La Presse Anarchiste
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Rupture n°1 (février 1975)
Association et communistes
Article mis en ligne le 6 mai 2009
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Le mode de production capitaliste repose sur un rapport de production fondamental : le salariat. Ce dernier est le fondement même de l’exploitation capitaliste qui implique l’échange en valeur de la force de travail, la séparation entre les producteurs et les moyens de production. Elle signifie l’instauration de rapports sociaux capitalistes au sein même de l’activité sociale (division du travail), ainsi que l’extension de l’ordre du travail salarié à toute l’existence (décomposition de la vie dans et hors du travail), l’atomisation des travailleurs en vue de répondre aux exigences du travail salarié, soumission à l’idéologie et au pouvoir étatique.

Le salariat, sans lequel disait Marx : « point de capital ; point de bourgeoisie, point de société bourgeoise », c’est l’exploitation, l’oppression dans le travail, l’oppression dans l’existence.

La dialectique des luttes de classes

Le capitalisme en développant des rapports sociaux de production et des formes sociales correspondantes fondés sur l’antagonisme entre Capital et Travail ainsi que sur la division de celui-ci, inaugure la lutte de classe. Cette lutte a pour résultat immédiat la résistance à l’oppression, l’exploitation ; on négocie autant le travail fourni que le salaire reçu en « compensation ». Mais contraire ment aux autres marchandises le coût de la force de travail est déterminée par un rapport de forces entre classes qui se traduit par l’instauration provisoire de rapports sociaux au sein de la classe ouvrière : les rapports sociaux communistes.

Synonymes de recomposition de leur activité, c’est par eux que les travailleurs « vont trouver dans leur activité révolutionnaire même le maximum de jouissances de leur vie. » (K. Marx, Nouvelle Gazette Rhénane)

La lutte de classe revêt donc un caractère double :

  • la lutte-revendicative qui est à la fois le départ et l’apparence du mouvement social.
  • la lutte par et pour l’association qui est suppression momentanée de la division du travail et de l’atomisation des travailleurs.

Aspects de la dualité des luttes

Le communisme n’est ni un état ni un idéal. Il est le mouvement qui abolit l’état actuel et dont les conditions résultent des prémices déjà existantes, le mouvement du prolétariat en lutte contre la domination capitaliste.

Toute lutte avance une revendication (intérêt du salariat), mais cette revendication pour laquelle se déclenche cette lutte favorise l’apparition d’une association qui met momentanément fin au règne du salariat (suppression de la concurrence entre travailleurs, du salaire lié à la qualification…). Ce faisant, les fractions du prolétariat qui affrontent la domination capitaliste quittent le terrain de leurs revendications pour s’organiser collectivement et instaurer les conditions de leur affranchissement.

C’est là tout le sens de la pensée de Marx : « C’est sous la forme des coalitions qu’on toujours lieu les premiers essais des travailleurs pour s’associer entre-eux… La concurrence les divise d’intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu’ils ont contre leur maitre, les réunit dans une même pensée de résistance ― coalition. Ainsi la coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de la résistance n’a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions, d’abord isolées, se forment en groupe, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l’association devient pour eux plus important que celui du salaire… Dans cette lutte ― véritable guerre civile ― se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point là, l’association prend un caractère politique. » (Misère de la philosophie). Ou encore : « La classe ouvrière substituera dans le cours de son développement à l’ancienne société civile, une association qui exclura les classes et leur antagonisme. »

C’est donc son caractère double qui permet à la lutte, en s’attaquant au salariat, de déclencher et de mûrit un processus révolutionnaire basé sur l’organisation collective, et d’inaugurer une pratique réellement révolutionnaire fondée sur la transformation des rapports de force à l’avantage des masses.

C’est toujours ce caractère double de la lutte qui amène les coalitions et d’autres formes d’association dans lesquelles le prolétariat effectue sous nos yeux son organisation comme classe.

C’est cette même pratique politique révolutionnaire de l’autonomie prolétarienne qui permet de ne pas se cantonner dans la politique d’appareils, de ne pas justifier la médiation de partis pour « la conservation du salariat » inaugurée par Kautsky, Lénine et consorts. La grève n’est revendicative qu’en apparence : l’association à laquelle elle donne lieu doit pour échapper au champ clos de « la défense du salaire », du maintien du travail indifférencié et de l’atomisation du travail, signifier la reconquête partielle du pouvoir et du savoir, détruisant provisoirement les rapports sociaux du salariat (et non évidemment les rapports de production). C’est l’exigence d’une association, ayant pour point de départ la lutte pour un salaire de survie (pour une extorsion plus faible du sur-travail),pour en arriver à l’abolition du salariat et à l’existence commune qui est alors directement formulée par la lutte.

