Justice, amour, sagesse

mardi 19 janvier 2010
par  Han Ryner

Mon ami Génold étudie d’autre part ce beau et noble livre qui s’appelle Clarté. Henri Barbusse sait à quel point j’admire soit son génie littéraire, soit son ardente et courageuse sincérité ! Et je me réjouis de ses succès, non seulement par esprit de justice et à cause des mérites qu’ils récompensent, mais encore parce que ses livres me paraissent de nature à faire quelque bien.

Quel bien profond peut faire un livre ? Un seul qui compte, à mon idée : Faire réfléchir. Faire que le lecteur, un instant, cesse d’entendre l’auteur pour s’écouter soi-même. Chaque fois donc que l’écrivain nous offre une idée, dépouillons-là de ses beaux vêtements et de sa vibrante atmosphère. Considérons-là en elle-même. Apprenons de Barbusse la sincérité assez pour ne rien apprendre de lui que la sincérité.

Quelques-uns ont voulu voir dans Clarté la charte de l’humanité future. C’est beaucoup. C’est peut-être trop. Je crois bien que nul génie n’écrira jamais cette charte. Le futur sera fils de forces innombrables. Beaucoup sont cachées à nos yeux. Il y en a dont nous prévoyons la forme et la direction ; de celles-là même nous mesurons mal l’intensité changeante. Mais si, consentant au jeu des souhaits ou au jeu des prophéties, je projetais mon idéal sur le vide apparent de l’avenir, mon rêve coïnciderait-il toujours avec le noble rêve d’Henri Barbusse ?…

Il me semble que je proclamerais moins nettement que lui la fécondité exclusive du principe de justice. J’hésiterais à sacrifier la pitié et l’amour. Je ne déciderais jamais : « Le juste doit aller jusqu’à dire que la clémence n’a pas sa place dans la justice : la majesté logique de l’arrêt qui condamne le coupable pour effrayer les malfaiteurs possibles (et jamais pour une autre raison) est au-dessus du pardon lui-même » [1].

Je ne chicane pas. Je ne remarque pas que, s’il s’agit d’effrayer les malfaiteurs, il ne s’agit plus de justice, d’équilibre rétabli et de majesté logique, mais d’une prudence peut-être discutable. On a soutenu, non sans apparence, que le supplice auréole le condamné, transforme le coupable en victime et en martyr, le drape dans « la majesté des souffrances humaines », change sa ténèbre hideuse en appel d’héroïsme et de lumière vers quoi se précipite la folie légère de quelques jeunes papillons.

Barbusse a raison quand il affirme que « la prédication de la fraternité et de l’amour est vaine » [2]. La prédication de la justice est-elle plus efficace ?… Je le crains et que, plus dangereuse, elle conduise a plus de violence et d’injustice.

Mais, si j’avais le temps, je montrerais peut-être que la position du problème est trop étroite ; et le dilemne où l’on prétend nous enfermer est mal clos…

Qui donc a dit : L’histoire est une prophétie ? L’histoire montre que le principe de fraternité et d’amour a toujours conduit vers les persécutions, les inquisitions et les guerres. L’histoire montre que le principe de justice a toujours conduit lui aussi aux guerres civiles ou étrangères. Je le vois, coiffé du bonnet phrygien, hérissé de fusils et de piques. Je le vois qui fait glisser, dans la rouge rainure, le triangle aveuglant de la guillotine.

« Si les grands pouvoirs d’ombre s’obstinent à rester à leur place, si ceux qui crient clairement criaient dans le désert, ô peuples, infatigables vaincus de l’infâme Histoire, j’en appelle à votre justice, j’en appelle à votre colère. » [3]

Non, je n’écouterai pas l’éloquence passionnée de cet appel. Je ne permets plus, depuis longtemps, à la colère de soulever mes gestes. La colère populaire, c’est Quatre-Vingt-Treize, presque aussi criminel que les calculs des grands et moins efficace encore. La punition d’un crime est presque toujours un autre crime. La revanche révolutionnaire contre les crimes passés écrase trop de têtes innocentes. Elle ne rétablit aucun équilibre ; elle alourdit tous les fardeaux. Et Quatre-Vingt-Treize prépare le Directoire, règne du mercanti et de la basse ruse ; prépare l’Empire, triomphe du soldat et de la gloire brutale.

