Michel Bakounine et le mouvement révolutionnaire bulgare

dimanche 14 février 2010
par  Leconte (Théo)

« La Russie est, comme on le sait, opprimée par les Allemands ; mais le jour où le vieux cri germanique se fit entendre : « Qui veut mourir avec nous pour la liberté de l’Allemagne ? » un Russe se présenta, se jeta aux premiers rangs, et pas un patriote allemand n’y fut avant lui. Quand l’Allemagne sera l’Allemagne, ce Russe y aura un autel. »
Michelet

Ces mots du grand historien Michelet sont applicables à presque tous les pays d’Europe. Si la puissante figure de Michel Bakounine reste à jamais liée à tant de barricades, tant de tribunes, tant de prisons, est-ce également vrai pour le peuple bulgare – sinon pour la Bulgarie qui, au milieu du XIXe siècle, n’existait pas encore ? Ce « petit peuple-frère » de Bakounine ne figure pas à première vue dans ses grandes préoccupations révolutionnaires et internationales ; et la Bulgarie est un des rares pays d’Europe où il n’a pas séjourné.

Max Netlau dans sa biographie de Bakounine (qui est encore manuscrite !) a dû retrouver les traces de celui-ci dans le mouvement révolutionnaire bulgare de l’époque. Ne disposant pas de ce texte, nous avons fait notre propre enquête historique, certainement incomplète, mais nous espérons qu’un jour le travail immense de Netlau sortira de l’ombre et fera pleine lumière sur tant d’aspects très peu connus de l’activité de Bakounine.

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Présentons brièvement le mouvement révolutionnaire bulgare des premières décennies de la deuxième moitié du XIXe siècle. Le Peuple bulgare se trouvait depuis cinq siècles sous la domination turque ; après l’expérience des luttes individuelles et en petits groupes des Haïdouks, après les efforts pour obtenir une aide de l’extérieur, surtout de la Serbie et de la Russie, après l’action héroïque mais sans résultat des « tcheta » (détachements d’insurgés armés le plus souvent venant de la Roumanie) et les soulèvements isolés – l’émigration bulgare cherchait à cette époque une voie plus efficace amenant à la libération de la Bulgarie.

Dans le même temps Bakounine, après de longues années passées en prison et en Sibérie (1848–1861), est de nouveau en Europe, à Genève. Il a lui aussi enrichi son expérience, mûrit ses idées ; il est devenu une des figures les plus marquantes non seulement des milieux révolutionnaires, mais aussi des organisations socialistes, prolétariennes, matérialistes, en un mot de l’Internationale et de l’Alliance.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les révolutionnaires bulgares aient cherché à le rencontrer.

Et cette rencontre a effectivement eu lieu, en juillet 1869 à Genève, où 3 membres du Comité Central Révolutionnaire Bulgare, Théophile Raïnov, Marko Balanov et R St. (que je n’ai pas réussi à identifier) arrivent chez Michel Bakounine, restent chez lui pendant 5-6 jours, discutent, élaborent ensemble le programme du B.R.C. (Comité Révolutionnaire Bulgare). R. St. part ensuite pour Bucarest avec Sergueï Netchaev ; les deux autres vont chez Mazzini puis partent aussi à Bucarest.

Les liaisons entre Bucarest et Genève ne datent pas, en réalité, de l’été 1869. Luben Karavelov, le chef de file du Comité bulgare, est depuis des années en liaison avec Hertzen, Bakounine, et Ogaref, surtout avec le premier, et ce n’est pas par hasard que la délégation commence sa visite aux révolutionnaires russes par Hertzen – mais ce dernier moins engagé dans la lutte révolutionnaire ; les dirige directement vers Bakounine. Plus tard, en 1870, Karavelov est en Italie et rend visite à Bakounine, à Locarno ; leur correspondance se poursuivra jusqu’en 1872, année où Karavelov s’éloigne de l’activité révolutionnaire directe ; les dernières années de Bakounine s’en éloigneront également un peu.

Le travail de recherche sur tous ces rapports, en dehors des difficultés de tout travail de ce genre (les révolutionnaires et les émigrés ne tiennent pas beaucoup d’archives), est rendu plus difficile encore par un obstacle particulier : la Bulgarie enfin libérée (1878) ne suit pas la voie qui correspondait aux rêves et aux activités des révolutionnaires, et elle essaye d’effacer ou de cacher certaines de ces activités. Un exemple : Zahari Stoïanov, ancien membre du comité de Bucarest, devient président de la Ière Assemblée nationale ; en ces deux qualités, il exige, « pour des travaux de publication » des documents de Veliko Popov (ami de Christo Botev) et ces documents ne voient jamais le jour. Les archives de Karavelov, mort quelques années après la libération en pleine misère à Roussé, vont entièrement à la Bibliothèque Nationale, mais les régimes tsariste ; fasciste, etc… font leur choix et publient ce qui leur plait. Actuellement, sous le régime communiste, le choix n’est pas le même, mais il est également loin d’être impartial.

