Pour ouvrir le dossier de la Révolution espagnole

lundi 26 octobre 2009

soudain une voix
une voix venant de très loin
une voix désolante
une voix d’os
une voix morte
la voix d’un vieux ventriloque crevé depuis des milliers d’années
et qui dans le fond de sa tombe continue à ventriloquer
Allô allô Radio-Séville
Allô allô Radio-charnier
c’est le général Quiépo micro de Llano qui postillonne à la radio
Pour un nationaliste tué je tuerai dix marxistes… et s’il ne s’en trouve pas assez je déterrerai les morts pour les fusilier…
et cette atroce voix cariée
cette voix pouacre… cette voix nécrologique religieuse soldatesque vermineuse néo-mauresque
cette voix capitaliste
cette voix obscène
cette voix hidéaliste
cette voix parle pour la vermine du monde entier et la vermine du monde entier l’écoute
et elle lui répond en hurlant
…………………………..
au-dessus des Baléares j’ai vu l’été qui s’en allait et sur le bord de la mer
la Catalogne qui bougeait et partout des vivants… des garçons et des filles qui se préparaient à mourir et qui riaient
j’ai vu
la première neige sur Madrid
la première neige sur un décor de suie de cendres et de sang
et j’ai revu celle qui était si belle
la jolie fille du printemps
elle était debout au milieu de l’hiver
elle tenait à la main une cartouche de dynamite ses espadrilles prenaient l’eau
le soleil qu’elle portait sur l’oreille
était d’un rouge éclatant
c’était la fleur de la guerre civile
la fleur vivante comme un sourire
la fleur rouge de la liberté
doucement j’ai volé autour d’elle
sous son sein gauche son cœur battait
tout le monde l’entendait battre
le cœur de la révolution
ce cœur que rien ne peut empêcher d’abattre ceux qui veulent l’empêcher de battre… de se battre… de battre… de battre…
 
Jacques Prévert,
La crosse en l’air, 1936.

Avant-propos

La révolution espagnole donne au mouvement anarchiste sa plus grande fierté et lui permet ses plus hauts espoirs. Elle fut le théâtre de ses réalisations les plus révolutionnaires, l’occasion de démontrer ses capacités les plus créatrices. Elle fut aussi le champ de ses plus lourdes erreurs.

Vingt ans ont passé depuis que la dernière page du chapitre a été tournée. Chapitre extraordinairement riche, divers, passionnant de l’histoire des luttes humaines de libération.

Beaucoup d’émotion il y a vingt ans… et puis des thèmes pour romans, deux ou trois films, un tableau célèbre de Picasso… Le lointain souvenir d’horreurs bien dépassées depuis…

Beaucoup de diffamations, quelques justifications personnelles, de l’encens rituel pour les anniversaires…

Très rares les livres en librairie, encore plus rares les travaux sérieux sur ce que fut ce chantier incomparé de la liberté.

Notre but n’est pour l’instant précisément que d’essayer de cerner les œuvres pouvant nous aider à apprécier la valeur et le sens profond de la Révolution espagnole. Puis nous rendrons compte des plus importantes de ces œuvres. À commencer dans ce numéro par un des livres qui ont eu le plus de retentissement dans le grand public, celui de Orwell, « La Catalogne Libre ».