L’enthousiasme

, par  Guyau (J.M.) , popularité : 4%

Le promoteur de toutes les entreprises, petites ou grandes, de presque toutes les œuvres humaines c’est l’enthousiasme, qui a joué un rôle si important dans les religions. L’enthousiasme suppose la croyance en la réalisation possible de l’idéal, croyance active qui se manifeste par l’effort. Le possible n’a le plus souvent qu’une démonstration, son passage an réel ; on ne peut donc le prouver qu’en lui ôtant son caractère distinctif, le pas encore. Aussi les esprits trop positifs, trop amis des preuves de fait ont-ils cette infirmité de ne pouvoir bien comprendre tout le possible ; les analystes distinguent trop exactement ce qui est de ce qui n’est pas pour pouvoir pressentir, et aider la transformation constante de l’un dans l’autre. Il y a sans doute un point de jonction entre le présent et l’avenir, mais ce point de jonction est difficilement saisissable pour l’intelligence pure ; il est partout et nulle part ; ou, pour mieux dire, ce n’est pas un point inerte, mais un point en mouvement, une direction, conséquemment une volonté poursuivant un but. Le monde est aux enthousiastes, qui mêlent de propos délibéré le pas encore et le déjà, traitant l’avenir comme s’il était présent, aux esprits synthétiques qui dans un même embrassement, confondent l’idéal et le réel ; aux volontaires qui savent brusquer la réalité, briser ses contour, rigides, en faire sortir cet inconnu qu’un esprit froid et hésitant pourrait appeler avec une égale vraisemblance le possible ou l’impossible. Ce sont les prophètes et les messies de la science. L’enthousiasme est nécessaire à l’homme, il est le génie des foules, et, chez les individus, c’est lui qui produit la fécondité même du génie.

L’enthousiasme est fait d’espérance et pour espérer, il faut avoir un cœur viril, il faut du courage. On a dit le courage du désespoir ; il faudrait dire : le courage de l’espoir. L’espérance vient se confondre avec la vraie et active charité. Si au fond de la boîte de Pandore, est restée sans s’envoler la patiente Espérance, ce n’est pas qu’elle ait perdu ses ailes et qu’elle ne puisse, abandonnant la terre et les hommes, s’enfuir librement en plein ciel, c’est qu’elle est avant tout pitié, charité, dévouement ; c’est qu’espérer, c’est aimer et qu’aimer c’est savoir attendre auprès de ceux qui souffrent.

Sur la boîte de Pandore entrouverte où est restée ainsi l’espérance amie, prête à tous les dévouements pour les hommes et pour l’avènement de l’idéal humain, il faut écrire comme sur le coffret du Marchand de Venise qui contenait l’image de la bien-aimée : « Qui me choisit doit hasarder tout ce qu’il a ». [1]

[1Pages choisies de J.M. Guyau, chez A. Collin, éditeur.