Néanmoins, il existe un certain nombre de publications qui confirment cette rencontre de juillet 1869.

Dans la note n°146 p. 463 de l’édition complète des œuvres de Christo Botev publiées en Bulgarie en 1907, Ivan Klintcharov mentionne la rencontre des délégués bulgares et de Bakounine, ainsi que celle de Mazzini (i1 parle, en plus, d’une rencontre avec Garibaldi et Kossuth). L’académicien soviétique Nicolaï Derjavine dans sa publication « Christo Botev, poète et révolutionnaire », édition russe, Moscou, 1948, écrit : « Le 1er acte de ce comité (le B.R.C.) a été d’envoyer une délégation spéciale chez Hertzen, Bakounine, Mazzini, Garibaldi et Kossuth pour connaître leurs opinions sur le mouvement révolutionnaire bulgare (…) » (p.31). Non seulement Derjavine répète l’erreur de Klintcharov en ce qui concerne les 2 derniers mais il se trompe aussi de date : il parle de mars 1870.

L’historien russe Evgueni Volkov travaillant en Bulgarie, donne, dans son « Christo Botev », édition de l’Académie de Sofia, en russe, 1930, le récit de cette rencontre, récit fait par Théophile Raïnov, l’un des membres de la délégation, habitant Varna après la libération, au Dr Parachkev Stoïanov médecin-chirurgien ; professeur à la Faculté de Sofia (ces recherches ont probablement été faites à la demande de Max Netlau lui-même, car il est prouvé qu’il était en relation avec le professeur – ce récit doit donc figurer dans la biographie de Bakounine).

Voici ce que Volkov rapporte : « Pendant ce temps-là, Karavelov se trouve à Odessa. Raïnov et R. St. (qui d’après Volkov est un commerçant de Svichtev) éxécutent les résolutions du comité révolutionnaire de Bucarest, se dirigeant vers l’Europe occidentale pour y rencontrer Hertzen, Bakounine, Mazzini. D’après les indications de Karavelov, ils se présentent d’abord chez Hertzen à Genève, mais celui-ci leur dit qu’il n’est pas au courant des affaires bulgares et qu’il sera mieux de s’adresser à Bakounine, qui habitait à l’époque rue Mont-Crillon à Genève. D’ailleurs son adresse était déjà connue d’un certain nombre de Bulgares de Genève, surtout d’un commerçant de tabac (Bakounine fumait beaucoup). Michel Bakounine reçoit la délégation bulgare à bras ouverts : « Chers frères, excusez-moi de ne pas avoir beaucoup pensé à vous jusqu’ici, mais je vous aime bien ». À cette ’époque la demeure de Bakounine à Genève est un « foyer d’où naît la révolution ». Des émigrés de nombreux pays la remplissent, des discussions presque interminables se poursuivent, souvent très enflammées. De temps en temps, la voix profonde de Bakounine éclate et couvre celle des autres. Sergueï : Netchaev et Nicolaï Joukovski se trouvaient en même temps chez Bakounine. » (Volkov, p.97 et suivantes)

D’après les souvenirs de Netchaev que Arboré-Ralli a rapportés plus tard, le programme du B.R.C. a presque entièrement été l’œuvre de Bakounine. Il l’écrivit lui-même, mais comme les Bulgares ne comprenaient pas facilement son écriture, Nicolaï Joukovski le leur avait lu.

Dès le début de la discussion, les Bulgares avaient déclaré que leur peuple ne pensait pas tellement pour l’instant au socialisme, car son aspiration et son but était surtout d’en finir avec les massacres turcs, et d’acquérir la liberté ; et aussi parce que toujours d’après Raïnov, une fois la Bulgarie libérée, la situation économique ne serait pas trop mauvaise. Bakounine avait accepté ce préalable, et c’est pourquoi la discussion fut tout de suite orientée vers l’organisation de l’insurrection. « Il vous faut d’abord de l’argent, des armes et l’esprit de révolte » insistait Bakounine. Pour l’argent, il leur conseille d’essayer de le trouver sous forme de fonds culturels pour les écoles,les bibliothèques, les journaux, etc… Les armes il faut les concentrer dans des endroits sûrs à l’intérieur, dans des positions stratégiques choisies à l’avance. Pour l’insurrection il leur conseille de ne pas disperser les efforts, de les concentrer dans les endroits choisis par les insurgés eux-mêmes ; il leur conseille en premier lieu les fortifications naturelles des Balkans, qu’il faut préparer pour qu’elles puissent tenir un siège d’au moins six mois ; Bakounine considère ce délai nécessaire pour qu’une aide extérieure puisse leur parvenir et que la conscience de l’Europe impose aussi une intervention. Il leur promet s’ils le demandent d’envoyer un révolutionnaire expérimenté qui pourrait les aider du côté technique.

