Revue des revues

, par  Wullens (Maurice) , popularité : 3%

À propos de ma première chronique, un camarade m’envoie une lettre dont j’extrais le passage suivant :

« J’ai lu avec plaisir ton introduction à la Revue des Revues dans la R.A.

« Mais ne seras-tu pas obligé néanmoins d’imiter les autres chroniqueurs en ceci : que tu seras tenu comme eux de parler des revues qui te seront parvenues durant le mois écoulé ?

« J’aimerais, quant à moi, que tu nous brosses parfais un tableau d’ensemble. Cela nous permettrait, à nous qui ne lisons pas toutes les revues, de nous tenir à peu près au courant de l’activité littéraire. Je me souviens que, dans la Mêlée tu nous parlas ainsi des Revues de Belgique. Ne pourrais-lu nous entretenir, dans la R.A. des Revues d’avant-garde, des Revues réactionnaires, des Revues provinciales, etc.? »

Intéressante, cette suggestion. Et, à vrai dire, j’y avais déjà songé. Car, notre revue venant à peine de paraître, nous en avons reçu à ce jour fort peu d’autres en échange. S’il fallait nous en contenter ce mois-ci, le tableau serait peu fourni et l’inventaire vive fait.

Je vais donc tâcher cette fois de dresser la liste des Revues d’avant-garde. Je dis liste, à dessein, car l’abondance des noms m’obligera à écourter fort mes commentaires. Ce seront d’ailleurs des jugements tout personnels.

Naturellement, nous parlerons ici des revues dites d’art pur, de celles qui explorent plutôt le champ des idées (revues politiques, dit-on parfois, bien à tort), et aussi de celles qui savent entremêler les deux : exprimer des idées indépendantes et se soucier en même temps des courants artistiques les plus modernes.

Mais nous ne pourrons parler des revues qui, volontairement ou non, négligent de nous assurer le service gratuit. Certes, le Mercure de France, la Nouvelle Revue Française, les Cahiers D’aujourd’hui, la Connaissance, l’Esprit Nouveau sont des revues trop importantes pour daigner s’abaisser jusqu’à nous. D’autres, comme Les Hommes du Jour, la Revue communiste, le Bulletin communiste semblent mues surtout par la mesquinerie ou la crainte de la discussion. Peut-être consentiront-elles, toutes, avec la Revue anarchiste, l’échange refusé aux Humbles, trop modestes. Nous en parlerons alors, le cas échéant.

* * * *

Au moment de reprendre les trois classifications esquissées ci-dessus, je suis bien embarrassé. Mes lecteurs comprendront que ces divisions n’ont rien d’absolu. Tant et tant de revues chevauchent sur l’un et l’autre domaine, suivant les circonstances, que le diable lui-même en perdrait la piste. (Peut-être aurais-je mieux fait, décidément, d’adopter l’ordre alphabétique ?)

Revues d’art pur

L’art pur ? Ah ! il y avait pendant la guerre de joyeux échantillons : Sic, que dirigeait P.-A. Birot, et Nord-Sud, où Apollinaire enseignait l’art de lancer les postillons et la science de roter, tandis que Max-Jacob chantait le dahlia que Dalila lia. Tout cela, au grand ébahissement des gens bien, qui n’auraient voulu, à aucun prix, ne pas être dans le ton, ne pas suivre le mode, ne pas monter dans le dernier bateau.

Las, pourquoi sont-elles disparues ces bonnes revues qui nous dispensaient, chaque fois, quelques minute de douce rigolade ? Mystère.

Il nous reste bien Aventure (6, rue de la Muette, Paris), dont je viens de recevoir le numéro de janvier. Mais M. Tristan Tzara a beau me dire :

Je suis ligne qui se dilate et je veux croître dans un tube de fer d’étain
je dis cela pour t’amuser.

Il ne réussit guère et je n’ai pas du tout envie de rire. Quand M. Henri Cliquennois conclut :

« J’ai l’œil éteint, les dents molles, le nez creux…
— Annoncez la couleur…
— Patron, ce sera un rouge et deux blancs… Qu’allez-vous penser de moi, sinon qu’il faut avoir une conception pessimiste de la vie et que c’est le meilleur moyen d’espérer. »
Il se trompe aussi, il se flatte ; ce n’est pas cela que nous pensons de lui.

Mais passons aux revues qui, tout en restant « d’art pur » semblent tout de même se moquer un peu moins de nous.

