Prélude

samedi 11 juillet 2009
par  De Casseres (Benjamin)

Dédie à ceux que repousse mon Individualisme militant.

Je briserai tout tissu en train sur le métier et je filerai ma lumière et mes ténèbres sur l’univers pour l’en couvrir.

J’abattrai les hautes tours de la pensée et je précipiterai l’arche sociale de l’alliance dans les abîmes de l’Ether.

Je déchirerai la tapisserie de l’illusion et je montrerai à l’humanité sa vie et ses dogmes à la lumière de l’Éternité.

Je suis l’Illicite. Mes assemblées ont été tenues dans l’air humide du matin antique, avant que n’eut claironné le premier cri de la pensée humaine.

Je suis le bâtard d’un Hasard infini qui peut bien jamais ne se reproduire. Du zénith de ma pensée, je ricane et dans la toile de ma conception se précipitent milliards sur milliards de mouches de la terre et de l’éther.

Juché là, je me ris de vous ― d’un rire qu’ont glacé les vents boréals de l’Infini, d’un rire que gèle le givre de mon inexorable Ricanement.

À l’entour des bivouacs de vos croyances et des feux de vos exaltations saintes, j’erre et rôde et des embuscades que je dresse, en mon Monde du « par delà… » je décoche de temps à autre une flèche qui déchire vos tentes, ô philistins, et vous fait vous souvenir de moi comme d’un maraudeur caché dans les catacombes, comme d’un pirate à bord d’un corsaire rapide, comme d’un fantôme mystique descendu d’une région éthérique.

Évoquerai-je pour vous les spasmes de torture et les sanglots des mondes depuis longtemps disparus ? Ils sont rassemblés sur mon cœur comme les brèches sur le bouclier d’un assiégeant. M’écouterez-vous, moi, qu’ont formé les ions suraigus de l’esprit et de la matière ? Prêterez-vous l’oreille au Beethoven de la Négation ?

Toutes les illusions tombent comme des cadavres en poussière du haut du gibet de ma Connaissance. Je pèle les cosses de l’Espérance jusqu’à ce que le Néant momifié apparaisse dans toute sa nudité.

Je danse sur le catafalque de tous mes rêves ; je me mue en chrysalide de songes plus beaux encore ; je dirige ma course vers des firmaments inimaginables, où je m’engouffre dans les creusets purificateurs de soleils monstrueux.

Et les dieux se réveillent de temps à autre, jetant leurs filaments aux vents du matin, tissant leurs linceuls dans les crépuscules glacés. Cependant, je sais ce que je sais.

Des arbres edéniques refleurissent et de nouvelles Eves sortent de leurs cavernes, et une myriade de Christs récitent monotonément leur complainte douloureuse, ébranlant leurs Calvaires. Cependant je garde pour moi et mes pleurs et mes ricanements.

O poète, n’as-tu pas aperçu mon empreinte, là-haut, sur la colline de ton imagination la plus élevée ? O philosophe, n’as-tu pas distingué ma trace dans ta méditation la plus profonde ? N’avez-vous pas distingué celui qui sonne de la trompette par delà les soleils, celui qui doigte la flute du temps ?

Combien de fois ai-je suspendu mes audiences dans le Royaume des Sentences ? Dans mes antichambres et mes salles d’honneur, ils m’attendaient eux, les ilotes du Hasard, les parvenus de l’Accident, mais je restais dissimulé au dedans de mon palais, enseveli dans mes Pensées.

Il me hélaient du Dehors, jetant des pierres par mes croisées, tous, sans exception : fils de charpentiers, faunes et nymphes, troupes olympiennes, Bacchus et Vénus et Momus, Titans de Weimar et de Francfort et de Camden : tous ils me revendiquaient pour eux, moi, celui qui ne porte pas de chaînes. Mais je n’étais pas là, pêchant les léviathans de l’Éternité au moyen d’un appât extrait de mon cerveau.

Car tous les dieux et tous les sauveurs passent sur ma pensée comme une nuée frivole sur le bleu de l’impassible firmament.