Mais le rôle de Bakounine ne peut se limiter à des conseils techniques : Il est tellement passionné de la révolte que son esprit embrasse entièrement le problème : « En comparant les souvenirs de Raïnov et d’Arboré-Ralli, nous pouvons conclure que Bakounine n’a pas su se borner aux détails pratiques de l’organisation de l’insurrection. Il a passé en revue, avec les Bulgares, les tendances sociales de cette révolution, et il est évident que chacun d’eux a indiqué ses préférences ; mais étant donné que la demande de rendez-vous avait été faite par les Bulgares, Bakounine n’a pas voulu aller jusqu’au bout de sa pensée, du moins dans le sens qu’il avait l’habitude d’envisager chaque révolution. » (C’est la conclusion de Volkov, p.105)

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Une copie du texte concernant le programme exact du B.R.C. élaboré dans ces entretiens reste chez Bakounine, une autre est emportée par les Bulgares. Essayons de suivre la trace de ces deux documents.

À cette époque Bakounine a toujours fait confiance en Netchaev (dont il a fait connaissance en mars 1869) et ce dernier gardera l’original de ce document pendant son séjour en Suisse – plus tard devant la conduite de Netchaev, surtout après son dernier voyage en Russie, la rupture entre les deux hommes est évidente. Après quelques péripéties, le reste des amis de Netchaev se voit obligé de l’expédier à Londres mais sans avoir l’idée de retenir la valise qu’il emporte avec lui. À Londres, Netchaev essaie de sortir un journal où, entre autres, il attaque violemment Bakounine. Mais très rapidement il quitte Londres pour Paris. Là, il assiste à la Commune de Paris, les documents nous manquent pour savoir comment. Puis il se retrouve de nouveau en Suisse, cette fois sans sa valise qui est restée dans un hôtel à Paris en gage de se dettes. C’est son avant-dernier voyage, peu après les polices suisse et russe l’embarquent pour les prisons de St. Pétersbourg. Mais pendant ce temps très court, des amis communs réussissent à prendre l’adresse de l’hôtel parisien et la clé de la valise. L’un, Ross, ami de Bakounine, va à Paris et la récupère. Bakounine lui-même brûle une certaine quantité de papiers, le reste est déposé à la fédération jurassienne, probablement entre les mains de James Guillaume. Il serait intéressant de pouvoir continuer cette enquête car le texte qui nous intéresse ici pourrait probablement être retrouvé.

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Essayons maintenant de retrouver les traces de ce même programme dans la presse révolutionnaire de l’époque.

Le journal « Svoboda » (Liberté) du 14/10/1870, n°46 publie que « ce texte a été pris dans l’organe de la Section Russe de l’Internationale, Narodnoe Dielo (œuvre du Peuple) d’août 1870 ». Mais dans le n°d’août/septembre 1870 de ce dernier, édité à Genève en russe, le texte de ce programme est présenté avec l’explication : « il s’agit du programme du B.R.C. d’août 1870, traduction russe, pour une fédération des slaves du sud ou des peuples libres du Danube ». Il s’agit évidemment toujours du même programme, les deux journaux ayant adopté pour le présenter une tactique indirecte.

Il est évident que le journal « Narodnoe Dielo » était en liaison avec. la presse bulgare. À cette époque, Bakounine ne possède pas de journal propre en russe, et bien qu’officiellement la direction de « Narodnoe Dielo » soit entre les mains de l’émigré russe Outine, c’est toujours l’opinion de Bakounine et de ses amis qui y est reproduite pour les questions slaves. Outine lui-même appartient à l’aile marxiste de l’Internationale, très fidèle à Marx, ce qui ne l’empêcha pas quelques années plus tard de demander la grâce du tsar et de rentrer en Russie.

Nous avons déjà publié (N. & R. n°7/8) l’opinion de Marx lui-même sur la libération des Slaves du sud.

