La question indochinoise au point de vue moral

mardi 3 novembre 2009
par  P.M.

Dans l’article que j’ai écrit pour ce numéro, j’ai donné, d’après une conférence toute récente (mars) d’Augagneur, ancien ministre, ancien gouverneur de la colonie, le tableau succinct de l’exploitation de la population noire en Afrique-Équatoriale française.

Un de nos amis nous communique une brochure sur l’Indochine, écrite en décembre 1924, où l’auteur, qui a vécu là-bas, combat le mépris des colons et fonctionnaires français envers les malheureux Annamites, mépris qui sert de prétexte à une exploitation éhontée. Nous ne reproduisons pas les passages où l’auteur montre l’intelligence, les dons artistiques et l’esprit d’assimilation des Annamites, même pour les sciences exactes et les applications industrielles.

M. P.

Vivant en contact continuel avec l’indigène, nous connaissons bien ses défauts. Ils s’expliquent presque tous par ce seul fait que l’Annamite a toujours été un peuple d’opprimés, soumis depuis de longues générations à la domination des Chinois, puis de ses propres mandarins qui l’exploitaient. — et continuent trop souvent à l’exploiter sous le couvert de la France — sans vergogne. Il a le caractère et les allures du chien battu qui se retire l’oreille basse et prêt à mordre lorsque la main s’étend vers lui pour une caresse. De là provient ce défaut de sincérité qui lui fait donner 1a réponse supposée agréable à l’interlocuteur et nullement celle qu’il peut juger le mieux conforme à la vérité ; de là, la dissimulation, l’hypocrisie, le mensonge sous toutes ses formes ; de là aussi ce manque d’initiative et de prévoyance, toutes qualités qui n’ont pu, faute d’exercice, se développer chez un éternel mineur ; de là encore, cette tendance naturelle chez tout opprimé à se transformer en oppresseur dès que l’occasion favorable se présente ; de là ces brimades, voire ces exactions, envers son congénère, de l’Annamite qui détient une parcelle d’autorité ; et de là aussi, en grande partie cette vanité puérile qui inspire à la plupart d’entre eux une opinion démesurée de leurs capacités et de leurs mérites : celui qui se sait méprisé et dominé éprouve une tendance naturelle, par réaction, à se surestimer et à exagérer son propre éloge. Si l’on joint à cela quelques défauts qui tiennent à la race même et sont communs à tous les Orientaux ; tels que, le manque complet d’esprit pratique, de précision, chez un peuple, qui a été nourri de spéculations philosophiques, de dissertations littéraires, plus que de sciences exactes, on comprend aisément que la vie au contact journalier de tels collaborateurs, avec la nécessité impérieuse de la tâche qui nous presse, peut amener un certain agacement, qui, le climat aidant, ne tarde pas à dégénérer en énervement, puis en état d’hostilité sourde ou déclarée… C’est cet état d’esprit, agrémenté de quelques vieilles opinions traditionnelles sur l’indigène, transmises de générations en générations de coloniaux qui, il faut bien l’avouer, constituent toute la doctrine, détermine tonte l’attitude envers l’indigène de la plupart de nos compatriotes établis en ce pays.

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Le parti réactionnaire, représenté ici l’aidant plus fortement qu’il comprend une grosse majorité de gens sans convictions ni caractère qui se portent, par un tropisme naturel, du côté où leur parait la force, le parti réactionnaire a trouvé, pourrait-on dire, d’instinct la politique indigène qui résulte naturellement de sa politique générale et qui la complète parfaitement ; c’est celle qu’on peut résumer en deux mots bien usés, mais toujours vrais : la domination par tous les moyens et notamment par ce qu’il est convenu d’appeler l’obscurantisme.

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On commence par asservir les esprits, et l’on en vient tout naturellement à dominer les individus ; puis les intérêts matériels se manifestent cyniquement, et l’on possède les biens, on accapare les terres, on draine les capitaux, après avoir asservi les hommes.

