Pourriture sociale

jeudi 14 janvier 2010
par  Carteron (Albert)

L’édifiant spectacle auquel nous assistons depuis plus de deux mois n’a pas encore pris fin. Cette fois, c’est au complet ; la société politique au milieu de laquelle nous grouillons a enfin produit et montre son œuvre putréfiante : Pas un de ses vermoulus échelons sociaux qui en sorts indemne, pas un des imposants piliers sur lesquels elle repose qui n’ait reçu sa large éclaboussure de fange, pas une des sacro-saintes institutions qui la coordonnent qui n’ait démontré l’inanité de son existence et la nécessité fatale d’un complet rasement.

Au paroxysme de ses fureurs de lucre, l’ordre social dont nous crevons apparait sous toutes ses faces, dans tous ses plus hideux refonds. Pour en être arrivé a une semblable inconscience d’impudeur hystérique, il faut que son effondrement soit tense.

Senateurs : d’Andlau, députés : Wilson, généraux : Caffarel, conseillers : Lefebvre Roncier, médecins : Castelnau, journalistes : Crouzet, demi-monde : Limouzin-Ratazzi, peuple-lie : Lorenz – offerts en holocauste à la Décrpitude humaine – viennent d’incarner en eux la syphilis sociale.

Présidence, représentation nationale, délégation communale, armée, patrie, famille, honneur, morale, – autant en emporte le vent : institutions inutiles, mots creux n’ayant jamais servi qu’a leurrer le peuple farcineux et d’un poids fort léger sur la conscience des exploitants-dupeurs.

Mandats électoraux, décorations, secrets d’État, inviolabilité des cadavres, honorabilité professionnelle, – billevesées, oripeaux, vieilles défroques dont le bazardage s’adjuge a l’encan.

Du haut en bas de la « fameuse échelle sociale », tous décrépis, gangrenés, pourris !

En haut – Dignitaires de tous poils déchiquetant à pleines dents le lambeau de pouvoir dont on les a chargés ! Magistrats de tous ordres se vautrant béatement dans la fangeuse iniquité qu’ils représentent ! Soudards de toute encolure vendant sans vergogne cette patrie, prostituée famélique aux crochets de laquelle ils se gavent ! Trafiquants de tous calibres volant, dilapidant, empoisonnant tout ce qui tombe à la portée de leurs insatiables tentacules !

En bas – La bourgeoisie prolétarienne conquérant glorieusement, chaque jour, quelqu’un des vices de ses dirigeants. Rampante, avilie, domestiquée, la veulerie ouvrière s’ingéniant a s’entre-dévorer, élevant a la hauteur d’institutions sociales, servilité, platitude, mensonge et tartuferie, satisfaisant, par les plus fourbes moyens, a l’appétit des ignobles passions dont ses maitres l’ont infectée.

En haut, négoce et trafic de la Légion d’honneur, en bas, décrochage avilissant du Mérite du travail ; ici, fraude pour l’exemption du service militaire, là, vente de plans et de secrets d’État : pro Patria. Au faîte de l’échelle, cupidité, corruption, vol, rouerie, carie, décrétés moralité et sanité ; au pied, courbette, indignité, délation sanctifiées mérite, devenues seules chances de vie. – Le tout s’étalant au grand jour, sous le couvert de la Loi et des sabres qui la protègent : tel est le bilan.

Nous ne nous étonnons pas, nous constatons.

Et pourquoi donc crier a la profanation, a l’horreur, a l’abomination de la désolation ? Un peuple a le gouvernement et la société qu’il mérite.

Pourquoi s’obstiner a ne pas comprendre que l’abjecte humanité qu’on a devant les yeux n’est que le fétide excrément des gangreneuses institutions qui la régissent ? Dans une société où l’accaparement, la bassesse et l’anthropophagie s’intitulent vertus, ou la vilénie reste seule propre a assurer l’existence, comment ne pas attendre d’aussi dégradants sentiments des hommes qui la composent ? Toute cause produit son effet : tant que l’appropriation individuelle subsistera, tant que hochets, rubans, médailles ou statues seront l’emblème qualifie du mérite et de l’honneur, tant que frontières et patrie exciteront au massacre des hommes entre eux, tant qu’un vestige d’autorité planera sur la multitude, il en sera toujours de même !

À quoi bon s’évertuer à le répéter à nouveau, et même à ceux qui n’ont que déboires et déconvenues à essuyer dans cette délirante course au clocher ? Quand on fait appel à la dignité d’homme de ces derniers, qu’on les convie a la nécessaire purification, au balayage soigneux de toutes ces mascarades impudentes à robes ou à cordons, de cette ferraille insolente, de cette avilissante ferblanterie, de tous ces grotesques panaches, – sauvegarde, refuge et fauteurs de la corruption, de l’iniquité et de la misère sociales, – tous rient cafardement et font la sourde oreille. Atteints de la contagion, ils mettent toute leur application a imiter leurs mentors, s’épuisant en efforts pour obtenir leur honteuse perfection, les dépassant souvent en turpitude quand ils on ont l’occasion. Puisque barbotter dans le puant ruisseau leur plait, tout est bien ! Pourris, eux aussi, ou en bonne voie de pourriture. Tels maitres, tels valets ! Continuez vils émules !

Et vous – ô dirigeants qu’elle choisit et révère ! – puisqu’elle est incapable ou de compréhension ou de révolte, puisque son avachissement est encore si complet qu’elle s’avoue impuissante à souffler sur vos châteaux de cartes, puisqu’elle est a l’abri des rancœurs, du dégout que devrait lui inspirer la vue d’aussi nauséabonds tableaux, puisqu’elle-même n’a qu’un désir : atteindre l’éthérée sphère de vos orgies balthazariennes et puisqu’en attendant, toujours, de bonne grâce, la crasse populace vous tend l’échine, tondez, tondez-la donc, et ne vous gênez pas ! vous auriez mauvaise grâce.

Mais alors, honnêtes crapuleux, moralistes dépravés, prostituteurs éhontés d’honneur, de famille et de patrie – mots dont vos bouches sont pleines, – traineurs de sabres, banquistes et rastaquouères cosmopolites, jetez bas les masques ! Ne couvrez plus de vos mains rapaces vos facies de satyres aux seuls noms de socialisme et d’Anarchie ! Ne parlez plus de chaos, de désordre ! Ne feignez plus la peur d’un retour à la vie primitive et sauvage ! Les appréhensives visions qui vous hantent n’approcheront jamais de la hideuse réalité que nous offre le spectacle de votre insigne dépravation.

Tous, saturez vos démoniaques désirs sans remords, viciez et corrompez sans crainte tout ce qui vous entoure et vous envie. Rejetez toute pudeur pour mieux jouir de vos derniers sabbats.

Car le jour est proche où la partie saine et suffisamment nombreuse des non corrompus, des réfractaires, des parias, des hors votre Société, opérera le bouage de toutes les syphilitiques institutions qui vous consument. – Ce jour-là, vos pestilentielles charognes iront rejoindre vos éphémères sacerdoces dans un revivifiant auto-da-fé, dont la flamme incandescente servira de foyer purificateur à la libre Humanité !

A. Carteron.