Sur la dialectique de l’Individu

, par  Prat-Cotter (Bernard) , popularité : 3%

Avant propos

Si la dialectique des objets, des phénomènes, est déjà très difficilement saisissable (que ceux qui en douteraient fassent donc le bilan de toutes les erreurs commises dans ce domaine !), la dialectique de l’Homme n’a pas encore été comprise complètement. Même en s’appuyant sur la seule forme existante de la pensée réaliste et concrète : le matérialisme.

Dans la société moderne, plus que jamais, on s’oriente vers un développement des techniques les plus révolutionnaires, une recherche toujours plus poussée du confort matériel maximum, la conquête de l’espace cosmique et autres manifestations d’une tendance chez l’homme à dominer la nature et l’univers. Parallèlement cette tentative de domination sur la nature et l’espace risque de n’être que la domination d’une minorité d’individus, ce nouveau pouvoir absolu sur les objets et les phénomènes viendrait compléter celui qu’exerce déjà cette même minorité sur la majorité de l’espèce humaine.

Nous ne nions pas la nécessité du bonheur matériel du genre humain. Nous n’ignorons pas non plus la valeur de l’œuvre accomplie par les travailleurs scientifiques dans cette perspective. Pourtant nous ne pourrons parler de socialisme que si ce bonheur matériel s’accompagne de la liberté de l’esprit humain, et que si ces deux aspects, entre autres, du socialisme se conjuguent avec une équitable répartition des tâches et des jouissances matérielles et intellectuelles.

Il ne semble pas que l’évolution actuelle s’oriente dans ce sens. Les travailleurs scientifiques qui tournent autour de ce problème à travers leur activité professionnelle restent très souvent coupés de la réalité sociale. Or, comment saisir le comportement de l’individu si l’on ignore le contexte social dans lequel il évolue. Ou si l’on ne « connait » ce contexte qu’à travers le prisme déformant du parti, des statistiques ou des sondages d’opinion, qui même sincères, n’ont, qu’une valeur relative et indicative. Ils n’ont pas de valeur absolue, ne serait-ce que parce qu’ils ne parlent que chiffres et pourcentages, sans pour autant traduire des sentiments précis ou confus. Ce n’est pas par hasard que les marxistes ou crypto-Marxistes pullulent parmi les intellectuels qui s’attaquent à ce problème de l’Homme, mais ils ne le font qu’à travers les « enseignements » du parti, les statistiques, les sondages d’opinion, plus pour justifier le système et la doctrine préconisés par le parti que dans un but de pure recherche scientifique et humaniste. Que l’on ne s’y méprenne pas, les marxistes et assimilés ne sont pas seuls en cause, nous y reviendrons. D’autres, notamment encore beaucoup de marxistes, qualifient nos préoccupations de purement sentimentales, ils éludent, eux, simplement, l’aspect strictement humain du problème de la révolution et du socialisme, ils se bornent à l’aspect « administratif des choses ». Le « politique » et 1’« économique » seuls comptent, laissons l’« humain » aux doux poètes anarchistes et aux autres rêveurs.

Il n’en reste pas moins que pour des matérialistes, de surcroît libertaires, le comportement et le sort, l’épanouissement ou l’asphyxie de l’individu restent au centre, et constituent l’aspect fondamental, du problème de la révolution et de la société socialiste. Tout ce qui nous sépare, non seulement des marxistes, mais aussi de tous ceux qui véhiculant la pensée bourgeoise ou bureaucratique sous toutes ses formes (social-démocrates, jacobains, chrétiens, nationalistes, libéraux, francs-maçons, etc.) découle de cette différence essentielle : tandis qu’ils s’efforcent par toutes sortes de coercitions d’enfermer l’Individu dans un système ou une doctrine, nous nous obstinons a subordonner à l’Homme la perspective d’une société élaborée par lui, pour lui.

I. – Peut-on mettre l’homme en équation ?

Le mouvement est un phénomène qui part d’un point donné et se dirige, à travers des convulsions multiples, et le plus souvent malgré des contradictions inhérentes à sa propre logique et à ses rapports internes ou externes, vers un point différent Ceci pourrait constituer une définition sommaire du terne « dialectique » que nous employons.

Mais en ce qui concerne l’homme, le mouvement est à peine esquissé, qu’il décrit un cercle et tel un boomerang revient à son point de départ. Puis le mouvement se reproduit indéfiniment, aboutissant invariablement au même résultat. On tourne en rond, nerveusement, comme un prisonnier dans sa cellule.

Tourner, tourner encore, tourner toujours finit par écœurer. Et cet écœurement est celui que peut connaître l’homme qui semble inexorablement condamné à tourner pour l’éternité dans le cadre de ce cercle vicieux dans lequel nous sommes pour le moment enfermés. Assurer « la matérielle » pour vivre et vivre pour « assurer la matérielle ». C’est apparemment un dilemme.

En fait cela nous paraît être un dilemme, parce que notre propre dialectique est très difficilement saisissable. Seul l’aspect social de 1’être peut être complètement compris. Mais si l’homme est aussi un « être social », il n’est pas que cela. C’est seulement en s’organisant en société que l’homme a déterminé l’homme social et le besoin de vie sociale.

