Où va le mouvement populaire pour la démocratie ?

vendredi 10 juillet 2009
par  Ren Wanding

Ren Wanding — Ren An de son vrai nom — est né en 1944. Pendant la « Révolution culturelle », il séjournera un an dans l’« étable » de son unité de travail (entendre par là un de ces mitards improvisés où l’on enfermait à l’époque les récalcitrants). Une fois libéré, en 1969, on le maintiendra « sous la surveillance des masses » jusqu’en novembre 1978, date à laquelle on le réhabilite. C’est également à cette date que commence le « Printemps de Pékin » (1978-1979), mouvement à l’occasion duquel il fonde la Ligue pour les droits de l’homme en Chine [1]. Arrêté le 4 avril 1979, il est condamné à quatre ans de réforme parle travail. Après sa libération, intervenue dans le courant de l’année 1983, il travaille comme comptable à la Compagnie d’installation des équipements de Pékin, sans pour autant renoncer à ses convictions politiques. Il poursuit le travail théorique entrepris au moment du « Mouvement démocratique du mur de Xidan ». À l’occasion du dixième anniversaire du « Printemps de Pékin », qui se trouve être aussi celui de l’arrestation de quelques-uns de ses camarades, Ren redouble d’ardeur : en octobre 1988, il diffuse, par exemple, un texte commémoratif où il défend les thèses qui lui sont chères [2] ; en février 1989, il participe activement à la campagne déclenchée autour de la pétiton de Fang Lizhi, demandant l’amnistie de Wei Jingsheng et des prisonniers d’opinion. Juste avant les événements d’avril-juin 1990, il aura aussi l’occasion d’exposer son point de vue sur la démocratie et les droits de l’homme au Salon démocratique de l’Université de Pékin, ce qui lui vaudra l’honneur d’être cité par le maire de la capitale, Chen Xitong, dans son « Rapport sur l’écrasement de la rébellion antigouvernementale », le 30 juin [3].

Le 21 avril, il prononce une allocution sur la place Tian’anmen : « Pourquoi les activités de commémoration de Hu Yaobang ont viré à un mouvement pour la démocratie ». Il multiplie ensuite les interventions sur les campus — notamment le 3 mai, à l’Ecole normale supérieure de Pékin, où il se rend sur l’invitation des étudiants [4]. Il devient très célèbre parmi la jeunesse des écoles, même si les « bon conseils » qu’il prodigue ne sont « pas toujours compris » d’« éludiants de vingt ans ses cadets » et dont certains « le considéraient comme un « has been » de la dissidence. » [5]

Le 20 mai, Ren Wanding est nommément désigné par le secrétaire du Parti communiste de la municipalité de Pékin comme appartenant à la « petite poignée » d’agitateurs qui sont les instigateurs du « complot antiparti et anti-socialiste ». Le 28 mai, Ren réfute publiquement la critique dont il fait l’objet et se prononce ouvertement pour la réforme du gouvernement et le multipartisme. Il sera l’une des première victimes de la répression qui va suivre le « nettoyage » sanglant de la place Tian’anmen. On l’arrête le 10 juin.

Le texte suivant a été traduit d’après : Tian’anmen yi jiu ba jiu [Tian’anmen, 1989], recueil de textes compilés par la rédaction du Lianhe bao [journal union], Lianjing, Taipei, août 1989.

Huang S. — A. Pino

Après son baptême du feu — le sit-in du 22 avril, la manifestation du 27 avril et le grandiose rassemblement du 4 mai —, le mouvement démocratique du mois d’avril vient d’entrer dans une nouvelle phase avec la grève de la faim du 13 mai.

Avril et mai 1989 sont une grande fête pour le peuple chinois.

Quand verra-t-on réapparaître cet héroïsme du mois d’avril ?

Quand verra-t-on réapparaître la majesté du mois d’avril ?

Où va l’ouragan du mois d’avril ?

Les gens du mois d’avril cherchent la réponse dans la souffrance.