A l’inverse, toute pratique politique qui ne vise qu’à limiter la lutte des classes au domaine borné de la revendication, n’est en soi qu’un moment nécessaire à la reproduction du salariat et du capital (un pas en avant des forces productives), à la restructuration de ceux-ci en vue d’une exploitation et d’une oppression toujours plus accrues des travailleurs. N’étant alors prise que comme un moment nécessaire à l’élargissement du capital, elle ouvre la porte au règne des médiations auxquelles reviennent le privilège d’accorder à la lutte le caractère révolutionnaire qu’elle est censée ne pas avoir. Autrement dit, l’instauration momentanée, mais pouvant être prolongée de rapports sociaux communistes désigne un procès et un projet révolutionnaire. A la différence des projets établis dans le mouvement ouvrier sur le modèle des catégories bourgeoises, ce projet est directement impliqué en procès dans la lutte elle-même. C’est là tout le sens du communisme comme mouvement réel, trouvant ses origines dans le ventre du capitalisme, tel qu’il a été théorisé par Marx et Engels. Il n’est pas projeté sur la réalité, mais il procède de la réalité des luttes par et pour l’instauration de rapports sociaux communistes.

Ce n’est qu’à un stade supérieur de ce mouvement, caractérisé par un degré d’acharnement des luttes, s’étendant à toute l’existence que peut alors se réaliser concrètement le bouleversement des rapports de production capitaliste et l’abolition du salariat.

Du règne des médiations

Omettre la phase qui mène de la lutte de la classe ouvrière pour « ses intérêts face au capital », à sa lutte de classe révolutionnaire par et pour l’association, pour ne retenir que le côté immédiat, le caractère « trade- unioniste » (la défense du salaire) c’est justifier la médiation de partis, syndicats et groupuscules en raison même de l’interprétation strictement économique des luttes.

La question se pose alors dans ces termes : la grève autorise-t-elle ou non « l’insurrection »’, la prise du pouvoir par « nous, les médiateurs, les détenteurs de la science bourgeoise » (conception figée des intérêts de classe dans le cadre de la société en place), les « politiques » constitués en partis ? Médiations d’autant plus nécessaires que la lutte est précisément réputée non porteuse de politique, strictement limitée à son caractère revendicatif ?

De Kautsky et Lénine à leurs héritiers, c’est cette prétention à réaliser ce que le prolétariat n’aurait pas fait lui-même qui a prévalu. Il y à identité de vue entre tous les léninistes, la seule différence portant alors sur les circonstances et la forme du pouvoir. C’est cette même conception des luttes qui fait dire à Lenine : « Le mouvement ouvrier spontané c’est le trade-unionisme. » C’est toujours la même qui fait dire à Séguy dans le « Mai de la C.G.T. » à propos de Mai 68 : « La question était de savoir pourquoi les salariés participaient à la grève:pour l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail ou avec la volonté de détruire le capitalisme et d’instaurer le socialisme par voie insurrectionnelle ; il ne peut y avoir de doutes à ce sujet. Pour la grande masse des travailleurs en lutte, les motifs de la grève étaient essentiellement revendicatifs, sociaux, économiques ? C’est par ce biais qu’on élimine la lutte contre l’oppression salariale, c’est par ce biais aussi que l’on impose son rôle de médiateur (aujourd’hui dans la revendication, demain dans la politique) en passant sous silence la politique spécifique attachée à la lutte, « le caractère politique de la lutte des classes ». Là où la lutte esquisse une recomposition de l’existence en mettent fin au travail indifférencié, à la séparation syndiqués/non syndiqués, politiques/non politiques, provoquée au départ par une revendication liée au système, on n’en retient que le caractère revendicatif pour en déduire une pratique politique bourgeoise dans le camp ouvrier, cette pratique qui consiste à apporter la « conscience du dehors » à ceux qui, vivant dans et pour le mouvement réel en sont « dépourvus », ne fait que les appeler à s’en remettre à l’école des détenteurs de la science bourgeoise, aux partis dont la foi dans le modèle de développement capitaliste et de l’appareil d’état est sans borne. Elle ne peut, de Lénine au Programme Commun et aux Programmes de transition, proposer dans le domaine du travail, du pouvoir et du savoir que le modèle capitaliste de socialisation du travail, de l’existence, du pouvoir. A cet égard il est significatif de voir les gauchistes s’appliquer à eux-même les normes de l’ordre capitaliste du travail (hiérarchie, culte des chefs, division et parcellisation des tâches).