« L’homme possède, comme propriété fondamentale, nécessaire, l’instinct de sa propre conservation », sans lequel aucun être vivant ne pourrait exister, et « l’instinct de la conservation de l’espèce », sans lequel aucune espèce n’eût pu se former ni durer. Il est naturellement porté à défendre son existence et son bien-être ainsi que celui de sa progéniture contre tout et tous.

« Les êtres vivants ont, dans la nature, deux manières de s’assurer l’existence et de la rendre plus paisible, d’un côté la lutte individuelle contre les éléments et contre les autres individus de la même espèce ou d’espèce différente ; de l’autre l’appui mutuel, la coopération, qui peut être appelée « l’association pour la lutte » contre tous les facteurs naturels contraire à l’existence, au développement et au bien être des associés (…)

« (…) L’expérience, accumulée et transmise par des générations successives, a enseigné à l’homme qu’en s’unissant à d’autres hommes sa conservation est plus sûre et son bien-être plus grand. Ainsi, conséquence de la lutte même pour l’existence, engagée contre la nature ambiante et contre les individus de son espèce, s’est développé chez l’homme l’instinct social, qui a complètement transformé les conditions de son existence. Par la force de cet instinct, l’homme put sortir de l’animalité, monter à une très grande puissance et s’élever si haut au-dessus des autres animaux que les philosophes spiritualistes ont cru nécessaire d’inventer pour lui l’âme immatérielle et immortelle.

« De nombreuses causes concurrentes ont contribué à la formation de cet instinct social, qui, partant de la base animale de l’instinct de la conservation de l’espèce – qui est l’instinct social restreint à la famille naturelle – est arrivé à un degré éminent d’intensité et d’extension, pour constituer désormais le fond même de la nature morale de l’homme. (…)

« Enfin, la capacité, acquise par 1’homme, grâce à ses qualités primitives appliquées, en coopération avec un nombre plus ou moins grand d’associés, de modifier le milieu ambiant et de l’adapter à ses besoins ; la multiplication de ses désirs qui croissent avec les moyens de les satisfaire et deviennent des besoins ; la division du travail, qui est la conséquence de l’exploitation méthodique de la nature au profit de l’homme, ont fait de la vie sociale le milieu ambiant nécessaire à l’homme, hors duquel il ne peut vivre sans tomber dans un état bestial.

« Et par le raffinement de la sensibilité, conséquence de la multiplicité des rapports, par l’habitude prise dans l’espèce grâce à la transmission héréditaire pendant des milliers d’années, ce besoin de vie sociale, d’échange de pensées et d’affections entre les hommes, est devenu un mode d’être nécessaire à notre organisme. Il s’est transformé, en sympathie, en amitié, en amour et subsiste indépendamment des avantages matériels que l’association produit, à tel point que, pour les satisfaire, on affronte toutes sortes de souffrances et même la mort.

« En somme, les énormes avantages que l’association apporte à l’homme ; l’état d’infériorité physique (non proportionné à sa supériorité intellectuelle) dans lequel il se trouve vis-à-vis de la bête, s’il reste isolé ; la possibilité pour l’homme de s’associer à un nombre toujours croissant d’individus, en rapports toujours plus intimes et complexes, jusqu’à étendre l’association à toute l’humanité, à toute vie ; surtout la possibilité pour l’homme de produire, en travaillant en coopération avec les autres, plus qu’il n’est nécessaire pour vivre ; les sentiments affectifs enfin qui découlent de tout cela, ont donné à la lutte pour l’existence chez l’homme un caractère tout différent de celui de la lutte qui existe chez les autres animaux.

« Quoi qu’il en soit, aujourd’hui on sait – les recherches des naturalistes contemporains nous en apportent chaque jour de nouvelles preuves – que la coopération a eu et a, dans le développement du monde organique, une part très importante, que ne soupçonnaient pas ceux qui voulaient justifier, bien à tort du reste, le règne du la bourgeoisie par des théories darwiniennes, car la distance entre la lutte humaine et la lutte animale reste énorme et proportionnelle à la distance qui sépare l’homme des autres animaux.

« Les autres animaux combattent, soit individuellement, soit plutôt en petits groupes durables ou transitoires, contre toute la nature, y compris les autres individus de leur propre espèce. Les animaux les plus sociables même, comme les fourmis, les abeilles, etc., sont solidaires entre individus de le même fourmilière ou de la même ruche, mais sont indifférents envers les autres communautés de leur espèce (quand ils ne les combattent pas). La lutte humaine, au contraire, tend à élargir toujours plus l’association parmi les hommes, à solidariser leurs intérêts, à développer le sentiment d’amour de chaque homme pour tous les hommes, à vaincre et à dominer la nature extérieure avec l’humanité et pour l’humanité. Toute lutte directe pour conquérir des avantages, indépendamment des autres hommes ou contre eux, contredit la nature sociale de l’homme moderne et tend à le repousser vers l’animalité. »

(Errico Malatesta, « L’Anarchie », La brochure mensuelle, n°79/80. Juillet-août 1929, pages 22 à 26).

