Les routiers

, par  Montigaud (Jean) , popularité : 3%
L’esclavage aboli depuis longtemps est encore pratiqué de nos jours et en particulier dans notre profession, où les camions sont les carcans modernes de chauffeurs souvent inconscients.

Ces esclaves du XXe siècle, dépeints en assassins par des quotidiens à grand tirage, sont les instruments involontaires d’un capitalisme de plus en plus avide de profits ; si parfois l’un d’eux tente de secouer le joug de l’esclavage, il est vivement ramené à la réalité, car son maître a pour lui tout un éventail de sanctions et bénéficie très souvent de la bénédiction des pouvoirs publics.

Le public, mis en condition par les propos inconsidérés des journaux à la solde des capitalistes, ne se rend pas compte de cet état de fait. Bien au contraire, il applaudit parfois les mesures et les sanctions appliquées par les magistrats qui ne sont jamais le produit de la classe ouvrière. Ces sanctions implacables brisent parfois une situation souvent modeste d’un involontaire responsable d’accident retentissant. Le vrai responsable est pratiquement toujours le patron avec ses rentabilités et ses primes au rendement.

Seulement ce que l’on cache à ce public, ce sont les carences d’un gouvernement trop prodigue des deniers de la nation en dépenses inutiles ; cela aux dépens d’un réseau routier pantelant à la suite de quelques hivers rigoureux.

Nos conditions sociales désastreuses ne risquent pas d’être améliorées, car nous laissons se dégrader tout cela sans rien dire ; parfois un sursaut se manifeste localement, mais sans grands effets ; les routiers sont de tradition trop pacifique.

Le VIe Plan prévoit-il la disparition à plus ou moins longue échéance de notre profession au même titre que les mineurs, pour fermer volontairement les yeux à nos conditions sociales ? La question est posée.

Pour l’instant, afin d’étancher leur soif d’argent toujours croissante, les patrons transporteurs rénovent les carcans. « Voyez là les camions ! » Ceux-ci toujours plus rapides se propulsent à 100km à l’heure, voire plus avec un poids respectable de 35.000 kilos.

Inutile de préciser que ce genre d’obus, lorsqu’il percute une voiture, a tôt fait de la réduire en bouillie.

Souvent, des camarades frisant la cinquantaine me confient leur frousse de la route. Alors qu’ils approchent de la retraite, ils doivent suivre l’accélération du rythme de la vie au détriment de la leur.

Au mois de mars 1970, les barrages routiers avaient donné l’éveil au gouvernement qui proposa des nèfles ; c’était le départ de la prétendue concertation avec les organisations ouvrières plus ou moins représentatives de notre corporation. Ces organisations représentatives ne regroupent à elles toutes que 4 pour 1.000 des travailleurs, dont quelques-unes ont une passion particulière des paillassons de portes ministérielles.

L’organisation des routiers de la rue d’Isly, qui a spécialité d’être toujours à l’avant-garde des bataillons en retraite, déclarait à la télévision la fin de nos problèmes : ils existent encore, que je sache ! Mais cette organisation miracle sait de quoi elle parle dans son journal de décembre (numéro 431, article « Les apprentis sorciers ») en ce qui concerne les cotisations juteuses : si elle n’a rien résolu syndicalement, elle a tout de même réussi la vente de passeports d’entraide, cartes professionnelles bidon, macarons, insignes et que sais-je encore, et de surcroît la mise en scène du championnat de conducteurs sous le haut patronage de ministres trop heureux de résoudre un problème fictif. C’est un peu le prélude au bain de foule et dans ces cas-là il y a toujours un festin offert aux invités, c’est de cette manière bien souvent que l’on règle certains problèmes épineux…

M. François de Saulieu, alias d’Urnes, grand monarque du château du même nom, écrit en outre : « Les apprentis sorciers auront fait le jeu du patronat et des partis politiques. »

Souhaitons que l’ambition des Gaulois du XXe siècle, dont fait toujours état ce journaliste d’opérette dans le même article, saura mieux résoudre les problèmes syndicaux que la bureaucratie qu’il chaperonne amoureusement rue d’Isly ; en tout cas, ils ne seront jamais compromis avec les organisations patronales, c’est ce qui tranquillise les petits Gaulois, « dont je suis » (dixit de Saulieu) .

À vous tous, camarades des transports, je lance un appel solennel :

Il est temps de serrer les rangs, sinon nous serons irrémédiablement absorbés, voire digérés, par les organisations pseudoouvrières des transports, instruments du gouvernement actuel. Ces organisations qui ne connaissent pas vraiment notre profession et n’arrivent jamais à se mettre d’accord pour détruire enfin le joug capitaliste, fauteur de tous les malheurs des ouvriers.

C’est à la suite des barrages de mars 70 aux portes de Paris que des militants routiers écœurés des agissements de leur organisation décidèrent de créer une organisation syndicale unitaire, basée sur la lutte de classes et faisant référence à la Charte d’Amiens, base des statuts.

Là, chacun des adhérents donne son avis et discute librement de nos problèmes, ça n’est pas le petit cénacle où l’on papote discrètement. C’est votre refuge à tous, il vous attend afin qu’ensemble nous puissions nous faire entendre et abattre à jamais nos liens d’esclaves.

Nous voulons vivre comme les hommes que nous sommes et non pas être cocufiés constamment par tous ces démagogues souriants de plaisir aux sévices de nos maîtres. CAR NOUS NE VOULONS PLUS DE MAITRES.

Jean Montigaud, routier T.I.R.