Les cœurs de la sixtine et le front unique

dimanche 2 août 2009
par  Mauricius

Des amis m’ont reproché de n’avoir pas, par mon dernier article, excité chez eux l’hilarité. À le relire, en effet, j’ai trouvé cet article macabre. Il eût été surprenant qu’il en fût autrement, puisque je parlais de Poincaré. Dussent-ils me maudire, je doute que cette fois-ci encore ces amis éclatent de rire. Ce serait d’ailleurs dangereux : les éclats peuvent faire mal.

Et puis je suis furieux, j’ai été volé, volé par des curés, et ça n’a rien de drôle.

J’avais lu dans mon journal préféré : « l’Écho National » un article élogieux concernant les chanteurs de la chapelle Sixtine, de passage à Paris. On peut discuter la valeur politique de Tardieu, mais quant à ses aptitudes pour le chant l’opinion est unanime : c’est une compétence.

Encore qu’il fût tarifé à des prix de diabétiques [1], je me suis laissé tenter par un strapontin, à l’Opéra.

J’étais d’ailleurs sans méfiance. J’avais, il y a une quinzaine d’années, alors que j’étais encore jeune et beau (hélas !) entendu à Saint-Pierre de Rome, la maîtrise célèbre et j’en avais joui abondamment.

Quoique leur profession ne leur permette pas (les malheureux) de participer à cette jouissance, les chanteurs de la Sixtine la provoquaient dans leur auditoire pâmé.

Je me promettais de goûter, une fois encore, à de telles délices (je vous en prie, ne me traitez pas de gros passionné). Eh bien ! J’ai été volé, refait comme dans une raffinerie. Les chœurs de la Sixtine sont formés par un troupeau de vieux cabots qui aboient à squarciagola, comme dit d’Annunzio, ce qui se traduit à peu près : à s’en écorcher la gueule. J’avais été entendre des chanteurs, et c’est eux qui m’ont fait chanter. J’étais furibond et fulminant.

J’ai attendu à la sortie Mgr Casimir, directeur de cette foire. Mgr Casimir fut, il y a quelques années, le maître chanteur du Vatican. Il a perdu sa voix. Maintenant, il joue de la grosse caisse. Mais je m’en fous. Je l’ai agrippé par un pan de sa soutane et je lui ai dit : « Vos chanteurs chantent avec leurs pieds, et ça m’a coûté deux louis. »

Mgr Casimir sourit, paterne et malicieux :

« C’est en effet, dit-il, une question de bourse. » Puis, très aimable :

— je compatis à votre désenchantement. Voulez-vous accepter un bitter-cassis ?

Et il M’emmena au café.

— Vous n’ignorez pas, me dit Monsignor, lorsque nous fûmes attablés, que les extraordinaires chanteurs de la chapelle Sixtine devaient leur réputation méritée, à une opération délicate appelée bistournage sur les détails de laquelle je ne m’étendrai pas. La voix des castrats n’est pas sinistre comme la voix des chênes ; son registre est, au contraire, fort aigu et d’une étendue considérable. En qualité de révolutionnaire, vous devez savoir que les gens qui ont la bourse vide sont ceux qui crient le plus fort.

Eh bien ! Mon cher monsieur, la vérité est qu’aujourd’hui, les ecclésiastiques ont fortement évolué, les séminaristes des basiliques romaines parmi lesquels nous recrutons nos chanteurs, n’entendent plus en aucune manière se faire bistourner.

De sorte que, conclut Mgr Casimir en soupirant, nos admirables chœurs sont désorganisés : à côté de vieux châtrés, qui ont encore leur voix de soprani, mais usées jusqu’aux cordes.. vocales, nous sommes contraints de mettre de jeunes « entiers » qui meuglent comme des taureaux.

—  Excusez Monsignor, mon indiscrétion, mais si je comprends parfaitement que des chanteurs laïques tiennent… comment dirai-je ?…. à garder leur… machin, et à ne pas abîmer leur… machine, je me demande en quoi des ecclésiastiques s’obstinent à conserver un attirail encombrant et inutile qui, précisément, les empêche d’atteindre à la voix céleste.

—  Vous m’en demandez trop, mon cher monsieur ; le monde évolue voilà tout.

Et comme pour cacher son trouble, Mgr Casimir commanda au garçon : « Remettez-nous ça ».

* * * *

Je m’en allais, par les rues, méditant douloureusement sur les nouilles italiennes. Je rencontrai un communiste notoire avec qui je n’étais pas dans les meilleurs termes.

À ma profonde stupéfaction, il se précipita vers moi, le sourire aux lèvres.

— Mon cher ami, dit-il, je ne vous serre pas dans mes bras, mais j’en ai furieusement envie. Enfin, c’en est fini de toutes ces dissensions intestines. Nous voilà tous frères et j’en suis particulièrement réjoui.

— Quès acco ?

Il parut étonné : eh bien quoi ! Et le Front unique ?

— Ah ! oui.

—  Le Front unique des prolétaires contre les bourgeois. Jouhaux donnant le bras à Monatte qui le donne à Longuet, lequel embrasse Loriot qui accole S. Faure. Symphonie sublime, dont Lénine est l’auteur et Zinovief le chef d’orchestre. Le génie du monde réside bien au Kremlin.

—  Dites donc, mais si Lénine à Gênes, fait alliance avec Poincaré et Lloyd George.

Il sourit d’un air supérieur :

— Ruse de guerre.

—  Tout de même !… Mais enfin, je vous ai entendu dire que Longuet, Mayéras, P. Faure, L. Blum, P. Boncour et autres, avaient été par vous exterminés. Vous en aviez, à vous entendre, fait de la bouillie malodorante, et vous aviez, devant moi fait sentir au populaire, la puanteur qui s’en dégageait.

Il m’avait semblé que les Jouhaux, Dumoulin, Merrheim, et autres Rey avaient été, par vos soins, voués aux latrines publiques.

Il vous sera difficile de recoller les morceaux, de repêcher ces détritus dans leur boue, de les reconstituer dans leur intégralité, de les laver, de les habiller de neuf et de les présenter aux foules médusées comme des parangons de vertu.

Difficile évidemment mais est-ce qu’un révolutionnaire recule devant les difficultés ? Et puis, on a beaucoup exagéré. Dans la polémique, on se laisse aller à des épithètes malsonnantes, mais au fond ? Un anarchiste est bien près d’un S.F.I.C. lequel n’est pas loin d’un S.F.I.O. qui avoisine les radicaux-socialistes qui, eux-mêmes…

Mais je serais heureux de savoir ce que ’vous pensez du. Front unique ?

— Moi ? Rien. Je sors de l’Opéra où se faisaient entendre les chœurs modernes de la Chapelle

— Et alors ?

— C’était une cacophonie épouvantable.

— Je ne comprends pas.

— C’est pourtant bien simple. Les chœurs de la Sixtine sont composés de châtrés et de gens qui ont leurs organes en bon état. Ils ont réussi le front unique de la musique de chambre. Croyez-moi, c’était d’un bel enseignement et vous avez eu grand tort de n’y point aller. Vous auriez pu, auriculairement vous assurer du résultat obtenu quand on conjoint pour un travail d’ensemble, des mâles bien bâtis avec des eunuques.

Mauricius


[1Chacun Say que les notes salées sont devenues des notes sucrées depuis que M. Joanny Peytel a des ennuis avec la justice. Casser du sucre, a toujours été d’un bon rapport, mais il ne faut tout de même pas Peytel plus haut qu’il n’est décent et Vilgrain a été acquitté uniquement parce qu’il avait les trous de balle bien placés.