Action (à la librairie Stock, 7, rue du Vieux-Colombier, Paris), s’annonça d’abord comme devant être la réalisation d’un projet de Pierre Chardon : Cahiers individualistes d’art et de` pensée. Cela ne resta qu’un projet et la réalisation fut tout autre. Les poèmes (?) et les proses (??) les plus incompréhensibles abondent dans chaque numéro. Çà et là, un article clair et courageux détonne agréablement : tels les souvenirs que Salmon écrivit à la mémoire de Mécislas Golberg.

Les Feuilles Libres (81 avenue Victor-Hugo, Paris), sacrifient aussi à la mode et publient maints poèmes… étranges. Une revue « d’avant-garde » se croirait déshonorée si elle n’insérait les œuvres de MM. X…, Y…, Z… (ne faisons à ces messieurs nulle publicité, même légère !). Heureusement, ici, il y a autre chose ; il y a notamment la rubrique des Romans, tenue par René-Marie Hermant, avec une rare compétence. Nous y trouvons des études sur Kipling, le Roman d’aventures, le Roman moderne, solidement campées, et, ce qui ne gâte rien, écrites en une langue savoureuse et… compréhensible !

La Vie des Lettres (20, rue de Chartres, à Neuilly) suit aussi la mode, parfois. Mais nous y trouvons aussi des pages colorées de Marcel Millet. Nicolas Beandouin sait trouver des vers remarquables pour chanter l’Homme cosmogonique. Mais pourquoi entremêle-t-il cela d’italiques, de capitales, de lettres grasses, voire même de chiffres ? J’avoue en toute humilité ne pas comprendre. Et j’ajoute que cela me gâte mon plaisir et ne m’encourage pas à lire les beaux vers, encadrés par ces… excentricités.

La Revue de l’Époque (3, avenue de la Bourdonnais, Paris) est dirigée par Marcello-Fabri ; auteur d’un roman, original sans personnages. Elle est intéressante, surtout par ses rubriques nombreuses et variées qui permettent de se tenir au courant de l’activité littéraire et artistique contemporaine.

Le Crapouillot (5, place de la Sorbonne) est encore plus exclusivement une revue de critique, agréablement illustrée et bien présentée. Elle publie peu d’œuvres originales mais on y étudie tout : la littérature, la peinture, le théâtre, le cinéma, etc., etc. Jean Galtier-Boissière qui dirige cette revue fit preuve pendant fa guerre d’une rare indépendance d’esprit. Et nous ne l’oublions pas : quand ses jugements actuels ne concordent pas avec les nôtres, nous savons que du moins ils sont sincèrement exprimés.

Revues d’idées

Clarté (16 rue J-Callot, Paris 6°) est un organe communiste, qu’on le veuille ou non. Certes, on y trouve bien de ci, de là, quelques noms d’indépendants (Vildrac, Bazalgette, Millet) quelques pages poétiques, mais c’est l’exception, l’infime exception. La plupart des colonnes de ce journal transformé en revue depuis quelques mois, sont consacrées à la défense et à l’illustration de la doctrine communiste. Et vous voyez d’ici les paragraphes compacts et bien, tassés que cela sous-entend.

L’idée libre que rédige André Lorutot à Conflans-Honorine (S-et-Oise) est à proprement parler une revue de vulgarisation à l’usage des autodidactes, des camarades qui complètent eux-mêmes leur instruction. Chaque mois, elle publie une étude sur un sujet d’actualité On sur l’œuvre d’un grand homme. Besogne excellente, ingrate parfois, mais qui a bien son utilité.

Deux revues d’éducation, rédigées par des éducateurs : L’École Émancipée (15 rue Fardeau, Saumur). Organe de la Fédération des syndicats de l’Enseignement laïque et la Mère Éducatrice, rédigée par Madeleine Vernet à l’orphelinat ouvrier d’Epone (S-et-O). L’École Émancipée est naturellement le plus important organe : elle parait toutes les semaines tandis que la Mère Éducatrice est seulement mensuelle : À coté de sa partie scolaire et corporative, elle a une partie générale intéressante et consacre bien souvent quelques pages à l’actualité littéraire ou artistique. Il serait seulement regrettable que quelques communistes imposent, là aussi leur tyrannie et leur censure, commune certain incident récent tendrait à le faire craindre.

Le Bulletin de la Ligue des Droits de l’homme et du citoyen (ouf !) est… ce que vous pensez bien qu’il peut être. On y savoure de ces études sur les origines de la guerre qui ne sont pas dans une main de musette et la pauvre démocratie est encensée de main de maître. On y verse un pleur chaque fois qu’elle est violée et ça fait une belle fontaine permanente. Ne rions pas trop toutefois : il y a à glaner là-dedans comme partout. Et notamment sur les Crimes de la Guerre (j’entends ceux commis par cette candide armée française !) : on y trouve une documentation de premier ordre.