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Nous avons plus haut expliqué l’esprit de la discussion entre les délégués bulgares et le groupe de Bakounine, à Genève, discussion où fut élaboré le projet de programme du B.R.C. Nous avons aussi souligné que Bakounine avait accepté loyalement certaines considérations des délégués bulgares ; mais ce n’était pas le cas de Netchaev qui voulait toujours pousser à l’extrémisme. À la réunion du B.R.C. qui eut lieu à Bucarest entre le 10 et le 25 décembre 1869 dans un hôtel, ce projet de programme fut l’objet d’une violente discussion. Il n’est pas sans intérêt de souligner que pendant la même période, dans le même pays, séjournait Netchaev, qui fréquentait un certains nombre de révolutionnaires. Pour illustrer l’esprit de cette réunion, nous donnerons un extrait de l’étude de Volkov :

« Il semble qu’eut lieu dans cette réunion la bataille décisive entre les partisans d’un projet pour la constitution d’un gouvernement bulgare provisoire muni de pouvoirs dictatoriaux, ce que Netchaev considérait comme essentiel et les partisans du projet de Karavelov-Bakounine où étaient exigées des élections et les responsabilités directes des élus devant les électeurs y compris dans le Comité central, avec décentralisation et démocratisation. Après de longues discussions, les membres de la réunion se mirent d’accord pour une solution de compromis : un comité central en émigration élu et un gouvernement provisoire mais seulement pour l’intérieur. En ce qui concerne les statuts et le texte définitif du B.R.C., on avait accepté qu’ils soient aussi provisoires, jusqu’à une nouvelle réunion, avec la participation des délégués des organisations révolutionnaires de l’intérieur, avec si possible de larges discussions et plébiscites dans les organisations de base. » (Volkov, p. 127).

D. Strachimirov, historien bulgare, fait état, dans son travail « Archives de la Renaissance », tome Ier, p. 84-94, d’un autre projet qui date du 25 mars 1889 ; Vassil Levski St. Zaïmov, etc… en sont, d’après lui, les instigateurs. Il s’agit probablement d’un projet de 1871, plus connu sous le nom de « Troïanska Naredba » (directives venues de la ville de Troïan, Bulgarie) adressé « aux hommes qui œuvrent pour la libération du peuple bulgare » dans lequel on préconise ouvertement la république démocratique comme forme du futur État bulgare.

Ainsi, non seulement le projet élaboré à Genève a été critiqué dans un sens ou dans l’autre, mais il est fort probable, et logique, qu’il y ait eu plusieurs projets ou du moins plusieurs conceptions pour « après la libération », car l’émigration révolutionnaire elle-même exprimait plusieurs tendances.

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Voici maintenant quelques extraits de ce projet de programme, publié comme nous l’avons dit dans le journal « Svoboden » n°46 du 14/10/1870 (Luben Karavelov en était alors le directeur) :

« Il faut nettoyer notre terre des saletés gouvernementales et bureaucratiques et garantir à notre peuple sa liberté politique et sociale. Nous voulons voir dans notre patrie un gouvernement élu n’exécutant que la volonté du peuple lui-même.

Nous utiliserons contre le gouvernement turc les mêmes moyens pacifiques qui ont été employés. contre le clergé grec – nous utiliserons seulement dans les cas extrêmes les armes à feu et le couteau.

Nous désirons former une fédération des Slaves du sud ou des pays libres du Danube mais en même temps nous voulons avoir entre nous et avec les peuples voisins frères les mêmes rapports, la même unité qui existent dans la fédération suisse.

Nous comptons nos « tchorbadjis » (richards) au nombre de nos ennemis et nous les pourchasserons toujours et partout. Nous ne voulons pas travailler pour un gouvernement despotique même si un tel gouvernement est constitué de nos propres frères.

Nos alliés naturels devront être seulement les peuples opprimés et exploités, parce que notre peuple est l’un d’entre eux. »

Evg. Volkov fait ainsi son propre commentaire de ce programme : « Dans ce texte, surtout en ce qui concerne la lutte politique et la lutte religieuse, il existe une nette différence entre Karavelov d’un côté et les internationalistes russes, marxistes et bakouninistes, de l’autre. Mais ce fait ne diminue en rien le fait primordial : que ce programme, tout en exprimant les conditions spécifiquement bulgares, est en même temps largement imprégné des idées fondamentales de Bakounine. Il dépasse ainsi dans sa ligne générale la tendance Karavelov qui, il ne faut pas l’oublier, était avant tout l’élève de Tchernichevski (démocrate et « narodniak » russe), et prend la forme d’une proclamation de révoltés. » (Volkov, p.106)

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Pour compléter notre étude sur les rapports de Bakounine avec les révolutionnaires bulgares, nous ajouterons encore quelques brefs extraits, cette fois-ci de la correspondance de Bakounine :