Mais pourquoi donc s’obstiner à perpétuer l’existence de l’espèce humaine ? Exister serait-il un objectif suffisant à l’existence même ? C’est précisément là que la boucle menace de se boucler !

Les religions depuis des millénaires, annoncent à l’homme « une autre vie » succédant à la vie terrestre, qui peut être faite de tourments ou de félicité éternels suivant que l’homme aura été mauvais ou bon de sa naissance à sa mort terrestres. Il nous faut bien reconnaître que la religion sur ce terrain répond à un besoin qu’éprouvent presque tous les hommes d’échapper au malaise que procure l’idée de la mort, la fin absolue, le retour au néant pour l’éternité. C’est ce qui explique leur emprise tenace, à peine usée par le temps. La religion n’est pas une explication rationnelle, basée sur des faits concrets, c’est pourquoi, indépendamment du rôle joué par les églises, nous ne la prenons en considération que pour la dénoncer comme mystification.

Mais les religions ne sont pas seules mystifications. Des philosophes affirment que l’homme ne se réalise que dans sa mort, dans le néant. Ils préconisent le suicide individuel ou collectif. Dans tout ceci le vrai problème est éludé. Or, précisément, c’est à sa vie que l’homme cherche vainement à donner un sens. Et dans ce cas la mort ne saurait être une raison de… vivre.

Même lorsque l’homme jouit du maximum de confort matériel et surtout dans ce cas, il est saisi d’horreur par la vision de la mort. Tout cela : cette douce quiétude d’un estomac qui ne connaît pas ou plus la faim, les joies physiques (télévision, salle de bains, pratique d’un sport, etc.) et sentimentales (amour avec une compagne dont on est aimé et compris, que l’on aime et comprend, amour maternel ou paternel pendant de l’amour filial, camaraderie multiple, etc…), tout cela pourquoi ? pour finir stupidement un jour dans la mort. Ce n’est d’ailleurs pas seulement d’horreur que l’on est saisi devant une telle vision, mais aussi d’une très grande lassitude, née d’un sentiment d’impuissance, de découragement face à un néant qui paraît insurmontable, invincible.

Par un réflexe naturel l’homme tente d’échapper à son propre dilemme, en s’efforçant de meubler le vide devant lequel il se trouve. Et pour la plupart, c’est l’amour à la sauvette, le plaisir violent, une « culture » à bon marché, moyens d’évasions que la société actuelle laissa à la disposition des foules parce qu’ils contribuent à l’abrutissement général.

Chez certains jeunes, il y a aussi 1’explosion qui est à la fois violente et négative, cette révolte met en cause tant le société dans laquelle ils étouffent, que l’absurdité d’une vie sans objet. (Ce sujet est traité plus longuement dans « Noir et Rouge » n°13 – « La révolte et la jeunesse »).

Peut-on mettre l’homme en équation, pour découvrir le sens de son existence ? Non, car pour qu’une équation soit soluble, elle ne peut comporter qu’une « inconnue ». Si elle en comporte plusieurs, elle nécessite autant d’autres équations qu’il y a d’inconnues. Or, dans la dialectique de l’individu, les « inconnues » s’étendent jusqu’à l’infini ! Il n’y a de solution algébrique possible que pour ceux qui résument l’être dans le seul « être social ». Et ceux-là brandissent des « solutions » que l’histoire refuse de prendre en considération depuis un siècle.

II. – L’homme se réalise-t-il dans l’amour ?

Ce que nous constatons, sous des formes variées dans tout le règne animal, c’est le phénomène de la reproduction de l’individu et, à travers lui de l’espèce elle-même. Bien qu’il ait dépassé le stade de l’animalité pour se hisser à celui de l’humanité, l’homme dans son comportement reste profondément marqué par ce phénomène animal et l’acte sexuel tient une très grande place dans son existence.

Aujourd’hui, toutes les formes d’autorité, des églises aux États, condamnent la polygamie. Dans les pays où elle existe ou existait encore récemment (Tunisie, par exemple) elle tend à disparaître. La monogamie est de plus en plus présentée comme le comble de la vertu. La prostitution, qui ne s’en porte d’ailleurs pas plus mal, est vivement combattue et présentée comme une honte de la société. La morale en vigueur dénonce tout accouplement qui ne serait pas sanctionné d’un acte officiel, voire même religieux. Dans certains pays le mariage officiel est définitif, l’acte de divorce (contraire aux principes de l’Église catholique, apostolique et romaine) étant ignoré par le Droit civil (et canonique !). C’est, par exemple, le cas de l’Italie. De là une contradiction : cette notion de le famille monogame est une pièce maîtresse de 1a morale et de la société bourgeoise, 1a prostitution est une conséquence de cette monogamie et de l’officialisation de l’accouplement avec toutes les limitations juridiques qu’elle comporte, mais parallèlement, elle met en cause la notion bourgeoise et religieuse de la famille car elle correspond à une nécessité sociale.

