Pour ouvrir le dossier de la Révolution espagnole

Essai de bibliographie critique
lundi 26 octobre 2009
par  Presly (J.)

L'Espagne

La meilleure initiation à l’étude de l’Espagne, comme de presque tous les pays, c’est dans les livres d’Élisée Reclus qu’il faut la chercher.

Sur le plan géographique d’abord : sa Nouvelle Géographie Universelle (Tome I : « L’Europe méridionale » paru en 1876) reste l’œuvre la plus moderne sinon la plus récente, comparée à toutes les collections qui lui ont succédé.

Au point de vue historique aussi c’est dans les 6 volumes de « L’Homme et la Terre » (1905) que l’on trouvera les aperçus les plus riches sur l’Espagne et non dans les nombreuses collections d’histoire universelle qui ont paru depuis et qui restent des histoires des États, apologies systématiques de tous les agrandissements, de toutes les centralisations, de toutes les concentrations de pouvoir, monotones défilés de vainqueurs. Depuis Reclus combien sont-ils, ces prétendus historiens, à oublier la vie des peuples, des régions, des campagnes et des villes, leurs aspirations profondes et leurs mouvements de liberté ?…

Signalons seulement parmi les œuvres de première main les monumentales « Histoire d’Espagne » (en espagnol) et « Histoire de la Catalogne » (en catalan) de Soldevilla, auteur plutôt catalaniste, donc peu enclin à la complaisance vis-à-vis des pouvoirs centraux. Deux ouvrages plus abordables et en français sur l’Espagne moderne : celui du socialiste de gauche V. Alba « Histoire des Républiques espagnoles »’ 1868 – 1946, et celui prostalinien de Bruguera « Histoire Contemporaine d’Espagne 1789 – 1950 » publié au C.N.R.S.

Pour les antécédents de la révolution, le travail de base est celui de la camarade Renée Lamberet : « L’Espagne 1750 – 1936 chronologie et bibliographie des mouvements ouvriers et socialistes » aux Éditions Ouvrières à Paris.

Les deux ouvrages en italien du camarade Ugo Fedeli, publiés au Centre Culturel Olivetti, à Ivrea, sont indispensables pour une étude incluant la période de la Révolution : sa « Bibliographie de l’Histoire du Mouvement ouvrier » (1951 – surtout le chapitre consacré à l’Espagne) et « la Révolution espagnole » (1955) aperçu historique) et bibliographie de l’Espagne depuis la chute de 1a première République (1874).

Sur « le mouvement libertaire espagnol » un seul livre récent, celui en italien du camarade Ildefonso Gonzales (Naples. Éditions RL 1953).

Ouvrages libertaires fondamentaux sur la Révolution

Quatre livres sur 1a Révolution ont paru dans le mouvement libertaire ces dernières années mais aucun d’eux en français. Il s’agit chronologiquement de :

G. Leval – « Ni Franco ni Staline (les collectivités anarchistes espagnoles dans la lutte contre Franco et la réaction stalinienne) », en italien. Milan 1952.

J. Peirats – « La CNT dans la révolution espagnole », en espagnol, 3 volumes. Toulouse 1951-53.

V. Richards – « leçons de la révolution espagnole (1936-39) », en anglais. Londres 1953.

A. Souchy – « Nuit sur l’Espagne (guerre civile et Révolution en Espagne) » en allemand. Darmstadt 1954.

Ce sont quatre ouvrages fondamentaux, les seuls pouvant donner une vue d’ensemble avec suffisamment de recul ou esquisser un bilan de la révolution… Ils sont très différents et souvent complémentaires. Ainsi le premier met l’accent sur les réalisations constructives, le second est une mine de docuentation historique tondis que le troisième est essentiellement une critique de la politique des organisations libertaires de 36 à 39. Quant au quatrième il mériterait plus d’attention qu’il n’en a reçu jusqu’ici dans le mouvement.