Je ne sais si je dois ajouter ici les Libres Propos Journal d’Alain, paraissant chaque samedi (3, rue de Grenelle, Paris). Au début ils m’étaient fort sympathiques. Depuis, je n’ai pas approuvé. L’éreintement (que j’estimais un peu outrancier de Flaubert. C’était là question de goût personnel. Mais, il y eut dernièrement un propos qui me fit tiquer et qui commençait à peu près ainsi : « J’ai fait la guerre et je ferais encore la guerre selon mes forces, si l’occasion revenait » Cette sainte résignation peut mener loin, fort loin.

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Parmi les revues mixtes, celles qui s’intéressent à la fois aux idées d’avant garde et aux mouvements artistiques les plus récents je citerai, Montparnasse (129, boulevard de Montparnasse, Paris). C’est l’organe d’un groupe d’artistes de la rive gauche. Petite revue mince et modeste, qui étudie beaucoup l’actualité picturale. Mais on sait y exprimer de nobles idées, on y reste crânement indépendant. Et je me souviens d’une belle page où Marcel Say dit rudement son fait à Une gouge, à la compagne de Mecislas Golberg qui n’hésita pas à baver sur le souvenir de ce mort dans les colonnes de quotidiens d’affaires.

Maximilien Gauthier rédige seul La Chronique de L’Ours (6, rue Notre-Dame-de-Nazareth, Paris). C’est avec joie que nous retrouvons le Max Goth des Hommes du Jour. Il exprime ici, courageusement, son avis sur les manifestations artistiques. Ce qu’il en dit est toujours intéressant.

Les Cahiers idéalistes français (Galerie La Licorne, 110, rue La Béotie., Paris) méritent une place à part dans cette énumération qui commence à devenir longue. Ils la clôtureront dignement. Edouard Dujardin commença leur publication pendant la guerre. Et nous la saluâmes avec joie. Après tant et tant de reniements, voici enfin qu’un littérateur sut nous inspirer quelque amitié. À côté de Romain Rolland, de Han Ryner et de quelques autres, peu nombreux, cet homme, qui avait déjà un beau passé derrière lui sut en rester digne. Nous ne l’en remercierons jamais assez. Ses Cahiers furent le centre de ralliement où se retrouvèrent les quelques anciens demeurés fidèles et les jeunes qui se lançaient dans la mêlée à une époque où il était dangereux .de prendre parti — où bien peu osèrent prendre parti.

La collection des Cahiers idéalistes français restera une belle anthologie où se retrouvent les plus nobles pages écrites pendant la guerre. L’on crut un moment que la revue disparaîtrait avec la paix enfin retrouvée. Mais Dujardin ne désarme pas ainsi et il n’abandonne pas la lutte : sa revue continue à paraître. Et chaque numéro est un régal. Ce n’est pas que j’aime tous les poèmes que l’on y donne dans le louable dessein de faire connaître au lecteur tous les aspects de la littérature moderne. Mais chaque numéro est si soigneusement composé, forme un tout si complet ! Des poèmes en prose et en vers, puis des articles de critique courts et substantiels sur les livres, les manifestations littéraires, artistiques et théâtrales, et aussi sur les événements sociaux et politiques. Ou se prend à regretter que cette revue soit trimestrielle et ne nous arrive pas tous les mois.

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Et les Humbles ? me souffle un ami malicieux oseras-tu en parler toi-même ? Mais pourquoi pas ?

Je les ai gardés pour la fin, après cette troisième catégorie où il me semble, ils trouveraient le plus facilement leur place. Je veux apprendre ici aux lecteurs qui ne les connaissent pas encore, que, reparaissant depuis le 1er mai 1916, ils sont actuellement la plus ancienne des « Revues de guerre » (parmi celles combattant la guerre, s’entend, car les autres pulluleront comme mouches sur fumier). Je ne veux pas m’attarder à ce que Les Humbles ont fait : on trouvera d’ailleurs à la Librairie Sociale la plupart de leurs éditions et de leurs numéros spéciaux. Cette année la revue continuera à paraître mensuellement par cahiers de 32 pages ou plus, selon les disponibilités financières. Elle continuera à faire alterner les numéros de revue proprement dite avec les numéros spéciaux consacrés à une seule œuvre. Elle fera ce qu’elle pourra et suivant que vous l’aiderez, ami lecteur.

Sur ce, à la prochaine. Nous verrons ensemble le tas des revues qui arriveront pendant ce mois de février.

Maurice Wullens.