Parmi ce qui se publie

samedi 11 juillet 2009
par  E. Armand, Vidal (Georges)

Aventure

Sous ce titre, Les Humbles ont publié, en leur cahier d’août-septembre 1930, de nouveaux poèmes de Georges Vidal. De ce recueil, nous reproduisons les deux pièces qui suivent, non qu’elles soient les meilleures, mais à cause de l’état de sentir qu’elles reflètent :

Pieds nus.

Pour connaitre le sol et l’aimer d’amour tendre
il faut l’avoir foule longtemps de ses pieds nus,
et sentir l’herbe courte ou le terreau grenu
palpiter comme chair qui se voudrait rapprendre.
 
Pieds nus j’ai parcouru les pistes de soleil.
Loin des estancias, des bourgs ou des auberges
j’ai suivi l’Indien dans les montagnes vierges
et j’ai, sur le désert, imprimé mon orteil.
 
Pieds nus j’ai su danser nu son de la guitare
avec les filles sauvages de la forêt,
j’ai su suivre la biche et puis courir après
les cochons noirs menant aux champs leur tintamarre.
 
D’être debout à même la glaise au sein mol,
j’ai tressailli d’une volupté animale,
la force m’a baisé lentement de son hâle,
et j’ai bu le vent frais comme un divin alcool.
 
Je sais la caresse de la boue et du sable
maintenant. Avec leur étreinte de douceur.
Je sais l’empreinte sur le sentier des chasseurs
et le fond caillouteux de nos rios guéables.
 
Et je dis : pauvres sont ceux qui n’ont pas connu
au long de leur destin placide et monotone
la joie de s’en aller mains vides et pieds nus ;
 
pauvres, pauvres sont ceux qui, par un soir d’automne,
à l’heure où l’avenir est un fruit caressé,
n’ont pas jeté leurs godasses dans un fossé.

(Mastalal, Costa Rica).

Nostalgie.

Boulevards, cinémas et main qui se faufile,
gigot bretonne, amie blonde, Grave et Pouilly,
musique, bars bruyants et cafés recueillis,
allégresse, clarté, mollets soyeux : la ville.
 
Bon dieu, que donnerais-je en ce soir pour Paris !
Mon lumignon se meurt sous un vol de termites,
et, tout en reniflant, l’Indien que j’abrite
se gratte, pète, rote, éternue, crache et rit.
 
Tout m’irrite. Le chien, les dindons et la femme,
et ce maté que l’on mange autant qu’on le boit,
et ce feu (car le veau a pissé sur le bois
et je dois dépenser treize jurons par flamme).
 
Que suis-je venu faire en ces étranges lieux ?
Quel démon m’a poussé dans le dos vers les Iles ?
pourquoi ai-je quitté la demeure tranquille
et cet étroit jardin qui fleurissait mes yeux ?
 
Ce soir, dans ma villa de banlieue endormie,
j’écouterais la voix ferme d’un compagnon
et je rajusterais du pouce mon lorgnon
après avoir baisé sur la nuque l’amie.
 
Demain, coiffant le feutre raide d’autrefois,
j’irais boire un pernod tassé place Pigalle
et je regarderais si la fille de salle
a toujours une mouche à l’ombre du sein droit.
 
Hélas ! Paris est loin et je suis sans courage.
Et toujours l’Indien, heureux d’être à l’abri,
se gratte, pète, rote, éternue, crache et rit
tandis que le, rancho s’émeut, noyé d’orage.

(Far Away Farm, Costa Rica).

Georges Vidal

* * * *

LES REVUES ont publié plusieurs volumes qui méritent qu’on s’y arrête. Deux romans, plutôt deux films d’Ilya Ehrenbourg, le plus connu des écrivains russes de la génération actuelle. D’origine prolétarienne, il fut débardeur, dresseur d’animaux, instituteur de campagne, journaliste, hétérodoxe toujours, ce qui lui valut au temps du tsarisme, de connaître la « paille humide » des cachots, et en régime soviétique d’être mis à l’index. 10 C.V. est l’histoire de l’automobile : cette mangeuse d’hommes, cette enrichisseuse d’exploiteurs, cet instrument de servitude tant pour le maître que pour l’esclave. Avec l’automobile I.E. nous promène partout, des États-Unis à Suresnes, à Clermont-Ferrand et jusqu’en Malaisie… La Ruelle de Moscou nous montre que le changement de régime n’a guère modifié les réactions élémentaires de la mentalité russe. Et puis I.E. y soulève la question de l’enfance abandonnée. Sous son ironie, que de tendresse et de sentiment ! Avec l’Histoire du socialisme et des luttes sociales de Max Beer, les éditions « les Revues » se sont attelées à une tâche considérable. Je n’aime guère le point de vue où se situait Max Beer, ce qui ne veut pas dire qu’au point de vue documentaire, cette Histoire ne soit pas précieuse à consulter, spécialement le second volume qui traite des Hérésies de la période moyen-âgeuse. La traduction de Marcel Ollivier est d’une remarquable clarté.