Bien que toutes les formes de pouvoir, temporels et spirituels, fassent le plus grand silence sur ce commerce sexuel sans entraves de l’homme primitif,

« en fait, que rencontrons-nous comme la forme la plus ancienne, la plus primitive de la famille, celle que nous trouvons incontestablement attestée dans l’histoire, et qu’encore aujourd’hui nous pouvons étudier ça et là ? Le mariage en groupe, la forme où des groupes entiers d’hommes et des groupes entiers de femmes se possèdent réciproquement, et qui ne laisse que peu de place à la jalousie. Et de plus, nous trouvons, à un stade postérieur de développement, la forme exceptionnelle de la polyandrie, qui pour le coup exclut tous les sentiments de jalousie et, partant, est inconnue des animaux. Mais comme les formes à nous connues du mariage en groupe sont accompagnées de conditions d’une complexité si particulière qu’elles ramènent nécessairement à des fores antérieures plus simples de l’union sexuelle, et, en dernier ressort à une période de promiscuité correspondant au passage de l’animalité à l’humanité, les références aux unions animales nous reconduisent exactement au point qu’elles prétendaient nous faire franchir une fois pour toutes.

« Qu’est-ce donc à dire, commerce sexuel sans entraves ? Que les interdictions limitatives en vigueur aujourd’hui ou à une époque antérieure n’y existaient pas ». (L’origine de la famille, de la propriété privée, de l’État – F. Engels. pages 21 et 22 – éditions Costes, Paris 1948).

Tout ce qui est connu de nos jours, donne à penser qu’à l’origine, chez l’homme primitif, il n’y avait pas davantage de règles dans les rapports sexuels qu’il n’y en a aujourd’hui dans l’espèce canine par exemple. C’est de l’évolution de l’espèce, que naquirent des règles régissant le commerce sexuel et ce sont ces règles qui, dans leur pratique quotidienne, déterminèrent progressivement la famille moderne.

L’an des aspects particuliers de ces mariages de groupe à groupe, de tribu à tribu fut qu’il était impossible de suivra la filiation par la ligne paternelle, celle-ci étant indéterminable, la seule filiation sûre était la filiation maternelle. L’héritage de la propriété suivait cette ligne et ce droit matriarcal faisait jouer à la femme un rôle dominant dans cette forme rudimentaire de la famille. Mais le développement de la propriété parallèlement à celui des instruments de production, devait entraîner la naissance de l’armée et de l’État et aussi un renversement du droit familial. Le droit matriarcal cédait la place au droit patriarcal. Pour donner à ce dernier force et autorité, la femme fut non seulement dépossédée de ses droits antérieurs mais asservie, ravalée au rang de domestique dans le maison, d’instrument de plaisir de l’homme et de sa reproduction.

Notre époque est certainement celle d’un tournant décisif dans les rapports entre la femme et l’homme. Tandis que dans certains pays on reconnaît à la femme le droit de dominer sa procréation, dans d’autres (en France notamment), en interdisant l’emploi des moyens contraceptuels et l’avortement, en prétendant faire cesser la prostitution (en ne faisant d’ailleurs cesser que les surveillances médicales dont elle pouvait être entourées), en essayant d’encourager par différents moyens la natalité et « la femme au foyer », on contribue à maintenir la femme dans un mode de vie médiéval, essentiellement dans le domaine sexuel, mais aussi dans ses rapports sociaux avec l’homme. [1]

Mais la femme moderne oppose une grande résistance aux tentatives de maintien de sa condition d’un autre âge. Elle tend par une lutte sourde mais réelle à se hisser à un niveau d’égalité par rapport à l’homme. Non seulement on travaillant dans des proportions de plus en plus grandes dans l’industrie, mais en participant à toutes les activités humaines. Et, enfin, pour prendre un exemple, 600.000 avortements clandestins chaque année, en France, témoignent, du refus farouche de la femme de se plier aux ukases d’une société qui la nie comme être humain.

Si, au début de ce siècle, la vie en couple consistait encore en une subordination économique, sociale, politique et culturelle de la femme à l’homme, il n’en est plus de même aujourd’hui. Même si l’homme contemporain ne comprend pas que sa femme veut être son égale et non sa « chose », alors que sa mère, elle, s’effaçait docilement devant le « chef de famille ».

Cette incompréhension résulte d’une contradiction : il y a chez l’homme le besoin physique de l’acte sexuel et le besoin social d’une présence, d’une collaboration face à l’adversité. Sans parler des milieux bourgeois, aristocratiques, etc., mais pour se borner aux milieux »populaires », de nos jours encore, c’est essentiellement l’attrait physique réciproque qui entraîne la formation du couple. Et comme le plus souvent le couple engendre une progéniture celle-ci devient très fréquemment et très rapidement le seul lien entre deux individus qui sont parfaitement étrangers l’un à l’autre.

