Violence, Révolution, Organisation

dimanche 14 février 2010
par  Jacques, Prévotel (Marc)

L’article paru dans notre dernier numéro a provoqué l’envoi d’une lettre du camarade Prévotel, de la FAF. Nous publions celle-ci, suivie de notre réponse.

Notes sur la violence, ou La vie d’un homme prend fin à sa mort

– S’interroger sur la violence n’est pas poser un faux problème aux anarchistes. Entre les deux extrêmes que sont la mise à mort d’une part et la non-violence intégrale d’autre part, il existe une infinité de voies. Il s’agit pour nous de déterminer jusqu’à quel degré de violence nous pouvons aller sans risquer de nous éloigner du but vers lequel nous voulons tendre. Entendons-nous bien : il n’est pas question de minuter une insurrection, de prévoir avec une règle à calcul les modalités d’un soulèvement populaire, mais surtout de savoir, tout en prenant part à la lutte, si nous marquons les événements de notre empreinte ou si nous nous laissons pousser par eux. À partir d’un certain degré de violence une révolution victorieuse sera pour nous une bataille perdue, une de plus. Ce n’est tout de même pas une masturbation intellectuelle que de se demander où nous allons mettre les pieds. Peut-être un peu pour nous, individus, mais surtout pour le but que nous poursuivons. C’est en oubliant pourquoi on combat au milieu de l’enthousiasme du combat qu’on obtient des succès apparents qui ne servent à rien, bien qu’ils coûtent la vie de nombreux militants.

– Le mythe de la destruction totale pour pouvoir repartir à zéro est justement une vue d’intellectuel prêt à tout sacrifier pour faire triompher une théorie… même la théorie du non-sacrifice.

– Prendre conscience de cette lapalissade : « Quand on est mort pour un idéal, on ne peut plus le défendre ». On peut rétorquer : « Si on refuse de donner sa vie c’est qu’on est pas tellement sûr de la justesse de son idéal ». Il est exact que devant ce dilemme la seule preuve véritable de la sincérité soit la plus stupide… à moins que cet idéal soit l’amour de la vie.

– La révolution n’est pas un but, mais un moyen. Le moyen que nous croyons être le meilleur pour atteindre notre but qui est de permettre aux humains de jouir de la vie et d’en avoir conscience. C’est pour cela que toutes les méthodes qui ont pour dénominateur commun : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », doivent être maniées avec la plus grande prudence.

– Il s’agit de refuser de combattre tout à fait sur le terrain de l’adversaire. Notre action doit être un lien entre l’état actuel que nous combattons et l’état futur pour lequel nous combattons. Si nous continuons à vouloir combattre uniquement avec les armes de nos adversaires, même si nous sommes vainqueurs matériellement nous resterons enlisés, prisonniers de notre manque de discernement. Pour reprendre quelques expressions de Jacques, il s’agit de savoir « tenir en échec le déploiement de la force brute », de ne pas se laisser prendre « aux subterfuges du temps et des circonstances » ; car lorsqu’on prétend que « la violence révolutionnaire est directement proportionnelle au degré d’autorité d’un État » (ce qui a été le plus souvent vrai jusqu’à nos jours) on avoue qu’elle est circonstancielle et non pas théoriquement nécessaire.

– Nous ne pouvons être partisans que d’une révolution parles hommes et pour les hommes et non par des mystiques pour construire une société mystique.

Il est exact que la terreur jacobine de 1794 n’a pas fait plus de victimes, en plusieurs mois, que la répression de la commune de Paris par les Versaillais, en une semaine.

Il est exact que les règlements de compte de l’été 1944 ont fait énormément moins de victimes que les camps de concentration nazis. Pourtant le môme de onze ans que j’étais à cette époque a gardé un très mauvais souvenir des femmes tondues, trimballées. sur les places publiques. De tels parallèles ne sont-ils pas une dérision ? Je n’ai pourtant pas peur d’avouer que si je me trouve un jour dans des circonstances comparables, du côté des vainqueurs, mon réflexe sera de prendre une mitraillette et de tirer dans le tas (si la violence me préoccupes, c’est aussi un peu parce que je suis violent par tempérament). Je ne le ferai certainement pas parce que je sais déjà, et j’espère ne jamais l’oublier, que lorsqu’on mitraille une foule stupide ce sont ensuite des hommes morts individuellement qu’on ramasse.