J’ai rançonné chaque atome, cherchant un Dessein ; j’ai raclé les feux d’innombrables soleils, cherchant au fond de leurs cendres le secret de leurs flammes ; j’ai mêlé mon âme à l’éther translunaire. J’ai toujours et partout rencontré cet Anonyme, que je n’ai jamais pu fixer.

J’ai là, sur la nuque, l’empreinte d’un ineffaçable baiser, laissée par Aphrodite. Et, sur mon front, luit une marque éclatante gravée par Lucifer, l’héritier légitime du Trône. Car, jadis, je suis né de la mer et jadis aussi, j’ai sonné la fanfare de la révolte dans les hauteurs célestes.

Je suis le mystère de la Mémoire, le jeu de patience du Rire, l’arc tendu de l’Expectation, la sève montante de la Passion. Dans l’esprit des hommes, je laisserai les empreintes ineffaçables de mes talons écrasants. Dans leurs cœurs, ces claviers de la douleur, retentiront à jamais et le bourdonnement de mes négations et les doux baisers de ma compassion.

Je m’appelle Protée. Mon âme aujourd’hui est un papillon aux ailes étranges et je me suis posé sur de curieuses murailles. La nuit dernière, j’étais une chauve-souris et un mourant m’avait donné naissance. Demain, je serai l’œil hiéroglytique d’un nouveau-né.

Il est des jours où je suis un cousin qui pique les dieux, actionné par une frénésie de destruction. Il est des crépuscules sinistres où je campe dans l’ombre et où je bivouaque avec des feux-follets.

Mon cerveau est un fantastique ver à soie qui tisse des univers sans lendemain et qu’aucune année n’a engendré ; des rythmes étranges le font vibrer. J’obéis à l’appel de visions ataviques impérieuses, de souvenirs gravés sur le parchemin d’antiques émotions et qui s’illuminent soudainement.

Je suis sans rime, sans raison, dépourvu de sens ; et même de bon sens. Je suis, j’étais, je serai, je vois.

Je suis l’esprit de toutes les révolutions. Je suis la fanfare qui s’élève de la barricade qui se dresse là-bas, en pleine rue. Je suis l’homme ligoté qui veut se débarrasser des sangles de la Restriction. On m’a brûlé avec Giordano Bruno, et fusillé avec Ferrer. Je suis socialiste, anarchiste, individualiste ; je suis le Rêve Dynamique, la bombe qui mine toute puissance cherchant à noyer le feu prométhéen dans la vase des sentines de la routine et de la foi.

Je suis l’une de la chevauchée des walküres wagnériennes. Venez, ô hommes, saisissez-moi aux cheveux, attrapez mes sandales de flamme, suspendez-vous à mes paroles. Au delà des Walhallas, et de tout ce qui a péri, et de toutes les salles de massacres, dans l’infini, dans les infinis, nous chevauchons sur l’écume et sur la hâte de notre volonté tumultueuse.

Qui donc ajoutera une coudée à l’Infini et une minute à l’Éternité ? Moi, par ces deux mots : Je suis.

Le corps, cet auge de chair où le temps fouille, furète, pêche, met en pièces : je ne suis pas cela. — Le soleil congelé de la Raison : je ne suis pas cela. — Le Centre opaque de la lumière universelle : je ne suis pas cela. — La divinité du Bien je ne suis pas cela. Pas plus que le Centre passionné du Plaisir. Je suis le Mystère et le Puits merveilleux, l’Œil fabuleux qui n’est point fixé à un visage, le Millénium de la Transformation.

Je suis un enfer lassé du feu éternel, un ciel fatigué de la béatitude, un olympe vidé de ses dieux.

Je suis un païen qui vomit la vigne, un chrétien qui défèque sur la croix et — chose la plus incroyable qui soit — un juif qui crache sur le Veau d’Or.

Je parle, situé de l’autre côté de la matière. Je nie et je crois ; je ricane et j’aime. Je suis un inconstant et un apostat. Je possède l’unité du Niagara, les bornes de l’éclair, le mouvement rythmé des tremblements de terre.

Vie, ô Vie ! Airain, granit inexorable. Chaînes indestructibles de nos éternelles lamentations ! Hosanna à la Vie, de ma part, à moi, qui suis le perpétuel hérésiarque cosmique.

Benjamin de Casseres