Témoignages

Relativement nombreux sont les témoins qui, peu après avoir quitté l’Espagne, écrivirent ce qu’ils y avaient vu. Parmi les anarchistes ibériques citons trois livres en espagnol :

D.A. De Santillan (ancien membre anarchiste du gouvernement de Catalogne) « Pourquoi nous perdîmes la guerre » Buenos-Aires – 1940.

J.G. Pradas « Comment se termina la guerre d’Espagne » New-Yorck – 1939

E. De Guzman « Madrid Rouge et Noire » B. Aires 1937.

Parmi la gauche non conformiste :

Wullens « 8 jours à Barcelone ville conquise » (avec V. Serge « Notes sur l’Espagne »). Les Humbles. Paris 1937.

G. Orwell « Hommage à la Catalogne » Londres 1938, traduit en français sous le titre « La Catalogne libre » N.R.F.

Carlo Rosselli (socialiste ayant sympathisé en Espagne avec les libertaires et tué en France par la Cagoule) dans « Écrits politiques et autobiographiques » en italien Naples 1944.

Parmi la gauche socialiste, trois bons livres en anglais :

F. Brockway (député travailliste) « La vérité sur Barcelone » Londres 1937.

F. Borkenau « L’arène espagnole » Londres 1937

G. Brenan « Le labyrinthe espagnol » Londres 1943.

Parmi les républicains :

I. Prieto (socialiste de droite qui quitta le gouvernement en 1938 pour ne pas s’aligner sur le P.C.) « Comment et pourquoi je suis sorti du Ministère de Défense Nationale » Paris 1939. en espagnol.

S. Casado (colonel républicain qui arrêta le putsch de dernière heure du P.C. en 1939) « Les derniers jours de Madrid » Londres 1939, en anglais.

V. Rojo (général « géographiquement loyal » qui plus tard visitera l’Espagne de Franco) « Alerte aux peuples ! (étude politico-militaire de la période finale de la guerre d’Espagne) ». B. Aires 1939, en espagnol.

W. Carillo « L’ultime épisode de la guerre civile espagnole » Jeunesses socialistes 1939, en espagnol.

P. Nenni (chef socialiste italien pro-stalinien jusqu’en 1956) « Espagne », traduit en français en 1956 :»La guerre d’Espagne », récit écrit en 1942 et articles datant de la guerre d’Espagne.

Clara Campoamor (républicain de droite) « La révolution espagnole vue par une républicaine » Paris 1937

Louise Delaprée « Le martyre de Madrid » 1937.

Écrits de combat

Très nombreux sont les écrits de l’époque mais d’intérêt assez inégal car souvent polémiques.

Compte-rendus des Congrès et Plénums de la CNT-FAI, notamment en espagnol
  • Congrès National de la CNT – Saragosse, mai 1936
  • Plénum économique national de la CNT – Barcelone
  • Plénum péninsulaire de la FAI – Valence, juillet 1937
  • Matériel de discussion pour les militants de la CNT, Brighton, 1955/56.
Compte-rendu publiés à Valence des quatres ministres anarchistes après leur démission
  • F. Montseny – « Mon passage au ministère de la santé »
  • Garcia Olivier – « Ma gestion au front du Ministère de la Justice »
  • J. Lopez – « Six mois au ministère du Commerce »
  • J. Peiro – (Livré par Pétain à Franco qui le fit exécuter) « De la vitrerie de Mataro au ministère de l’Industrie »
Journaux anarchistes d'Espagne : une soixantaine à l'époque
publications libertaires destinées à l'information extérieure
  • C.N.T. : Un an de guerre en Espagne – Paris, 1938, en français.
  • C.N.T. : Trois ans de lutte en Espagne (36/39) – Londres, 1939, en anglais.
  • La C.N.T. Et les événements sanglants de Barcelone pendant les journées des 3–6 mai – Paris 1937, en français.