Ne reconnaissant dans les luttes qu’un côté exclusivement trade-unioniste ils ne font finalement que formuler des projets pour la conservation du salariat en des mains bureaucratiques.

« Si l’ont compte comme parti les branches syndicales et les associations de grèves qui luttent exclusivement comme les syndicats anglais, pour un haut salaire et une réduction du temps de travail, mais par ailleurs se moquent de mouvement, on forme en réalité un parti pour la conservation du salaire et non pour son abolition. » (Engels, Lettre à Bernstein)

A l’idéologie ultra-gauche

Le but du mouvement communiste c’est « l’abolition du salariat et de toutes ses conditions économiques de domination de classe. »

Il implique donc l’instauration au cours de la lutte elle même de rapports sociaux communistes qui font de la lutte au départ revendicative, un mouvement par et pour l’association.

Ainsi, à l’inverse de l’économisme léniniste, mais n’en prenant que l’exact contre-pied trouve-t-on l’idéalisme et l’activisme. Confondant procés et projet révolutionnaire, pour calquer finalement ce dernier sur la pratique réelle des luttes, la pratique politique de 1’ ultra-gauche repose sur une idéologie que l’ont veut à tout prix coller à la réalité immédiate. Le résultat en est obligatoirement, soit un refuge dans l’attentisme lorsque « la grève » ne colle pas aux schémas élaborés par les détenteurs de « la science révolutionnaire », (on invoque alors l’invariance de la théorie ou le programme marxiste que Marx lui-même n’a jamais établi en attendant que les conditions soient enfin réunies) ; soit des initiatives intempestives et apparemment radicales qui aboutissent généralement à la manipulation pure et simple de l’activité révolutionnaire des masses et aux pratiques putchistes ( cf, pratiques des groupes anarchistes ou pro-situationnistes).

C’est parce que l’ultra-guauchisme occulte la dialectique des luttes, comme le léninisme, (intérêt de classe/lutte par et pour l’association) qu’il en vient à critiquer, de façon purement idéologique, celles des luttes qui ne correspondent pas « au projet » (détournement de Lip-Unité) et à proposer des mots d’ordre qui sont totalement détachés de la réalité (refus immédiat du salariat comme fuite hors de l’usine).

La réalité c’est alors que les groupes ultra-gauche apparaissent pour ce qu’ils sont : des « directions spécialisées ». Plus grave, à terme est le fait que leur pratique politique conduit au découragement des militant en raison même de leur incompréhension du mouvement réel. S’interdisant toute réflexion et intervention communistes liées au mouvement réel, ils en viennent à se réfugier dans des illusions sur la possibilité immédiate, collective, hors société d’une vie communautaire reproduisant les schémas d’un mode de petite production marchande pré-capitaliste, irrémédiablement condamné par l’essor même du capitalisme.

La lutte par et pour l’instauration de rapports sociaux communistes conduisant au renversement des rapports de production et sociaux existants, conduit, elle, à la libération réelle. Les communistes savent quelle place ils tiennent dans le mouvement social ; il leur appartient d’amener par leur réflexion et leur intervention, une pratique politique de l’association et de l’autonomie. Prolétarienne.

L’intervention militante des communistes

La tendance à l’association qui naît de la lutte et conduit les prolétaires à remettre en cause par leur pratique les rapports sociaux capitalistes (l’oppression salariale) exige une pratique politique communiste qui s’inscrit dans le prolongement et non en rupture des rapports nouveaux esquissés dans la lutte.

Les communistes, qui, disait Marx « n’ont point d’intérêt commun qui les sépare de l’ensemble du prolétariat » ont donc pour tache première de renvoyer aux travailleurs l’image de ce qu’ils sont réellement dans la lutte. Ils doivent contribuer, au fur et à mesure des luttes et dans les périodes de rupture, à l’émergence des rapports sociaux communistes, au développement du mouvement des associations prolétariennes ?

C’est seulement au stade de la lutte ultime contre le capital et l’état que la dialectique parti/classe est dépassée par l’apparition de l’organisation de classe (la classe/parti) du prolétariat ? Ils leur importe donc, outre la défense de chaque lutte associée et de l’association elle-même contre ses déformations ; d’élaborer l’expression de la totalité du processus révolutionnaire et de rechercher l’action pouvant conduire à l’affrontement global. A l’inverse des léninistes qui appuient toutes les grèves parce que toute grève « revendicative par essence » peut servir les intérêts du Parti, les communistes n’entendent « pas modeler le mouvement réel sur des principes particuliers ».