Oui, pour se développer complètement, le mouvement démocratique du mois d’avril exige maintenant de passer à un stade supérieur, aussi bien au niveau de la théorie, du programme, des objectifs, et des mots d’ordre que de la direction organisationnelle.

  • La démocratie, la liberté, les droits de l’homme sont des slogans vagues. L’heure est venue de les mettre en pratique en vue de réformer le système politique et social de notre pays.
  • La réforme du système politique et social doit être le programme de lutte à long terme du mouvement populaire pour la démocratie dans notre pays. L’heure est venue de livrer le combat réel.
  • Transformer le système politique signifie que l’heure est venue, pour le mouvement populaire pour la démocratie, de proposer un programme indépendant.
  • Développer le processus de démocratisation politique dans notre pays signifie que l’heure est venue, pour le mouvement populaire, de préciser ses objectifs concrets et de déterminer sa tâche historique.

Le mouvement du mois d’avril, à l’instar de tous les autres mouvements populaires, nous enseigne, une fois de plus, qu’à l’égard de la démocratie populaire la nature répressive de cette octonité unitaire [6], qu’est la politique bureaucratique du Parti communiste, n’a pas changé.

Dans ce moment crucial, où les intérêts populaires démocratiques sont en jeu, l’auto-isolement, auquel l’étroitesse de sa conscience et de son tacticisme conduit le mouvement étudiant, risque de sacrifier les fruits démocratiques portés par le mouvement du mois d’avril.

Aussi tortueux soit le chemin, aussi aventureux soit l’avenir, nous devons montrer une nouvelle voie aux gens.

  • Réformer pacifiquement les structures politiques et sociales unitaires du Parti de l’octonité, en vue de réaliser une société pluraliste où la politique, la culture et les ethnies seront pluralistes. Voilà quel est le programme théorique et quels sont les objectifs de lutte du mouvement populaire pour la démocratie dans notre pays.
  • Tel est le contenu réel des revendications concrètes avancées par tous les mouvements populaires qui se sont efforcés d’obtenir la démocratie, la liberté, les droits de l’homme et le progrès.
  • Tel est également l’objectif poursuivi par les mouvements populaires en matière de réforme du système politique, et sa conception la plus élevée.
  • Accélérer le processus de la démocratisation dans notre pays, telle est la première tâche de ce mouvement pour la démocratie, dans son ensemble, et du groupe des grévistes de la faim.

Qu’entend-on par processus de démocratisation ? Comment peut-on l’accélérer ? J’estime que les six mouvements populaires pour la démocratie déclenchés au cours de ces dix dernières années — et qui ont subi la répression juridique, la répression politique et la répression médiatique — ont prouvé, de façon typique et condensée, l’obscurantisme qui règne dans notre pays en matière de politique, de droit et d’information. Bien entendu, la cause de tout cela c’est l’octonité unitaire.

Voici quels ont été ces six grands événements :

  1. de 1978 à 1981, avec le mouvement national du Mur de la démocratie qui a donné naissance aux ainsi nommées organisations clandestines et publications clandestines ;
  2. 1980 et 1981, le mouvement national des élections dans les établissements d’enseignement supérieur ;
  3. septembre et octobre 1985, la contestation et les manifestations étudiantes dans tous les établissements d’enseignement supérieur du pays ;
  4. de 1986 à 1988, le mouvement étudiant pour la démocratie dans tous les établissements d’enseignement supérieur du pays, qualifié de mouvement pour le « libéralisme bourgeois » ;
  5. début 1989, le mouvement de pétition collective, à l’intérieur du pays et à l’étranger, demandant l’amnistie des prisonniers du Mur de la démocratie ;
  6. avril et mai 1989, le mouvement national pour la démocratie taxé d’agitation.

