cette conférence ne doit pas masquer le fait que de telles rencontres se tiennent à l’écart de la population active. Seules quelques affiches à l’intérieur de l’université ont annoncé cette manifestation. »

À la suite de ces manifestations s’est constitué le 26 novembre 1986, dans un appartement privé, un groupe d’une quinzaine de personnes. « Nous, anarcho-communistes, individualistes et anarcho-syndicalistes, allons nous rencontrer régulièrement de façon informelle, échanger nos idées… Nous ne pouvons pas faire plus pour le moment, surtout pas parler d’organisation. Nous avons de nombreux contacts avec la culture autonome de la jeunesse, avec l’underground, qui se présente comme « avant,gardiste » (sous le nom d’avant-garde on comprend ici tout ce qui va des punks à la musique psychédélique et à la new-wave). Les non-conformistes, la jeunesse et les étudiants critiques sont notre espoir », rapporte E. Goldstein.

Un an après, le bilan semble mitigé : « C’est vrai qu’il y a une quinzaine de personnes qui sont intéressées par l’anarchisme. Mais, parler d’un groupe signifierait que nous sommes organisés. Or, cela est faux. Nous ne sommes malheureusement pas organisés. Au contraire, nous nous effondrons toujours plus, y compris au niveau politique. Il y eut une époque où nous pensions pouvoir très bien coopérer à tous les niveaux, pouvoir mener beaucoup d’activités organisées. Entre temps, il s’avère que quatre ou cinq personnes, qui sont vraiment intéressées par l’anarchisme, vont continuer à se rencontrer pour faire quelque chose. Mais je dois dire que nous rejetons tous l’opposition hongroise actuelle. Nous ne travaillons pas au sein de l’opposition (…) Des gens de province nous ont écrit. Nous avons une bonne base dans deux villes de province. Nous y avons fait des conférences sur l’anarchisme. S’il y avait des groupes libertaires organisés en Hongrie, nous serions, sans doute, plus nombreux. Mais nous avons peur, je crois qu’il est important de le dire. »

Les difficultés de la mouvance libertaire hongroise récente apparaissent en filigrane dans cette description d’une année d’activités. Pour simplifier, nous pouvons en mentionner trois : les rapports avec l’État, avec l’opposition et avec la population.

Les rapports avec l’État

Il est évident que, s’il existe quelques espaces de liberté en Hongrie, toute activité oppositionnelle organisée reste interdite. Dès lors, il devient presque impossible d’aller de l’avant sans franchir le cap qui sépare la légalité de l’illégalité : « Les principales attentes n’ont pas été comblées, à part quelques discussions, car à quoi servent les meilleures idées si on ne peut les traduire dans les faits ? Pour ceux qui ne veulent pas juste blablater comme le font le parti et l’opposition, il n’y a pas d’alternative vu qu’ils ne peuvent rien fait. En réalité, nous pourrions agir, mais cela n’a aucun sens d’être anarchiste en prison. »

Les rapports avec l’opposition

L’interprétation de l’opposition, proposée par E. Goldstein, explique clairement pourquoi les libertaires hongrois refusent d’y participer. Le premier point d’achoppement est la question des rapports entre le pouvoir et l’opposition : « Le rôle de l’opposition dépend naturellement en grande partie du rôle que l’État et le parti accordent à cette opposition. Beaucoup de choses sont tolérées parce que l’opposition ne fait qu’exprimer ce que le parti ne veut pas dire. Cela concerne la question roumaine, les minorités hongroises à l’extérieur, la dépendance envers l’Union soviétique et le système économique. L’opposition s’occupe avant tout de l’économie car elle part du vieux principe que l’économie est le problème majeur. Ensuite seulement viennent les droits de l’homme, la question nationale, etc. À mon avis, le principal problème, ce n’est pas la situation économique, mais la situation sociale qui, elle, est catastrophique. Or, l’opposition a peur de prendre position vis-à-vis des minorités sociales : des homosexuels, des femmes, des toxicomanes, des jeunes. (…) Les animateurs de l’opposition cherchent toujours à faire à l’État je ne sais quelles propositions. À mon avis, cela n’apporte rien. » Il existe aussi d’autres différents plus politiques, avec l’opposition qui est divisée en deux principaux courants : « Le groupe le plus important, environ soixante pour cent [de l’opposition], est socialiste démocratique. Les socialistes démocratiques ne veulent pas du capitalisme, mais n’assimilent pas économie de marché et capitalisme. Ils exigent un niveau de vie plus élevé, lié à des droits sociaux et démocratiques. L’autre groupe est beaucoup plus petit, mais plus bruyant et plus dangereux : les nationalistes et les chauvinistes de droite, qui revendiquent en partie une Grande Hongrie, c’est-à-dire comprenant les régions roumaines où vivent des Hongrois. (…) Il est intéressant de remarquer que les auteurs de ces critiques de droite ou nationalistes ne sont jamais poursuivis par les autorités. Ils peuvent mener des campagnes haineuses contre l’avortement dans la presse officielle qui, de temps en temps, publie également des articles teintés d’antisémitisme. »

Les rapports avec la population

« 1956, c’est le passé », écrit E. Goldstein. Si cette phrase s’adresse bien évidemment à l’opposition, c’est tout aussi évidemment la population hongroise qui lui inspire ce verdict : « Les dommages causés par quarante ans de domination totalitaire ont encore des conséquences durables. (…) Non pas que les gens n’aient pas le droit de penser à voix haute — nulle part ailleurs en Europe de l’Est on n’entend les gens critiquer la situation comme ici. Simplement, la conscience individuelle et collective a connu depuis 1956 des évolutions étonnantes, en rapport, le plus souvent avec la satisfaction des besoins matériels essentiels. Les gens n’ont pas seulement à manger, ils ont aussi leur téléviseur et parfois leur voiture ou leur résidence secondaire. Ils peuvent voyager à l’Ouest, bien plus facilement que les citoyens des autres pays de l’Est. Ils ont beaucoup à perdre, car le bien-être matériel est un don d’en haut, et dépend de « l’intelligence » des puissants — qui ont d’ailleurs cessé depuis longtemps d’être marxistes. »

Face à cette situation, les libertaires hongrois semblent privilégier deux terrains d’action : la culture et le mouvement écologiste. À propos de la culture, E. Goldstein rapporte : « C’est presque le seul domaine où l’on peut diffuser des idées, où existent de grandes possibilités malgré la censure. Une de nos activités fut l’exposition « Radical Art ». » D’autre part, il note avec satisfaction et espoir le développement d’un mouvement alternatif largement inspiré de l’exemple ouest-allemand. « Dans les deux, trois dernières années des idées nouvelles se sont répandues parmi les étudiants : les idées du milieu Vert alternatif avec la protection de l’environnement comme objectif politique, principalement sous l’influence des informations sur le parti des Verts en RFA. On note un intérêt croissant pour l’écologie et les formes de vie alternatives, et sur cette base se développe aussi l’intérêt intellectuel pour l’anarchisme. » Cette évolution a été marquée en particulier par la lutte contre le barrage de Nagymaros (plusieurs milliers de signatures rassemblées) à laquelle les libertaires ont participé, sans être membres pour autant de l’association indépendante « Duna-Kôr » (Cercle du Danube).


[1Il s’agit du groupe libertaire de Hongrie.