Un critérium libertaire de la révolution

vendredi 13 février 2009
par  Bontemps (Charles-Auguste)

Nous n’en sommes plus aux conceptions romantiques d’une révolution par quoi l’homme, libéré des oppressions sociales et des contradictions économiques, progresserait ensuite sans à-coups dans la paix vers la justice.

Trente années de révolutions et de contre-révolutions mettant le vieux monde au chaos de l’Atlantique au Pacifique, toutes accomplies dans la violence, la passion, le sectarisme et la cruauté ; trente années de désillusions inclinent le sociologue et le philosophe à repenser le problème du progrès humain sur des données plus objectives que les vues de l’esprit des disciples de Jean-Jacques.

Il est à remarquer aussi que ces révolutions se sont produites dans et par les guerres internationales et que la guerre civile — qui est le corollaire inévitable des bouleversements sociaux — n’a nulle part échappé aux interventions de forces gouvernementales d’autres nations.

Autrement dit, la révolution dans un pays ne se limite plus de nos jours aux conséquences qu’en pouvaient attendre les habitants de ce pays. Ces conséquences affectent le monde entier et sont modifiées de ce fait. Une révolution nationale est, en quelque sorte, une offensive victorieuse sur un point du front de la révolution planétaire. Elle appelle donc, inévitablement des contre-offensives, des réactions sur d’autres points.

Ainsi s’explique l’état de guerre permanent où nous vivons depuis 1914 et les conditions cruelles, la forme totalitaire de ces conflits qui, dans leurs mobiles et leurs moyens, ont tous les caractères d’une guerre civile.

Les contradictions de notre temps

À cause de ces caractères, les attitudes des partis et des hommes dans ces conflits déroutent l’entendement. Les aspects capitalistes de la guerre que dénoncent les pacifistes révolutionnaires subsistent. Mais il se trouve que les interférences des idéologies nationales en conflit placent partis et individus devant des situations contradictoires.

Sans y insister davantage, chacun sait comment, par exemple, le capitalisme peut appuyer le fascisme contre le communisme, puis, gêné par les atteintes que le fascisme porte au laissez-faire du libéralisme économique, se retourner contre cet auxiliaire abusif. À ce moment, les adversaires du fascisme, qui sentent qu’ils seront définitivement écrasés si le fascisme l’emporte, ont momentanément partie liée avec leurs adversaires capitalistes. Des remarques de même ordre expliquent de surprenantes rencontres à l’égard du communisme stalinien aux manifestations impérialistes.

Il est évident que des hommes politiques, obligatoirement engagés sur des positions que les fluctuations de la conjoncture les forcent d’abandonner, puis de reprendre sous un autre angle, ne sauraient éviter l’accusation de palinodie et garder figure d’honnêtes gens. À la vérité, ils n’en prennent guère souci, entraînés qu’ils sont à ne rien juger qu’en fonction de l’immédiat.

Voilà pour la démoralisation publique inséparable des longues guerres et pour la dureté des hommes inséparable des guerres civiles.

Les inconséquences idéologiques

Quelle est, en tout cela, la situation d’un esprit libertaire pour qui le destin de l’homme est la raison de lutter par delà les contingences du temps ?

Son attitude dépend et ne peut dépendre que de sa position philosophique. Les libertaires passionnels, instinctifs — qui sont les plus nombreux singulièrement parmi les jeunes — obéissent à leurs élans et se butent facilement dans un absolu. Tout perdre s’il le faut, mais ne transiger sur aucun principe.

Qui se permettrait de les en blâmer ? Certes pas le libertaire objectif, bien que sa position soit aux antipodes, parce que, précisément, cette position lui commande de prendre les choses comme elles sont, que l’anarchisme passionnel est un élément des choses et que, sans lui, il n’y aurait sans doute pas d’anarchisme du tout.

Il faut que des hommes aillent plus loin qu’il n’est raisonnable d’aller pour que d’autres puissent plus tard s’y rendre par chemin de fer. Il suffit de savoir que l’ingénieur qui construit le chemin de fer ne raisonne pas comme l’explorateur.

Toutefois, l’explorateur lui-même augmente ses chances de réussir si ses connaissances géographiques et quelques autres connaissances corollaires lui permettent de ne pas s’aventurer au hasard. Et lorsqu’il se propose en même temps de chasser l’éléphant, il est préférable qu’il ne choisisse pas l’Amazonie comme territoire d’exploration.

Or c’est exactement ce qu’ont fait les explorateurs de la révolution au cours du XIXe siècle. C’est ce que continuent de faire beaucoup de leurs disciples qui ne consentent pas à transiger sur leur idéal, même si cet « idéal » est fallacieux. Bien qu’ils s’affirment antireligieux, ils s’enferment dans une obstination mystique et chassent l’éléphant blanc en Patagonie.