« Dans bien des cas l’enfant constitue le lien le plus solide du couple ; il en constitue même trop souvent l’unique lien, tous les autres relâchés ou n’ayant jamais existé. Et alors je n’appelle plus cela couple (…)

(…) Entre un homme et une femme, il doit y avoir des liens et des échanges qui ne dépendent pas de quelqu’un d’autre, fut-ce de l’enfant. Chacun doit être par lui-même une source d’enrichissement et de joie pour l’autre (…)

(…) N’y a-t-il pas un certain mépris pour le partenaire, dans le fait de se marier « pour avoir des enfants » ?

(…) Mais la vie en couple répond aussi à un besoin profond : le besoin de compagnie ; le besoin d’avoir auprès de soi quelqu’un qui soit, à la fois, miroir et source.

Et quelle présence mutuelle peut-être plus complète que celle de l’homme et de la femme, avec leurs différences qui se complètent et l’épanouissement entre eux des joies physiques ?

(Révoltes n°11, juin 1959, fiches 8-9 « Unions libres ? » – Lucienne Bloch).

Le drame intime des couples le plus répandu , c’est que ses deux composants se contentent de se supporter d’une façon permanente et de se désirer physiquement d’une manière épisodique, et même, très souvent, les rapports sexuels deviennent une corvée à laquelle on se plie par « devoir conjugal ».

« L’accord sexuel est essentiel dans l’amour, mais il ne suffit ni à le fonder ni à l’entretenir. « je m’entends bien au lit avec elle, me dit un copain, seulement, qu’est-ce que tu veux après avoir tiré un coup, j’aimerais bien parler avec quelqu’un qui me comprenne… et nous n’avons rien à nous dire ! »
(Révoltes, n°11, juin 1959, fiche 5 « L’amour méconnu » – P. Closedel).

Ce qui nous semble indispensable dans une réalisation partielle de l’être dans l’amour c’est l’extension des manifestations de celui-ci à tous les domaines de la vie et de la pensée et de ce fait un dépassement de l’acte sexuel seul.

Si presque tous les couples qui nous entourent offrent le pénible spectacle dont il est question plus haut, il n’en est pas de même dans d’autres très rares, mais que l’on rencontre le plus souvent dans des milieux révolutionnaires, libertaires. (Chez les marxistes et les syndicalistes aussi, mais moins fréquemment). Ce qui ne signifie nullement que c’est uniquement dans ces milieux que nous les rencontrons.

Pour ces couples, généralement formés à rude école, l’amour est une communion totale de deux êtres, et non la subordination de l’un à l’autre. Peu importe de savoir comment, en quelles circonstances « ils » se sont connus ; ce qui est important, c’est de noter qu’ils se connaissent, au sens absolu du terme. Compagnon et compagne ne sont pas absolument identiques, leur comportement est l’expression de deux expériences distinctes, de deux caractères différents, de deux personnalités affirmées. Il y a entre eux bien sûr le préalable de l’attrait physique, une unité qui n’est pas seulement sociale, juridique et économique, mais aussi philosophique et culturelle. De plus il y a un « climat ». Un climat de franchise, de confiance, de loyauté, de respect au sens humain, de compréhension mutuelle, de solidarité matérielle et intellectuelle, de partage dus joies et des tâches dans l’égalité des sexes (nous ne parlons pas d’un partage ni d’une égalité calculé mathématiquement en vue d’un résultat aussi absolu qu’imbécile, mais d’une notion d’équité qui ne peut être que relative). En fait, ces différents aspects de leur amour, ne font que quotidiennement renforcer celui-ci, à travers une redécouverte et un renouveau permanents chez les deux partenaires. L’amour qui unit de tels couples est inaltérable, quelles que soient les circonstances de la vie et les épreuves traversées ensemble,ou séparément.

Les couples d’une façon générale éprouvent le besoin d’engendrer. Mais chez ceux que nous venons de décrire ce désir correspond non seulement à une volonté sourde et inconsciente du se perpétuer dans le temps et dans l’espace mais aussi au besoin violent morne, de reproduire la race, le caractère, les traits de 1’être qui est le plus cher au monde. De laisser, non seulement de soi, mais aussi de sa compagne ou de son compagnon, une trace vivante et pensante lui ressemblant. Laisser une telle trace de son ou sa partenaire et de soi-même, et surtout une trace indélébile de l’union de deux êtres peut provoquer une joie, une satisfaction profonde, rien qu’à l’idée d’avoir pu donner, soi, un sens à sa vie et d’avoir du même coup vaincu indirectement le mort. La mort peut en effet mettre un terme à l’existence d’un être (et c’est même uniquement ce qu’elle fait !), mais elle ne peut pas l’empêcher de se survivre dans sa progéniture.

L’homme se réalise-t-il dans l’amour ? D’une façon générale : non ! Des cas particuliers, par contre, attestent l’existence d’une très large possibilité de réalisation à laquelle quelques-uns parviennent. Mais l’amour n’est pas tout et il peut même favoriser d’autres moyens de se réaliser, comme nous le disait récemment un camarade : « Ma compagne me pousse à écrire un roman, qui serait une sorte d’autobiographie romancée ». Comme on le constate, l’amour, loin d’être stérile, peut engendrer des enfants inattendus et ouvrir bien des perspectives !

