Attitude

, par  Mauric-Rocher , popularité : 4%

Peut-être voudra-t-on savoir qui nous sommes, et l’on aura raison. L’heure a sonné de l’examen des valeurs — de toutes les valeurs —, en vue des choix définitifs et des regroupements nécessaires.

À chacun, il faut demander ses titres.

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Qui es-tu, toi qui me parles ? De quel esprit te réclames-tu, toi qui prétends t’adresser à mon esprit ?

Tu sais bien que tu ne peux plus songer seulement à t’amuser, en cherchant à me distraire. Peut-être ne t’en souvient-il plus, déjà ; mais, que tu t’en réjouisses ou que tu en pleures, il y a eu la guerre ! Les jours aimables du dilettantisme sont passés, et les cris de l’Humanité gésine d’un Monde Nouveau ne permettent plus de dormir sur le mol oreiller du scepticisme.

Il faut penser. Il faut prendre parti. Il faut vivre.

Quiconque tient une plume doit la mettre au service d’idées.

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Quant à nous, nous y sommes bien résolus. Nous penserons.

Sans fol orgueil, mais hardiment, loyalement, nous irons au vrai de toute notre âme. Nous regarderons en face, et avec nos propres yeux, toute la réalité, et nous irons, intellectuellement, jusqu’au bout de notre pensée. Sans doute est-ce assez malaisé : tant d’hommes restent à mi-chemin de la vérité et concilient, le plus sérieusement du monde, les points de vue les moins conciliables ! Il n’importe ! Nous aurons l’originalité d’être logiques. Jusqu’au bout : telle sera notre devise. Oui ! Jusqu’au bout de l’idée, quelles que puissent être les conséquences extrêmes qu’elle comporte, quels que doivent être les sacrifices nombreux qu’elle exige !

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Et nous ne nous contenterons pas d’être fidèles à l’idée dans notre esprit. Nous lui consacrerons notre existence ; nous en animerons notre vie tout entière. Entre la spéculation et l’action, nous ne ferons — nous y sommes décidés — aucune différence. La foi qui n’agit point ne nous paraît pas une foi sincère, et nous cesserions de nous estimer nous-mêmes, si nous ne nous sentions pas prêts à agir conformément aux convictions de notre raison et de notre cœur. Même s’il doit nous en coûter, nous mettrons nos théories en pratique, et nous ne penserons même que pour agir. Aussi ne penserons-nous pas à la légère. Mais nous n’aurons peur ni de la Vérité, ni de la Vie.

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Est-ce ainsi que faisaient nos maîtres ? Nous les avons vus, en 1914, brûler, sans une hésitation, ce qu’ils adoraient.

Laïcs épris de fraternité, ils ont renié leur foi internationaliste. Prêtres d’un dieu d’amour, ils ont contraint Jésus lui-même à faire le coup de feu.

Quand étaient-ils sincères ? Quand ils parlaient de bonté, ou quand ils laissaient mourir ?

Aveuglés par l’immense incendie, peut-être ne savaient-ils plus ce qu’ils faisaient… Mais, précisément, n’auraient-ils pas dû savoir, eux ? N’auraient-ils pas dû prévoir ? Que penser d’une science qui ne permet aucune prévoyance ? Nous, du moins, nous ne savions pas, car nous venions à peine d’avoir vingt ans. Mais eux ? Eux, qui avaient appris, médité, vécu ; eux, en qui nous avions le droit d’avoir confiance ; pourquoi se sont-ils trouvés aussi désemparés que nous-mêmes ? N’avaient-ils donc aucun principe, eux qui jonglaient si facilement avec les idées ? Intelligents, instruits, subtils, éloquents, ils avalent peut-être tous les dons de l’esprit ; mais ils manquaient de caractère.

Aussi, quelque reconnaissants que nous leur restions des lumières qu’ils ont apportées à notre intelligence, nous ne leur demanderons pas de nous guider dans les ténèbres. Nous essaierons même de nous purifier des leçons qu’ils nous ont apprises, et, comme Alceste [1], nous reconstruirons le monument de notre pensée avec des pierres inconnues. Nous nous renouvellerons ; nous renaîtrons. Nous chercherons, nous-mêmes, notre voie ; mais le but, humble ou sublime, une fois découvert ou simplement entrevu, c’est tout droit que nous irons vers lui, sans nous en détourner jamais.

* * * *

Qui nous sommes ? Rien que des hommes de bonne volonté, résolus à penser par eux-mêmes et à vivre comme ils pensent.

Convaincus, parce que nous aurons réfléchi, nous n’exigerons point des autres de penser comme nous, mais de se convaincre eux-mêmes.

Logiques jusque dans les moindres détails de l’action, nous ne serons sévères que pour ceux qui n’auront point la même élémentaire honnêteté.

L’heure des histrions est passée. Place aux hommes !

Mauric-Rocher

[1Alceste par André Gybal, p.253.

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