– Peut-on affirmer que nous sommes, nous anarchistes, dans notre grande majorité, collectivistes au point de vue économique et individualistes au point de vue moral ? Si oui, nous devons nous préoccuper de trouver des méthodes tactiques qui, à tous moments, quelles que soient les circonstances extérieures, tiennent compte de ces deux aspects apparemment contradictoires et qui font notre originalité.

Même si les anarchistes chrétiens ont répandu parmi nous des idées de non-violence tirées d’une certaine interprétation du christianisme, il n’empêche qu’un athée puisse ne pas envisager d’un cœur réjoui la suppression d’un vivant. Un croyant sincère qui tue peut être persuader de laisser une chance à l’être dont il détruit l’enveloppe physique, puisqu’il croit à l’immortalité de l’âme. Un athée, au contraire, est persuadé qu’il met un point final à une vie. Se retrancher derrière le fait que nos adversaires (dans ce cas « nos ennemis ») sont le plus souvent des bourreaux n’est-ce pas un peu refuser de voir les choses en face ?

– À propos du fameux slogan : « Vivre libre ou mourir ! », que vaut-il mieux : vivre esclave consciemment, car on conserve l’espoir de redevenir libre un jour, ou se faire tuer ce qui supprime automatiquement tout espoir de liberté ? Il est à peu près certain que les deux solution extrêmes ne sont pas bonnes. Il nous faut donc chercher une ou plusieurs voies les moins mauvaises qui n’aboutissent pas sur un des deux écueils.

– Il est exact que les problèmes posés par la vie en société sont complexes et qu’un excès dans l’analyse peut faire perdre de vue le principal. Mais le principal n’est-il pas que notre pensée et notre action rendent compte de cette complexité sous peine que l’une soit très incomplète, l’autre sporadique et que toutes deux ne parviennent pas à avoir prise sur les événements ?

– Dès qu’on se réfère aux « grands principes de la nature » une sirène devrait sonner ou des pancartes devraient jaillir portant les mots : « Attention ! Danger de pétition de principe ! » Exemple : « le grand principe » de la lutte pour la vie (Darwin) opposé au non moins « grand principe » de l’entraide (Kropotkine). Et surtout ne pas oublier que l’homme a justement la faculté (même s’il n’en profite pas assez) de s’accommoder plus ou moins de ces « grands principes ».

Une des différences les plus importantes entre les socialistes (ou communistes) autoritaires et les socialistes (ou communistes) libertaires n’est-elle pas que les socialistes autoritaires ont choisi de fabriquer l’homme de leurs rêves malgré le matériel humain actuel alors que les socialistes libertaires ne peuvent pas choisir autre chose que de fabriquer l’homme de leurs rêves par le matériel humain actuel ?

M. Prévotel

Réponse

« Entre les deux extrêmes que sont la mise à mort et la non-violence intégrale, il existe une infinité de voies. »

Il était préférable de situer le problème dans le cadre du titre-programme ; ceci en opposition à une étude de la violence entendue comme phénomène isolé ; sous peine de sombrer dans une forme d’analyse – parfois utile – mais où trop souvent l’on s’égare dans une forme de spéculation byzantine « anar », bien connue.

Il est évident qu’il s’agit, moralement, de déterminer jusqu’à quel degré de violence nous pouvons aller, sans risquer de nous éloigner du bût – les moyens annonçant la fin – et en fait, échapper à l’engrenage de la force brute déchaînée et incontrôlable. C’est dire qu’il existe des voies, c’est-à-dire des méthodes de lutte à préciser et des mises au point à faire.

Bien se pénétrer que tout problème possède une solution. Sinon il est à reposer en essayant de résoudre déjà les contradictions que ses données peuvent contenir.

J’aurais dû préciser davantage que la violence n’est pas uniquement la mise à mort.

« Donner sa vie à un idéal » n’est pas la sacrifier mortellement.

La lapalissade citée est une idiotie : pour certaines gens, il y a des morts qui se portent très bien (héros, martyrs et autres décédés symboliques ; à l’extrême, Dieu est mort, paraît-il !).

Je ne pense pas qu’il doive y avoir un dilemme – tout me paraît pouvoir ou devoir se résoudre ici. Dès l’instant où l’on donne sa vie à un idéal, il ne s’agit pas de lui donner sa mort. Pour cela il est nécessaire d’étudier et de combattre avec méthode et discernement. Là commence le sens précis de la vie d’un véritable militant.