E. A.

E. Armand : <i>L'éternel problème</i> (Ed. de <i>l'en dehors</i>).

Après avoir paru dans le périodique anarcho-individualiste l’en dehors, l’un des champions les plus ardents de l’idéal libertaire, en ce qu’il présente de plus intégralement pur, l’Éternel Problème vient d’être édité en brochure de 16 pages, bien présentée.

Nous pouvons dire que c’est une nouvelle victoire que vient de remporter le lutteur aguerri contre l’exclusivisme en amour et autres calamités morales qu’est E. Armand.

Rares ont été ceux qui, tel l’auteur d’Ainsi chantait un « en dehors », Fleurs de solitude et Points de Repère, ont traité le très complexe problème sexuel avec autant de clairvoyance, de désinvolture et de courage. E. Armand voit dans ce sujet l’éternel problème sur lequel se heurtent et s’entrechoquent les préjugés les plus enracinés, les erreurs les plus communes. C’est le problème de la féminité, de l’éternel et suggestionnant féminin, toujours plein d’extases inoubliables, abîme insondable qui nous attire par le puissant magnétisme de sa profondeur et où nous nous précipitons presque toujours sous l’impulsion d’un vertige affolant.

L’individu reste obsédé par cet éternel problème, qui fait de sa vie une fournaise intérieure, où il consume à chaque instant sa volonté la plus pure, ses aspirations les plus élevées, ses désirs les plus naturels.

Rares sont les hommes qui reconnaissent que le féminisme ne peut pas être l’œuvre d’une inversion de la nature spécifiquement féminine. Biologiquement, la femme a des missions très belles à remplir, missions qu’elle ne pourrait mener à bien si elle se situait sur un plan d’activité contraire à sa nature particulière. L’égalité des sexes est une solennelle sottise inventée par ceux qui ne veulent voir en la femme qu’un homme sans barbe, selon une expression vulgaire…

Ce serait épouvantable, dans nos conditions économiques politiques ou sociales actuelles de rencontrer dans nos propres foyers, des femmes à la voix, aux pensées, aux sentiments masculins.

La femme doit jouir d’une ample liberté mais sans cesser d’être femme, d’être l’amie amoureuse ou l’amante prodigue de tendresses ineffables, la mère caressante et attentive, le soutien enchanteur du foyer. Il serait lamentable que la femme croit qu’elle puisse rompre complètement ses chaines en participant à cette prostitution morale appelée chose publique. Elle ne les rompt pas non plus quand elle accomplit des travaux dont seuls les hommes s’occupaient auparavant. Sa liberté réside davantage en autre chose : en son indépendance morale intellectuelle et sexuelle — mais sans que cette indépendance puisse servir d’obstacle à son action vitale essentiellement féminine.

La femme je le répète, doit être, avant tout, une femme ; sa propre organisation, quand même elle ne le voudrait pas, l’impulse dans ce sens.

« Je trouve aussi répugnant pour l’homme, — dit Paul, l’un des personnages de l’Eternel Problème — d’imposer à la femme une morale masculine que déplacé pour la femme d’imposer à l’homme une morale féminine ».

L’agréable et éducative conversation soutenue dans l’Éternel Problème par trois personnages débarrassés des préoccupations conventionnelles est en somme captivante. L’auteur de cette brochure résout nombre de problèmes qui pour certains conservateurs en amour paraissent trop hardis — la maternité consciente, la reconnaissance de la paternité dans la camaraderie amoureuse, l’affinité élective des sexes. Toutes ces questions sont liquidées dans l’Éternel Problème avec une simplicité délicieuse et « tout simplement comme le point de vue d’un tempérament masculin ».

M.M.G. (Accion Social Obrera).