À l’issue de ces mouvements populaires, les autorités judiciaires ont arrêté, condamné, soumis à la réforme par le travail ou exilé plusieurs centaines d’individus de par le pays. Un nombre incalculable de gens ont été expulsés de leur université, renvoyés de leur travail ou se sont vu priver de leur statut militaire, de leur carte du Parti ou de la Ligue [de la jeunesse comrnuniste], ont fait l’objet de perquisitions, d’enquêtes, d’examens, de rééducation ou d’interrogatoires, ont été suspendus de leur travail, soumis à surveillance, exposés à des discriminations dans l’attribution des postes, ennuyés à plaisir lorsqu’ils voulaient sortir du pays, critiqués par l’opinion publique, etc.

Les autorités du système de l’octonité unitaire qui ont réprimé cruellement les mouvements populaires ne sont pas fondées à qualifier le dialogue demandé par l’Union autonome des étudiants de Pékin de trop « exigeant » et n’ont pas qualité pour cela. Ceux qui cherchent à se dérober au système juridique et politique de notre pays, ou qui veulent éviter de se prononcer sur son obscurantisme, ne sont pas dignes de participer au mouvement pour la démocratie, pas dignes d’être des réformateurs démocratiques. C’est en obligeant les autorités à résoudre sérieusement les affaires susmentionnées qu’on pourra résoudre l’affaire démocratique du mois d’avril.

Ces six affaires démocratiques s’inscrivent dans un processus populaire démocratique continu. Nous devons nous efforcer de rompre avec cette conscience étroite qui ne s’attache à résoudre que l’affaire du mois d’avril.

L’étroitesse de la conscience du mouvement étudiant ne constitue pas seulement une trahison et un retrait, par rapport au mouvement et à l’esprit du 4 mai [1919], mais trahit aussi une ignorance de l’Histoire. Cela conduit à la mort et à l’auto-isolement. À cet égard, le mouvement étudiant de 1986 ne laisse pas d’être exemplaire.

Le mouvement conjoint des étudiants et des ouvriers pour la démocratie a évidemment échoué. Mais, de 1978 à 1981, il a traversé quatre années historiques au cours desquelles il a accumulé une expérience très riche pour le mouvement populaire.

Cependant, il ne faut pas, sous couvert de prétendue tactique, lier les pieds et les mains du mouvement populaire. Ce type de tactique ne vaut rien. Il ne faut pas craindre les intimidations éhontées qui visent à nous faire passer pour une « petite poignée » ou une « infime minorité. » Ce ne sont que les machinations habituelles dont usent les politiciens bureaucrates pour diviser le mouvement populaire pour la démocratie. Nous ne saurions nous laisser abuser.

Étudiants, ne vous donnez pas pour chefs des gens du commun, inacapables de vous diriger, qui manquent de connaissances générales, ont une vision étroite des choses et privilégient la tactique. Choisissez ceux qui sont pourvus d’un grand courage et d’une grande intelligence, qui ont à cœur l’histoire du monde et qui témoignent de la volonté de réformer la Chine dans le sens de la démocratie.

Quand bien même la force populaire pour la démocratie serait encore plus puissante, dès lors qu’elle n’est pas canalisée par ses propres organisations, elle pèse d’un poids nul dans le dialogue.

Le mouvement pour la démocratie du mois d’avril n’est pas un simple mouvement étudiant. Il s’agit d’un mouvement populaire. Le dialogue, tel est le but que s’assignent toutes les couches du peuple dans l’ensemble du pays. Sans l’union de toutes les couches, il n’y aura pas de force réelle dans le dialogue. Séparer les intérêts des étudiants de ceux de l’ensemble du peuple, telle est la machination habituelle des politiciens bureaucrates. Nous ne saurions nous laisser abuser.

Si le dialogue est un marché de dupes, dévoilons ce marché de dupes aux masses. Si les six grandes affaires démocratiques ne sont décidément pas réglées, alors nous devons fermement abandonner le dialogue et chercher une nouvelle voie.

Il faut appeler les millions d’ouvriers et de paysans à se rassembler en vue de transformer ce mouvement en un mouvement social. Il faut savoir que le Mouvement du 4 mai, il y a soixante-dix ans, c’est poursuivi durant plusieurs mois.