III. – L’homme et ses capacités créatrices bafouées !

Lorsque l’on aborde le problème de la crise de la société et des convulsions périodiques qui en découlent, lorsque l’on tente à l’aide de la pensée matérialiste de saisir le mécanisme de cette crise, de ces convulsions, on est amené a embrasser la dialectique de la société, c’est-à-dire à en déceler toutes les composantes, leurs rapports intimes, leur mouvement. Cet examen de l’évolution historique, entrecoupée de révolutions, conduit à constater l’existence d’une division, plusieurs fois millénaire, de la société en classes sociales, et la réalité profonde de la lutte entre ces classes, lutte non moins ancienne que la division sociale qui l’a engendrée.

Il est exact que la lutte des classes joue un rôle essentiel dans la crise que connaît la société depuis l’antiquité. Cette lutte provient, disions-nous, de la scission de la société en classes distinctes, mais cette scission est plus profonde que ne le pensait Marx et que continuent à le penser ses disciples, elle ne se limite pas à la division de fait de l’organisation sociale en classes antagonistes dans leurs intérêts économiques, mais s’étend à la séparation entre les fonctions de direction de conception, d’organisation et celles d’exécution, de production.

Sur la masse des individus participant d’une manière quelconque, directe ou indirecte, à la production, seule une très faible minorité, dirige, conçoit, organise. Les autres, c’est-à-dire l’écrasante majorité, exécute, produit ou se livre à des activités auxiliaires de la production. Si le corps des dirigeants possédait à lui seul toutes les capacités de conception du produit et celles consistant à organiser la production, les autres ne possédant pas ces capacités, le problème serait résolu depuis fort longtemps. Il n’y aurait plus de crise permanente dans la société bourgeoise ou bureaucratique. L’ennui c’est qu’il n’y a pas deux catégories d’hommes : les hommes-génies et les hommes-robots, nés les uns et les autres comme tels. Il y a plus simplement des hommes qui, sauf des cas pathologiques certains, disposent de la plénitude de leurs moyens physiques et intellectuels, qu’ils soient, dans l’organisation sociale actuelle, dirigeants ou exécutants.

Les hommes tentent de donner un sens à leur existence. Il découle naturellement de cette tendance qu’ils éprouvent le besoin de participer totalement à ce qu’ils font, et à ce qui les occupe le plus longtemps, c’est-à-dire leur travail, essayant par là, entre autres voies, de justifier leur présence dans la vie, qu’ils veulent non seulement active mais aussi consciente.

Seulement, l’organisation, bourgeoise ou bureaucratique, de la société n’a pas pour objet d’aider les hommes à être eux-mêmes, elle vise à exploiter la grande majorité d’entre eux comme producteurs, et le produit, le processus de production ne sont finalement dans le cadre actuel que les instruments et moyens à partir desquels se réalise l’exploitation elle-même. Dans ce cadre la séparation entre les fonctions de direction et d’exécution est indispensable pour justifier l’exploitation. Mais tout ceci aboutit à une monstruosité, division en classes, séparation radicale des fonctions qu’elle entraîne, conduisent naturellement à une hostilité entre, d’une part, produit et processus de production et d’autre part producteurs.

« Au cours des dernières années on a bien senti qu’en fait les ouvriers d’usine sont en quelque sorte déracinés, exilés sur la terre de leur propre pays. Mais on ne sait pas pourquoi. Se promener dans les faubourgs, apercevoir les chambres tristes et sombres, les maisons, les rues, n’aide pas beaucoup à comprendre quelle vie on y mène. Le malheur de l’ouvrier à l’ usine est encore plus mystérieux. Les ouvriers eux-mêmes peuvent très difficilement écrire, parler ou même réfléchir à ce sujet, car le premier effet du malheur est que la pensée veut s’évader ; elle ne veut pas considérer le malheur qui la blesse. Aussi les ouvriers quand ils parlent de leur propre sort, répètent-ils le plus souvent des mots de propagande faits par des gens qui ne sont pas des ouvriers.

(« La condition ouvrière » – pages 240-241. Simone Weil).

Or, le malheur qui frappe l’ouvrier, et qui n’est plus mystérieux, c’est que non seulement il est exploité économiquement, qu’il ne jouit pas du niveau de vie auquel il prétend, mais c’est surtout le fait d’être, dans l’exécution même du travail, considéré davantage comme un complément nécessaire de la machine que comme un être humain. C’est ainsi que dans n’importe quel type d’activité on ne donne au travailleur que le strict nécessaire des connaissances techniques requises ainsi que le minimum d’informations, pour que le travail (et à travers lui l’exploitation) soit possible et rentable pour les exploiteurs. Toute initiative est retirée au travailleur et une sinistre compétition semble engagée entre les entreprises capitalistes de type « fordiste » et les entreprises de structure et d’essence bureaucratiques, compétition dans laquelle chacun entend dépasser l’autre en capacité de dépersonalisation de l’individu. Cela va de la rationalisation des gestes et la suppression des temps morts dans le travail à la chaîne au stakanovisme, dont les normes ne pouvaient plus être supportées par les ouvriers hongrois et polonais, sans parler des autres qui l’on montré d’une manière moins spectaculaire.