Ce qu’il faut ce sont des hommes résolus et lucides, qui ne se laissent enfermer ni chez eux, ni dans les prisons, ni dans la mort, et qui savent s’organiser pour la lutte. (On pourrait ajouter : ni dans les dilemmes, ni dans les contradictions – fausses la plupart – issues du capital ou de la religion. Résolutions possibles par le dépassement cohérent ou la destruction, mais non par l’accoutumance, l’hypocrisie devenue habitude, la sublimation, la transcendance, etc. – Mise en cause et affrontement, sur ce terrain, pourraient être les termes de cette volonté).

Quel que soit le degré de conscience que notre propagande réussira à donner à un peuple, il restera toujours..une partie de ce peuple qui ne voudra ou ne pourra pas admettre nos perspectives.

Pour ceux-là, il est indéniable que nous leur ferons violence, c’est-à-dire, pour le moins, que nous leur imposerons pratiquement un milieu nouveau qui ne conviendra plus à leur entendement.

Cela est une violence, comme de nos jours est une violence la politique, l’économie et la morale que les régimes actuels font subir à certains. Dans la mesure évidemment où ils ont conscience de leurs aliénations sur ces trois plans.

Et il y a également l’accommodement – comme chez les borgnes ; et l’on sait que chez les aveugles, ceux-ci, sont rois…

Mais ces violences paraissent généralement mineures dans ce genre de débat. On pense plus particulièrement à la mise à mort de l’adversaire. Et c’est là la source notable du scrupule anarchiste.

Certes chacun sait parmi nous, que tout doit tendre à nous retenir de tuer. S’il existe un seul sens du sacré (athée), (il en est d’autres), c’est bien celui du respect de la vie. Cependant on doit s’entendre. Toute tendance révolutionnaire est et sera toujours minoritaire. Droite ou Gauche.

Le problème se noiera toujours dans le cadre étroit d’une lutte de minorités contre minorités. Le reste, la majorité, se meut suivant son degré de conscience ou d’inconscience, poussée par les besoins ou les nécessités. Le problème se réduit donc (mais pas seulement : il faut augmenter la prise de conscience) à l’extinction de la minorité adverse. Le scrupule doit cesser ici.

Notre adversaire n’est après tout représenté que par quelques têtes délirantes, reposant sur un corps plus ou moins vaste. Ces têtes – coupées – sont difficilement remplaçables. L’Histoire nous l’apprend de même que la psychologie du chef, la sociologie de droite, etc…

L’ennemi est en quête d’un homme capable de la diriger. Sans cette tête il est inerte – simple moelle épinière.

C’est son point faible – et sa force brute. Et c’est ici qu’il faut apprendre à frapper – sans réticence. Ce qui implique encore une fois un mouvement d’hommes résolus, lucides et organisés. On voit mal des individualités agir sur ce terrain au gré de leurs humeurs ou fantaisies.

« Lorsqu’on mitraille une foule stupide, ce sont ensuite des hommes morts individuellement qu’on ramasse. »

Il y a donc une lutte à mener contre la stupidité – Par l’enseignement et la propagande.

D’ailleurs, il est peu probable qu’on ait un jour à mitrailler une foule. Plutôt des hommes en armes qui auront choisi de défendre leurs intérêts de caste, ou des imbéciles, héros ou fanatiques qui auront déjà choisi la mort ; de ces gens qui ne discutent pas et tirent à bout portant contre tout individu dont la saine réflexion représente pour eux l’intellectuel à abattre avant de discuter.

Avec ces gens là on ne peut admettre aucune forme de non-violence ou de tolérance. Utiliser le seul langage qu’ils comprennent.

Pour terminer, en ce qui concerne la violence comme phénomène isolé, c’est – il faut le répéter – un faux problème anarchiste. Le véritable problème ne peut trouver de solution utile et morale que s’il est considéré dans la perspective de l’action révolutionnaire – particulièrement dans sa phase insurrectionnelle.

Dans cette perspective il faut souligner que l’on ne peut assimiler l’exécution révolutionnaire à l’assassinat légal ou non : pas plus d’ailleurs les mesures de défense de la révolution avec la coercition destinée à imposer aux masses une conception qu’elles réprouvent.

Jacques