L’action du groupe des grévistes de la faim va déclencher une nouvelle tempête du mois d’avril. Au moment opportun, il faudra créer légalement une organisation nationale puissante qui participera à la vie politique chinoise en même temps que le Parti actuel. Préparons-nous à fonder un comité populaire, réunissant toutes les couches sociales, qui exercera le pouvoir avec l’Assemblée populaire nationale. Sur cette base, on pourra réorganiser le gouvernement, modifier la Constitution et établir un nouvel ordre populaire démocratique.

Le moment est venu de lancer la réforme pacifique de ce système de l’octonité. Le moment est venu de passer à l’action. Certes, les revers ou les échecs seront innombrables, mais on peut tenir le mouvement démocratique du mois d’avril pour le point de départ et l’envol de la démocratisation en Chine. La terre de Chine ne repose pas sur de quelconques quatre principes [7] : elle repose sur le difficile parcours accompli par les mouvements populaires au travers de leurs épreuves successives.

L’âme du peuple chinois n’a pas été modelée par cette politique de plus en plus pourrie : elle a été modelée par les héroïques mouvements populaires qui se sont succédé.

Le 13 mai 1989,
Ren Wanding

[Traduit du chinois par Huang San et Angel Pino.]


[1Dont nous avons traduit les principaux textes ailleurs : Huang S., A. Pino, L. Epstein, Un bol de nids d’hirondelles ne fait pas le printemps de Pékin, Bibliothèque asiatique, Christian Bourgois éditeur, Paris, 1980.

[2Ren Wanding, « Les Réformistes du Palais sont dans l’impasse. À propos du Printemps de Pékin, du Mouvement du 5 avril et du mouvement étudiant de 1986, contribution à la commémoration du dixième anniversaire du Printemps de Pékin » (octobre 1988), traduction du chinois par le Singe d’or, Iztok, revue libertaire sur les pays de l’Est, Paris, n°17, juin 1989.

[3Chen Xitong, « Rapport sur l’écrasement de la rébellion antigouvernementale » (30 juin 1989), supplément à Beijing information, Pékin, n°30, 24 juillet 1989

[4Un discours, tenu devant les étudiants de cinq établissements d’enseignement supérieur entre le 27 avril et le 4 mai, a été publié dans le mensuel Mingbao de Hong Kong de juillet 1989, sous le titre : « À propos de la tâche historique et des objectifs de la lutte du mouvement populaire pour la démocratie du mois d’avril 1989. À nouveau sur la réforme du système social de la Chine et sur les mérites historiques du mouvement populaire pour la démocratie. » Il a été repris dans : Zhongguo minyun yuan ziliao jingxuan (choix de documents originaux relatifs au mouvement démocratique chinois), vol. 2, Shiyue pinglun chubanshe, Hong Kong, novembre 1989.

[5F. Deron, Cinquante jours de Pékin, chronique d’une révolution assassinée, 15 avril-3 juin 1989, Bibliothèque asiatique, Christian Bourgois éditeur, Paris, 1989, p. 241.

[6 Yi yuan hua ba wei yi ti : système du « huit en un ». Le Parti et le pouvoir ne font qu’un, le Parti et le gouvernement ne font qu’un, le Parti et le système légal ne font qu’un, le Parti et l’État ne font qu’un, le Parti et l’armée ne font qu’un, le Parti et l’économie ne font qu’un, le Parti et la culture ne font qu’un. Sur ce point, développé à différentes reprises par Ren Wanding, voir aussi : « Pourquoi les activités de commémoration de Hu Yaobang ont viré à un mouvement pour la démocratie » ; « À propos de la tâche historique et des objectifs de la lutte du mouvement populaire pour la démocratie du mois d’avril 1989. À nouveau sur la réforme du système social de la Chine et sur les mérites historiques du mouvement populaire pour la démocratie », op. cit.

[7C’est-à-dire sur les ainsi nommés « quatre principes fondamentaux », à savoir : 1) maintien de la voie socialiste ; 2) maintien de la dictature du prolétariat ; 3) maintien de la direction exercée par le Parti ; 4) maintien du marxisme-léninisme et de la pensée de Mao Zedong.