« Il est difficile d’avoir une vue d’ensemble des choses dans notre société. C’est encore plus difficile pour un ouvrier à qui l’organisation du monde reste cachée comme une chose mystérieuse obéissant à des lois magiques et inconnues. Notre horizon se trouve limité à la parcelle de travail qu’on nous commande. Même notre travail, nous ne savons plus ce qu’il devient. Nous ne le verrons plus à moins d’un hasard. L’organisation du monde semble être l’organisation de notre ignorance…

(…) On peut voir dans la « Vie Ouvrière », le journal de la C.G.T., des images représentant le prolétaire français affamé, devant un morceau de pain inaccessible, tandis que les journaux bourgeois tireront les conclusions les plus optimistes du nombre de voitures et de postes de télévision que possède la classe ouvrière. Les syndicats reprochent aux patrons de faire des superbénéfices, « d’y aller un peu fort », les patrons répondent que les ouvriers ont plus de richesse qu’il y a cinquante ans (…)

(…) Mais l’ouvrier a beau manger des biftecks et même avoir la télévision et son automobile, il reste dans la société une machine productive, rien de plus. Et c’est là sa vraie misère.

(Journal d’un ouvrier – Pages 7 à 9 – Daniel Mothé).

Le développement prodigieux de l’industrie, la naissance et l’épanouissement d’une industrie très poussée là où il n’y avait rien, font que des activités sociales ont considérablement changé. Au cours des premières années de sa période ascendante la société capitaliste pouvait se permettre (notamment vu leur nombre restreint à l’époque) d’accorder à ceux que l’on n’appelle plus les « prolétaires en faux-cols » de sensibles privilèges matériels (les « appointements » d’un employé étaient fréquemment plus élevés que le « salaire » d’un ouvrier). Aujourd’hui, en fonction d’une part de la masse qu’ils représentent, et d’autre part de la mécanisation très poussée, depuis quelques années surtout, du travail de bureau, les employés ne sont plus les « collaborateurs » du patron, ils sont socialement prolétarisés. Si dans la même entreprise l’hostilité entre ouvriers et employés est loin d’avoir disparu et se maintient, vestige du passé, la mécanisation du travail des employés (auxquels on semble vouloir faire rattraper en dix ans, un demi-siècle de mécanisation du travail d’usine), en rivant l’employé à sa machine, en fera le semblable de 1’ouvrier.

Ce n’est donc pas seulement l’ouvrier, mais aussi l’employé et le fonctionnaire qui se trouvent dépersonnalisés dans l’accomplissement même du travail moderne, et l’hostilité entre travailleurs et travail si elle se traduit en usine par une opposition farouche entre produit-production et producteur, n’en existe pas moins là où il n’y a pas ces trois éléments liés directement à la production.

Toute l’organisation du travail est théoriquement destinée à concevoir puis à coordonner son exécution. En pratique c’est très différent. En fait les « organisateurs », en multipliant le plus possible contrôles et surveillances de toutes sortes, cherchent à augmenter les cadences et aussi veillent à ce que l’initiative ouvrière ne se manifeste pas. Le premier aspect de ce type d’organisation est que les dirigeants n’ont qu’une vue très générale de ce qu’il faut faire et leurs directives sont incomplètes, de plus, second aspect, les contrôles, outre qu’ils sont presque toujours faussés par les travailleurs en réaction contre eux, finissent par freiner l’exécution de l’ouvrage, sans produire les effets recherchés, freinage précisément dû à la lutte contre ces effets.

Lorsqu’il travaille à l’entreprise, l’individu fait très généralement preuve d’une certaine conscience professionnelle. Le personnel qualifié est le plus souvent fier de sa qualification professionnelle. Tout ceci fait que les directives, qui si elles étaient appliquées à la lettre rendraient tout travail impossible, sont tout naturellement complétées par l’initiative de la base. C’est sans nul doute grâce à cette initiative permanente que la société civilisée peut se survivre malgré toutes les entraves nées de l’exploitation. Mais ce faisant le travailleur démontre son goût pour le travail, qu’il confirme lorsqu’il travaille à l’usine ou chez lui pour son propre compte. Et, chez lui comme à l’entreprise, il fournit la preuve de ses capacités d’organisation. S’il en était besoin, d’ailleurs, l’artiste aussi bien que le paysan fournissent les mêmes preuves depuis bien des siècles !

Nous parlions d’une scission permanente entre travail et travailleur. Ce qui précède ne contredit nullement cette constatation. Malgré son goût du travail, le travailleur dépersonnalisé par la société, « attend 6 heures depuis 8 heures et quart » et « samedi depuis lundi matin », son travail, lui étant finalement parfaitement étranger.