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Il est assez curieux de noter que la politique préconisée et suivie par ce parti vis-à-vis de l’élément indigène est exactement la même que celle préconisée et suivie en France à l’égard du prolétariat. Mêmes constatations sévères quant aux défauts, aux vices de ceux qu’on prétend diriger, mêmes opinions pessimistes quant à l’impossibilité d’un progrès à réaliser en eux, mêmes conclusions cyniques quant à la nécessité de maintenir définitivement un état de domination où la classe dite supérieure trouve la satisfaction de ses plus chers intérêts. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, les mêmes pensées déterminent les mêmes attitudes et le parallélisme est absolu entre les deux problèmes des évolutions du peuple aux mains calleuses et des peuples à la peau colorée. Mêmes difficultés, mêmes devoirs de longue patience volontaire et de sacrifice à tout instant consenti pour ceux qui, de tout leur cœur, veulent s’efforcer à l’entr’aide pour une élévation progressive qui est le seul vrai but de notre humanité. Et mêmes manifestations de despotisme autocratique pour ceux que leur esprit autoritaire et le service de leurs intérêts égoïstes a fait, de tout temps, avec une obstination têtue, s’opposer au progrès.

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L’Annamite a ses défauts, c’est entendu (et nous, qui nous dira quelle poutre loge sous notre paupière ?) mais il possède aussi de belles et solides qualités que malheureusement nous ignorons presque toujours. L’Annamite, éternel opprimé, est essentiellement méfiant ; un mur de méfiance sépare chaque individu non seulement des étrangers, mais même de ses propres compatriotes. Un des résultats malheureux de cette méfiance, c’est que l’Annamite ne se livre que très difficilement ; il cache soigneusement à tous les recoins de son cœur, même les meilleurs ; et de belles, de nobles qualités, nous ne craignons pas de le dire, peuvent être découvertes, toute méfiance tombée, chez beaucoup d’entre eux qui les cachaient presque honteusement.

Combien connaissons-nous de ces Annamites, timides et presque honteux, ne parlant jamais d’eux-mêmes, ni de leurs actions, qui ne vivent que pour faire du bien ! Tout leur avoir y passe ; et leur préoccupation continuelle est de soulager l’infortune et de contribuer au développement de leur pays. Chez ces modestes, chez ces silencieux, le mobile directeur n’est pas l’ambition ni la recherche de récompenses éternelles. Vieux lettrés confucianistes, le plus souvent, ils savent que le bien doit être fait pour lui-même ; ils appliquent ces préceptes de morale élevée dont fut bercée leur enfance, mais surtout – et voilà ce qui est touchant, ce qui nous conquiert lorsque nous l’avons vraiment compris, – mais surtout ils écoutent parler leur cœur, ce cœur humain qui est le même, bien que nous en ayons, sous toutes les latitudes et tous les climats, ce cœur qui contient des trésors qu’il appartient à chacun de nous de savoir découvrir et exploiter. Que de choses profondément émouvantes n’avons-nous pas vues de tout près — et à de tels traits menus où il ne saurait plus être question d’astuce et de duplicité, touchant l’amour familial, le dévouement, l’abnégation véritable de certains pour leurs ascendants ou pour la grande famille dont ils portaient courageusement le faix ? Et il ne s’agit pas seulement là de l’exécution formelle de certains principes religieux rigides ou de la crainte des représailles de l’au-delà ; les mobiles effectifs les plus touchants se manifestent, au contraire de façon incontestable dans ces actes de sacrifice muet de toute une vie auxquels nous avons assisté fréquemment. Et s’il est vrai que le plus souvent cette sympathie est limitée au cercle trop étroit de la famille, nous savons, par les exemples que nous avons cité plus haut et par de nombreux cas aussi de noble et fidèle amitié, qu’il n’en est pas nécessairement ainsi et que, la confiance aidant, tous les espoirs sont autorisés.

P.M.