Le XIXe siècle, qui accoucha les sciences fécondées au siècle précédent, prêta à ses pupilles toutes les vertus, toutes les beautés qu’il rêvait. Il pensa que si leur père, l’homme, malgré ses défauts et ses vices, avait pu enfanter de si belles filles, c’est qu’il portait en lui le germe d’un progrès indéfini. Toutes les idéologies révolutionnaires — y compris le marxisme — ont procédé de cette illusion. Nos désillusions en ont découlé non moins naturellement.

L'homme ne change pas…

L’axiome : « Le fond de l’homme ne change pas », qui fut la conclusion de l’étude historique des comportements humains, est aujourd’hui confirmé par la biologie génétique, en dépit de la pseudobiologie « stalinienne » dont nous reparlerons.

La progression de l’homme comme tel, du pithécanthrope à l’homme de Cro-Magnon, peut trouver une explication dans de successives mutations survenues au cours d’un million d’années d’évolution à l’état sauvage. Dans le monde moderne il n’y a pratiquement aucune chance pour qu’une mutation favorable — si elle se produisait — se maintienne et se développe. Un homme utilement transformé serait un monstre et un monstre ne dure ni ne se reproduit au sein de notre civilisation.

Au regard de la biologie, il est aujourd’hui avéré que les caractères acquis au cours de la vie d’un individu ne se transmettent pas à sa descendance. S’il en était autrement, les enfants de Jivaro, à qui on aplatit le front à leur naissance, auraient fini par devenir des reproducteurs d’enfants au front aplati ; les Chinoises aux pieds atrophiés durant des siècles auraient finalement donné naissance à des filles et, aussi, à des garçons aux pieds atrophiés. Seules se transmettent les virtualités contenues dans les gènes et sans cesse reproduites, les mauvaises comme les bonnes. Malgré les croisements, la moyenne de ces virtualités se maintient, en vertu de la loi des grands nombres, probablement la même depuis quelque trente ou trente-cinq mille ans. Il n’y a pas de raison pour qu’elle change.

… mais ses comportements évoluent

Cependant, l’homme de Paris n’est plus l’homme de Cro-Magnon. Un changement, sinon un progrès, s’est opéré dans ses comportements, sa pensée s’est enrichie, sa sensibilité s’est affinée. C’est de l’étude des conditions de ce changement que découle l’orientation à donner aux révolutions. C’est en s’efforçant de diriger les changements qu’on en fera résulter un progrès.

Le processus de ce progrès apparaît d’évidence. Les qualités bonnes et mauvaises de l’homme demeurent immuables, les conditions de vie ne s’améliorent que par une modification du milieu social en un sens tel qu’une sorte de prime soit acquise aux qualités les meilleures. En d’autres termes, l’égoïsme individuel étant irréductible — et d’autant moins qu’il est un facteur d’initiative et d’activité — il faut que les conditions de la vie sociale entraînent l’individu à se comporter de telle sorte que ses actes soient à la fois profitables à lui-même et à la collectivité tout entière.

Cette vue n’est pas nouvelle et cependant aucun système n’est jamais parvenu à la réaliser. Correspond-elle ou non à la réalité ? Sa réalisation ne dépend-elle que du facteur temps ? L’histoire de l’humanité répond affirmativement, sous la réserve qu’on la considère depuis ses origines et en s’en tenant aux grandes courbes de l’évolution des sociétés.

L'homme grégaire

La cause initiale de l’assujettissement des hommes fut leur instinct grégaire, l’instinct animal de l’espèce qui, en accédant à l’intelligence, se traduisit par des rites. Faute de pouvoir s’expliquer concrètement la nature des choses, l’homme imagina des explications dictées par ses réactions subjectives.

Il y avait là un balbutiement de la pensée, mais aussi un réflexe de défense instinctive contre les éléments hostiles. L’homme défendait sa vie et, d’abord, son vivre et son couvert. D’où les rites de chasse et de construction qui le firent prisonnier d’un conformisme étroit. Les actes d’un homme du clan retentissant sur tous dans le monde magique qu’ils avaient imaginé, nul ne pouvait être libre puisque tous dépendaient des actes de chacun.

Il a fallu les cataclysmes climatiques de la fin du paléolithique pour que les hommes, obligés de s’adapter à des conditions nouvelles, s’affranchissent de rites désormais dépassés. Peut-être est-ce à cette circonstance qu’est due l’évolution plus rapide et plus ancienne des peuples de l’hémisphère nord où se sont produits ces cataclysmes.

Un premier point est à retenir : c’est le bouleversement du climat, et donc des conditions économiques, qui a déterminé la libération de l’individu par rapport aux impératifs mystiques du groupe. Un second point, c’est que les luttes à mener pour s’adapter aux conditions nouvelles ont développé chez l’homme l’intelligence objective.