« Mon cher Jouk, tu sais parfaitement bien comment Outine a utilisé notre programme et mon article dans l’organe de la section russe. En outre, il faut lui rendre cette justice qu’il marque ainsi l’existence des Russes dans l’organisation internationale des travailleurs (La Ière Internationale) (…) K. Marx a pleine raison quand il affirme que la réaction germanique et les junkers prussiens ne seront éliminés que quand sera éliminé en même temps le despotisme russe. Il a raison aussi en ce qui concerne le panslavisme qui n’est rien d’autre qu’un despotisme masqué, les tsars russes ont toujours promis la libération des peuples slaves des occupants étrangers (…) seulement pour les mettre sous leur propre domination. Mais il faut souligner aussi que nos frères slaves dans leur nationalisme étroit ont pas mal aidé cette propagande tsariste.

Contre ce mal, il faut mener une lutte âpre, conduite bien sûr par les socialistes russes, mais aussi et ce sera beaucoup mieux par la constitution de sections socialistes non seulement russes, mais tchèques, polonaises, serbes, bulgares.

Il y avait chez moi un Bulgare que je connais bien, K [1], et j’ai parlé avec lui de ce sujet, mais il est parti et depuis je ne sais pas très bien comment ça va. J’ai parlé aussi au « petit » [2] que tu connais bien de ce même sujet. Il faut trouver le temps et l’occasion de réaliser cette idée. »"

Lettre de Bakounine à N. Joukovski, Locarno, le 17/7/1870. citée par Arboré-Ralli dans « Michel Bakounine dans mes souvenirs » paru dans la revue « Minouvchi Godi » (Les années passées), Tome 1er, pp. 154-56, oct. 1908.

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« Mon cher Aga, j’ai-lu hier dans « Liberté » qu’il y avait des Bulgares arrêtés à Constantinople. Parmi eux, il y a Raïseff, ce jeune homme sympathique qui était chez moi à Ner… et qui nous a fourni certaines de nos relations avec les Bulgares. Sais-tu quelque chose de plus sur cette arrestation ? Bien à toi. »

Lettre de Bakounine à Ogaref, Locarno, le17/12/1869, Casa della Vedonnà Pedrassini.

Cette lettre a été publiée dans ses « Lettres de Bakounine à Hertzen et Ogaref », Genève 1890 L’information de « Liberté » était en réalité incomplète, il y avait bien des révolutionnaires bulgares arrêtés à Constantinople, par exemple le Dr Mirkovitch, mais Raïseff, probablement Raïnof, et G. Jivkov ont réussi à quitter la ville avant leur arrestation, le 1er pour la Suisse, le 2ème pour Vienne.

Dans le même recueil de lettres publiées par Dragomanov, se trouve une autre lettre, adresse cette fois à Hertzen et datée de 1862, beaucoup plus ancienne, dans laquelle Bakounine insiste pour envoyer Joukovski, et Keletev à Constantinople pour qu’ils organisent par l’intermédiaire d’Odessa et de Galatz la liaison avec la Russie pour le transfert des révolutionnaires et de la littérature révolutionnaire. Dans cette tâche, Bakounine leur conseille d’utiliser l’aide des amis Bulgares par exemple pour se procurer des passeports : « Il faut un mois pour se procurer les passeports turcs indispensables. Moi je peux le faire par l’intermédiaire de mes camarades Bulgares. » (Lettre du 10/11/1862, Citée par Dragomanov, p. 91)

L’hiver 1862, quand il a écrit cette lettre, Bakounine se trouvait encore à Londres après sa fuite de Sibérie en 1861. Hertzen note que Bakounine était alors entouré d’émigrés balkaniques parmi lesquels il y avait un jeune Bulgare médecin dans l’armée turque mais ensuite déserteur et émigré (voir la préface du tome Ier de l’œuvre Complète de Bakounine, en russe).

Ces quelques pages sont extraites d’une étude non publiée sur Christo Botev. Nous pensons qu’elles ont un certain intérêt historique, et aussi un intérêt d’actualité : la lutte des peuples oprimés et colonisés pour leur indépendance, les recherches de voies pour cette lutte et des formes de cette indépendance.

Nous envisageons, si nous en avons la possibilité, de compléter ces page par l’étude des rapports que Netchaev eut avec les révolutionnaires bulgares, au début par l’intermédiaire de Bakounine et ensuite directement. Il faudra probablement y ajouter un aperçu sur Netchaev lui-même et sa place dans le mouvement révolutionnaire du siècle passé.

Théo Leconte


[1Arboré-Ralli prétend qu’il s’agit de Karavelov.

[2Arboré-Ralli pense qu’il s’agit de Netchaev.