Je dirai peut-être un autre jour l’impossibilité de la justice. Aujourd’hui je lui reproche les moyens qu’elle nécessite. J’oublie que ses balances réalisent le mouvement perpétuel et me donnent le vertige. Je m’éloigne d’elle à cause du glaive qu’elle porte. Si je désarmais sa main, son poing se fermerait. Si je lui défendais d’être une guerrière, elle deviendrait une boxeuse. Toujours le mirage. de la Justice m’a jeté contre mon frère ; toujours il a jeté mon frère contre moi.

L’anecdote de l’Auvergnat à l’auberge me paraît pleine de sens et de menace. La servante aux bras blancs entre dans la salle portant une vaste écuelle pleine et fumante. « Pour qui cette grosse soupasse ? » demande l’affamé émerveillé, jaloux déjà. « Mais pour vous, mon brave. » Ces mots suffisent à diminuer toutes les dimensions. Et d’un ton mi-content : « Pour moi, cette petite soupette de rien du tout ». L’écuelle, tout à l’heure, qui ne sera pas pour lui, soyez certain qu’elle lui paraîtra durablement une merveilleuse soupasse.

Si les parts sont égales, une loi de perspective morale veut que la mienne me paraisse plus petite ; mais à toi c’est la tienne qui paraît moindre. Les choses sont d’ailleurs trop complexes pour que les parts se présentent vraiment égales. La valeur de deux champs ne se mesure pas à leur seule étendue. Et nous ne sommes égaux ni en force, ni en adresse, ni en bonne volonté. Je serai toujours tenté d’apprécier mon travail un peu plus que tu ne l’apprécieras ; je serai toujours tenté d’apprécier ton travail un peu moins que tu ne l’apprécieras. On a dit qu’il y avait un seul moyen de supprimer le péché, et que c’était de supprimer la défense et la loi. Je crois qu’il n’y a aussi qu’un seul moyen de supprimer l’injustice, c’est de supprimer la justice.

Oh ! je ne supprime pas en moi la volonté d’être juste. Ce que je supprime, c’est l’exigence qu’on soit juste à mon égard. Car cette exigence me jette à chaque instant dans la guerre, créatrice des pires injustices.

Alors quoi ? L’amour, la pitié, la générosité ?…

Oui, oui, au moins autant que la justice. Mais pas au commencement. Non, il ne m’est pas possible d’aimer tant que je reste un juste et une âpreté.

Est-ce que ma justice restera encore exigeante et âpre si je découvre que les hommes ne se battent jamais que pour des fantômes. Enfant qui ne croit plus à la valeur des billes, je n’échange plus de coups de poings pour une bille.

Tant que je reste attaché aux choses, je suis incapable d’aimer les hommes, je ne parviens même pas à être réellement juste envers eux. Ma passion de justice contribue à me pousser à l’injustice et au combat.

Mais je serai juste par surcroît si j’apprends efficacement que mon bonheur dépend de la sérénité de mon esprit, de l’indulgence de mon cœur, de la pureté de mes mains.

Oui, je conquerrai le véritable sens de la justice en même temps que je conquerrai l’amour. Quand je n’aimerai plus les choses, je pourrai aimer les hommes et, puisqu’ils s’attardent, ces frères sans fraternité, à la justice, je mettrai le plus de justice possible dans mon amour et ma générosité.

Mais ceux-là seuls atteindront la justice et l’amour qui savent qu’on ne grimpe point directement vers les sommets. Il y a des lacets à suivre et la sagesse nous les indique. À ceux donc qui vantent la, justice et vitupèrent l’amour ; à ceux qui louent l’amour et rejettent la justice : déclarons également qu’ils posent mal le problème. Ouvrons les pinces du dilemme et, entre les deux adversaires apparents, montrons l’arbitre qui les concilie et qui, seul, permet de les atteindre, la Sagesse.

Han Ryner


[1 Clarté, page 273.

[2 Clarté, page 275.

[3 Clarté, page 278.