Périodiques :
« Bulletin d’information CNT–FAI », Barcelone, en espagnol, anglais ou italien.
« Timon », Barcelone 1938, Buenos-Aires 1939/40, en espagnol
« L’Espagne et le monde », Londres, en anglais.
« Le Bulletin du travail », New-York, en anglais.
« Espagne nouvelle » et « Cahiers de Terre Libre », Paris, en français

Études et brochures écrites par des militants sur des questions de programme et des problèmes de réalisation

Citons : I. Puente (Le Communisme Libertaire) ; J. Peiro (Problèmes de syndicalisme, etc.) ; J. Pradas (L’Espagne, colonie de son armée, Crise du socialisme, etc.) ; D.A. De Santillan (Après la révolution), etc.

Généralement en espagnol, ce sont les principaux efforts de théorisation, d’application et d’actualisation des idées anarchistes

Brochures consacrées à Durruti (R. Sanz) à sa vie (en plusieurs langues) à l'énigme de sa mort (Ariel) à Durutti et Ascaso (S.C. Cervantes) à Durutti, Ascaso et Jover, aux militants tombés dans la lutte (Bordeaux 1944)
Brochures de militants étrangers venus généralement participer à la révolution, publiés à Barcelone, Paris, Londres, New-York ou Stockholm)
  • Les Allemands
    • A. Souchy (La tragique semaine de mai ; Avec les paysans d’Aragon ; Espagne ; Collectivisation).
    • R. Rocker (La vérité sur l’Espagne ; la tragédie de l’Espagne ; Étrangers en Espagne).
  • Les Américains
    • M. Sartin (Berneri en Espagne).
    • M. Dascher (Le mouvement révoltionnaire en Espagne).
  • Les Italiens
    • C. Berneri (Mussolini à la conquête des Baléares ; Guerre de classes en Espagne ; Pensée et Bataille).
    • Luce Fabbri (Les anarchistes et la révolution espagnole).
  • Les Français
    • A. Prudhommeaux (Catalogne 36/37 réédité en 1955 ; Espagne libertaire).
    • P. Ganivet (A. Dauphin-Meunier) (L’Espagne au carrefour) (1937).
    • P. Lapeyre (Lueurs sur l’Espagne) (1938).
    • A. Lapeyre (Le problème espagnol) (1946).
  • Les Suédois
    • A. Jensen (Visa pour l’Espagne ; Pourquoi est tombée Barcelone).
    • I. Faludi (La lutte du peuple espagnol).
Les périodiques ont consacré à plusieurs reprises des numéros spéciaux à la révolution espagnole

Parmi eux signalons dans le « Crapouillot » sur l’Anarchie : « Espagne Rouge et Noire » de J. Bernier, deux numéros d’« Esprit » (en avril 1937 et en septembre 1956), un numéro de « Témoins » (Printemps–Été 1956)

Dans la presse libertaire espagnole les numéros commémoratifs sont plus fréquents, le dernier étant « Cénit » de juillet 1959.

Enfin les allocutions prononcées au cours d’un meeting public de solidarité avec la résistance espagnole en 1953 par notamment A. Breton, A. Camus, I. Silone et d’autres traduites en italien et éditées en une brochure « Espagne indomptée » éditions RL à Naples.

Totalitarisme marxiste et fasciste

Les manœuvres marxistes en Espagne remontent à Marx écrivant avec Engels leur « Contre l’Anarchisme » et Engels « les bakouninistes au travail ». Au sujet de cette lutte entre marxistes et bakouninistes en Espagne, voir les deux ouvrages en espagnol de Max Nettlau « Michel Bakounine, l’Internationale et l’Alliance en Espagne 1868-1873 » B.-Aires 1925 et « Documents inédits sur l’Internationale et l’Alliance en Espagne » B.-Aires 1930.

Dans la subtile sophistique trotskiste mentionnons L. Trotsky « Leçons d’Espagne » (articles écrits de 1930 à 1936) et F. Moron « Révolution et contre-révolution en Espagne », New York 1938 en anglais.