Ils ont par contre à appuyer et défendre toute lutte qui instaure des rapports sociaux communistes (les formes d’organisation du communisme), parce que ceux-ci signifient la lutte directe contre le salariat : l’abolition de la division des travailleurs entre eux, du salaire lié à la qualification.

Ils ont donc à démystifier toute lutte qui s’enferme dans le cadre étriqué des « intérêts de classe (l’intérêt du salaire), et laisse le champ libre aux programmes réformistes (programme commun) ou aux prétendus révolutionnaires (gauchistes).

C’est ainsi, par exemple, et indépendemment des revendications formulées, qu’ils donneront l’exacte portée de toute grève fomentée par des fascistes, stalino-réformistes, gauchistes ; non seulement parce qu’elle aura été menée par l’un ou l’autre de ces courants politiques conformément à leurs idéaux de parti pour la conservation du salaire, mais surtout et avant tout parce que dans l’impossibilité de développer des rapports sociaux communistes, c’est-à-dire d’exprimer momentanément le refus du travail salarié, la division sociale du travail ; elle n’aura été qu’un moment nécessaire à l’élargissement du capital.

Il s’ensuit que toute tentative allant dans le sens de la lutte associée aura l"appui des communistes ; bien qu’ils ne soient qu’une infime minorité, n’étant, composé que pour parti de prolétaires, ils ont l’avantage d’une claire perception du mouvement social.

Ce faisant, ils courent le risque (et ce même s’ils s’en défendent) de voir leur intervention militante perçue comme étant le fait de spécialistes de la politique.

Il n’existe pas de panoplie du parfait communiste : le seul critère exigé est la compréhension de l’enjeu réel de chaque lutte.

S’ils s’interdisent. donc de la condamner pour le seul motif de « basse revendication alimentaire » ils se doivent de dégager, d’exprimer la pratique réelle du mouvement pour le renvoyer aux acteurs de la lutte, seule façon de les renforcer en vue de l’association, de leur autonomie, et du refus de direction spécialisée.

Est-ce à dire que leur action, tout comme l’association à laquelle la lutte pourrait avoir donner lieu, s’éteindra dans la période de reflux, de réinsertion des travailleurs dans l’ordre capitaliste du travail ? Non ; tout comme l’association qui s’étend bien au delà de la reprise (comité d’action des cheminots de Tours, shop-steward autonome en Grande-Bretagne, comité d’action ouvrier bâtiment de la Nièvre) ; leur action ne se limite pas à attendre « la prochaine occasion » ou à accélérer comme d’aucuns le proposent le processus de dislocation de l’association ouvrière. Ils ont dans la période d’accalmie à maintenir les contacts, faire passer les informations, œuvrer au développement de liaisons toujours plus grandes : c’est à la fois une façon d’aider les fractions les plus radicalisées du prolétariat à s’aguerrir, et d’autre part de préparer le terrain à un véritable mouvement de l’association.

Terminologie

Une terminologie n’est pas uniquement le sens que nous donnons a tel ou tel mot, mais elle explique aussi le choix des mots en fonction du type d’analyse développée.

Si nous parlons de la lutte de classe en terme d’association c’est parce que celle-ci met l’accent sur la réalité que nous cherchons a analyser et que, dans la pratique, elle renvoie à des conditions existantes. Parler de conscience de classe ne refléterait qu’une vision idéologique de ce que peut être la classe ouvrière. Entre association ou rapports sociaux communistes, qui découlent d’une analyse dialectique, et conscience de classe, qui n’est qu’idéologie, il y a toute la différence entre le mouvement d’émancipation de la classe par elle-même et la « nécessité » d’une direction extérieure et spécialisée.

Il n’y a, par contre, aucun inconvénient à parler de « rapports sociaux prolétariens », ce qui revient à mettre l’accent sur la classe qui (actuellement) développe ces rapports plutôt que sur le stade (ultérieur) où ces rapports auront atteint leur plein épanouissement, la classe porteuse ayant, elle, disparue. Cette notion est également assez proche de celle d’autonomie prolétarienne mise en avant par des camarades italiens (voir « Lutte de Classe » janvier et février 74). Toutefois, autonomie prolétarienne met l’accent sur le rapport entre prolétariat et capitale, tandis que rapports sociaux communistes souligne la structuration interne du prolétariat, qui est l’autre face de la même médaille.

Notes :

[1Cf : sur association et communistes, voir Marx, L’association, L’anti–Lénine de Claude Berger (Payot 1974 ) et Lutte de classe du G.L.A.T., sept./oct. 1974.




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