Pour Marx et ses disciples, il n’y a pas de liberté dans le travail, et pour que l’homme jouisse du maximum de liberté, il convient de réduire le plus possible le temps de travail en augmentant parallèlement la durée de liberté, celle-ci se situant uniquement hors du travail. Il va sans dire que nous contestons ce raisonnement pour plusieurs raisons : la première est qu’il est impossible de supprimer complètement la durée du travail, ensuite, dans la société d’exploitation il n’y a pas davantage de liberté hors du travail que pendant celui-ci, enfin nous agissons, en tant que révolutionnaires, pour que l’homme soit absolument libre, tout le temps, y compris pendant les heures de travail. Si les marxistes accueillant toute annonce de réduction de la durée des horaires dans les usines tchèques ou russes. comme une augmentation de la liberté des ouvriers tchèques ou russes, nous savons, nous, qu’ils n’ont fait que troquer un peu moins d’oppression dans l’usine contra un peu plus hors de celle-ci (quantitativement parlant).

Si la plupart du temps les travailleurs acceptent leur sort, ou du moins semblent l’accepter, il arrive épisodiquement qu’ils agissent dans des mouvements spectaculaires et provoquent une rupture dans l’équilibre de la société en renversant les rapports de force entre les classes. Toutes ces tentatives, de la Commune à la Révolution hongroise, s’ouvraient sur la perspective d’une société socialiste. Toutes avaient un dénominateur commun : les conseils (soviets russes, collectivités en Aragon et en Catalogne), expression constructive de la revendication de la gestion des usines par les ouvriers, de la terre par les paysans, de l’auto-organisation de toute la société, à commencer par les activités économiques.

À n’importe quel moment, en n’importe quel endroit une grève, même timidement revendicative au départ, peut subitement à partir d’un incident quelconque prendre un caractère révolutionnaire et mettre en cause tous les principes de fonctionnement d’une société d’exploitation. Ce fut le cas en 1936 à Marcq-en-Bareuil, aux établissements Delespaul-Havez. Les patrons refusaient de céder à la grève des ouvriers de l’usine, les matières premières servant à la fabrication du chocolat menaçaient de se détériorer si elles n’étaient pas utilisées dans les plus brefs délais. Les ouvriers entreprirent alors de faire tourner l’usine et ils y parvinrent très facilement. Il fallu couper l’alimentation de l’usine en électricité pour interrompre la fabrication que le personnel voulait par ailleurs distribuer gratuitement à la population, plutôt que de voir le produit s’avarier.

Le socialisme peut résoudre dans les pays industrialisés les questions politiques, sociales, économiques, et ceci malgré les gigantesques difficultés qu’il rencontrera et les tâtonnements auxquels il sera contraint. Mais il butera durement sur cette insaisissable dialectique de l’individu.

L’objet du travail dans une société socialiste est la satisfaction des besoins matériels et intellectuels de la communauté prise dans son ensemble. Mais l’homme a aussi besoin de pouvoir donner libre cours à son initiative créatrice. Le travail peut être un moyen d’affirmer la personnalité de l’individu. Il n’est pas le seul.

Certains hommes ont trouvé dans l’art le moyen de se réaliser, de vaincre le temps et de surmonter la mort. Beethoven est biologiquement mort, mais il ne se passe pas de semaine, de jour même, sans que son esprit emplisse des salles de concerts à travers l’interprétation de ses œuvres. Seulement pour un Beethoven des dizaines de milliers d’hommes, happés par la vie quotidienne, n’ont pas le temps de camper en quelques lignes, notes, coups de crayon ou de pinceau leurs impressions d’un moment. Bien souvent même, harassés par 45 heures ou plus de travail éreintants, ils finissent par ne plus connaître d’autre sensation qu’une très grande fatigue physique, laquelle bloque toutes les connexions de l’intellect. Pour ceux-là, dormir devient une obsession, et après quelques heures de sommeil ils ne choisissent que des loisirs qui n’exigent pas une très grande agilité d’esprit. Pourtant, parmi eux, il y en a qui rêvent, à temps perdu, au film, au roman, à la symphonie, au tableau qu’ils ont besoin de réaliser, d’écrire, de composer ou de peindre pour se libérer d’un poids qui les oppresse. En fonction de cela qu’il soit nécessaire dans une société rationnelle et humaniste de réduire les normes et la durée du travail, pour rétablir un équilibre entre les différentes activités humaines : travail, repos, étude, vie amoureuse et familiale, création artistique, sport et autres loisirs, etc., voilà ce que nous ne contesterons pas ! Mais pour nous le plus important n’est pas encore la diminution du temps de travail, l’essentiel est en effet que celui-ci devienne poésie au lieu de signifier asservissement.

Ne nous faisons pas d’illusions, si le communisme libertaire implique l’existence de la liberté totale, partout, tout le temps, ce ne sera pas facile à réaliser. La difficulté la plus ardue que rencontrera l’édification d’un monde socialiste, sera de parvenir, sans recours à une forme quelconque d’autorité à concilier la nécessité de la vie industrielle collective moderne et la non moins indispensable intégrité de l’homme en tant que tel.

Prat-Cotter

[1La femme ouvrière ou employée, en particulier, parvient en tant que prolétaire à être exploitée à l’atelier ou au bureau et à subir une seconde exploitation en accomplissant les tâches domestiques inhérentes au couple tandis que l’homme y participe très rarement.