Du côté stalinien toute la série des falsifications méthodiques habituelles : J. Hernandez et Comorera (L’Espagne s’organise pour la victoire) ; J.P. Campbell (Les critiques gauchistes d’Espagne) ; F. Jellinek (La guerre civile en Espagne) ; D. Ibarruri – Passionaria (la guerre d’Espagne) ; un numéro spécial de la « Nouvelle Critique » (mars 1959), etc., etc.

Sur le jeux de sape des agents soviétiques pendant la révolution les témoignages ne manquent pas :

D’abord ceux des responsables eux-mêmes : le général soviétique (transfuge) Krivitsky dans son livre : « Agent de Staline » Paris 1940 et celui de l’extrémiste communiste J. Hernandez « Je fus ministre de Staline », (traduit : « Le grande trahison »).

Puis témoignage de ceux qui virent la terreur stalinienne à l’œuvre en Espagne : Borkeneau (L’Internationale communiste) ; Dewar (Assassins en liberté) ; J. Gorkin (Cannibales politiques) ; J. Macgovern (Terreur en Espagne) ; M. Olivier (Le guépéou en Espagne, coll. Spartacus) ; J.A. Rico (En la domination du Kremlin).

Enfin le socialiste Araquistain (Le communiste et la guerre d’Espagne ; Mes accords avec les communistes) et l’anarchiste J.G. Pradas (La trahison de Staline ; Russie et Espagne).

Sur la fin misérable de l’émigration espagnole en URSS lire « Karaganda, la tragédie de l’antifascisme espagnol », CNT 1948, et de l’ancien général communiste El Campesino « La vie et la mort en URSS 1939/49 », Paris 1948.

Sur la conduite des chefs socialistes qui firent au pouvoir le jeu des communistes voir : « L. Caballero dénonce la trahison du P.C. espagnol », B. Aires 1937, « Negrin et Prieto coupables de haute trahison » propagande España, B.-Aires 1938 et de M. Munos « deux conduites : Indalecio Prieto et moi ».

Du point de vue franquiste : le reportage d’Allison Speers « Catalonia Infelix », Londres 1937 ; « Les leçons de la guerre d’Espagne » du général Duval, chez Plon ; les « Documents pour l’Histoire » du Service Historique Militaire, Madrid 1945 ; l’« Histoire de la seconde République » de J. Pla, Barcelone 1940.

Reflets littéraires et artistiques

Nous ne prétendons pas maintenant faire le tour de toutes les œuvres littéraires ou artistiques inspirées hors de la péninsule par le drame espagnol, mais procéder à un simple rappel de celles qui nous ont frappé le plus.

C’est sans doute A. Koestler qui a le mieux exprimé les souffrances de la guerre en Espagne (Un Testament espagnol) at do ses suites en France (La lie de la Terre). Puis l’indignation de G. Bernanos (Les grands cimetières sous la lune), les récits de Dos Passos (Introduction à la guerre civile), Stephen Spender (Un monde dans le monde) et Maura (Fière Espagne). Signalons quelques notes de Saint-Exupery dans ses « carnets » et les quelques vers de Prevert dans « Paroles » que nous citons en tête de cette étude. Sur l’Espagne vingt ans après, de Richard Wright : Espagne Païenne.

Enfin, nous ne pouvons quitter la littérature sans citer le misérable roman d’aventure d’Hemingway (Pour qui sonne le glas) et celui qui relèverait plutôt du journalisme le plus superficiel et le plus frelaté de Malraux (L’Espoir).

Sur le plan cinématographique, sont a mentionner : le bouleversant « Guernica » de A. Resnais inspiré par le tableau de Picasso, le bon « Terre d’Espagne » du prostalinien Joris Ivens et le fasciste « Alcazar » de Genina. Et aussi « Espoir » de Malraux, peut-être moins mauvais que le livre. Quant à « Pour qui sonne le glas » le film passe encore en ignominie le roman.

J. Presly