Si l’on réfléchit au rôle inhibitif, émasculateur, que n’ont cessé de tenir les idéologies subjectivistes — philosophiques ou religieuses — la conclusion s’impose d’elle-même : l’homme progresse par sa lutte pour la conquête d’un mieux-être matériel et, à l’occasion de cette lutte, il développe ses facultés d’observation et de jugement. Au contraire, les philosophies subjectivistes — même de bonne foi — ont pour conséquence de le détourner de la recherche des réalités positives et du bien-être matériel qui facilite le dégagement de la pensée et de le livrer à l’eunuchisme des jouissances imaginatives, à la facile et vaine construction d’un monde imaginaire. Du même coup, elles faussent son jugement.

L'homme imaginatif

Mais il reste que l’homme a une tendance innée aux créations imaginaires, à se sortir de sa condition naturelle, à se délivrer de ses instincts animaux. Il se veut grandir et c’est par cela que se fait le progrès moral des sociétés. Il imagine des hypothèses et c’est par elles qu’il est entraîné à découvrir. Cultivée sur ce plan, l’imagination est féconde. Le mal, c’est que trop souvent elle se satisfasse de soi et substitue le rêve à la pensée, la béatitude à l’action.

Par cette substitution, l’homme perd la faculté de raisonner juste, donc d’apprendre à se conduire seul ; il retombe aux chaînes des rites, parce que son jugement se satisfait des approximations d’une logique abstraite. Or si la logique est un instrument parfait de raisonnement, c’est à condition qu’elle parte de postulats vérifiés. Elle n’est pas par elle-même un critère d’exactitude. On raisonne avec une égale logique sur le vrai et. sur le faux. Un jugement n’est valable que si le postulat du raisonnement est vérifié, et il ne l’est que par sa coïncidence avec les faits observables…

En résumé, l’homme a conquis des avantages matériels sous l’empire de la nécessité. Il y a acquis un élargissement de la pensée objective, mais il n’a pas discipliné sa nécessaire imagination à ce qui est du domaine de ses facultés, c’est-à-dire à l’exploration et à l’appréhension du réel.

Comment peut-il acquérir cette discipline qui le gardera des embastillements de l’esprit ? Tout simplement de la même manière que sont conciliées les tendances au moindre effort qui suscitent l’invention des machines aux dépens de la santé physique : le sport, l’effort devenu jeu, rétablit l’équilibre. De même, la culture de l’esprit satisfait aux élans instinctifs qui portent l’homme à se dépasser, sans qu’il ait à renoncer les plaisirs de la chair que sa culture même l’incite à modérer naturellement. Plus un homme est cultivé et, surtout, éclectiquement cultivé, moins il offre de prise aux dogmes, aux truismes, aux conformismes. Plus il s’attache, en marge de sa spécialité, à prêter attention à des disciplines diverses, à se tenir au fait des choses du vaste monde, plus il devient délicat dans le choix de ses plaisirs et compréhensif des dilections d’autrui.

La culture dans la révolution

Ainsi, resté biologiquement semblable à lui-même, le barbare que nous voyons réapparaître chez tant d’individus quand les troubles déchaînent et exacerbent les instincts de la brute refoulée, ce même homme se manifeste sociable, courtois et souvent généreux dans une ambiance sociale comme huilée de civilité. La culture accumulée et décantée a développé dans le milieu ce qui est profitable à l’humanité et tendu à inhiber ce qui lui est nuisible. Chaque individu participant de cette culture et baignant dans cette ambiance a fait épanouir le meilleur de sa nature et contraint ou masqué le mauvais.

Il se produit à l’égard du cerveau et de la sensibilité exactement ce qui se produit à l’égard du corps. L’athlète, en cultivant, en développant ses muscles pour eux-mêmes, se délivre de surcroît des adiposités malsaines et de la méchante humeur que cause une mauvaise circulation.

Il semble donc qu’on puisse admettre que l’essentiel du progrès de l’homme réside dans l’approfondissement et la grande diffusion de la culture, sa liberté dans l’expression sans entraves de ses idées et la correction de la liberté dans la confrontation des idées aux faits. La liberté disparaît avec la culture quand les individus sont soumis à un enseignement dirigé, quel qu’il soit, et d’où sont bannis, l’opposition, la contradiction et le souple éclectisme, celui qui sert à s’informer et non à se dérober.

Le plus grand des crimes contre l’intelligence, c’est de conduire l’individu, au moyen d’un enseignement faussement objectif, à des réflexes subjectifs qui le rendent incapable de réagir à l’argument d’autorité. Une telle éducation est pire que la formation d’un subjectivisme religieux. La religion suppose la foi. Les inconséquences de la religion peuvent détruire la foi ou la soustraire aux impératifs des clergés temporels. Rien ne peut remédier à la déformation de jeunes cerveaux en qui est inculquée une rigoureuse méthode de raisonnement à sens unique. Mieux vaudrait ne pas raisonner que de raisonner systématiquement faux.

C’est quand elle aboutit à cette conception de l’unification imbécile d’un peuple qu’une révolution — quoi qui la justifie d’autre part — est une dangereuse réaction, un renversement de l’évolution et qu’il serait niais de la tenir pour un progrès quand même parce qu’elle s’appelle révolution. Un esprit libertaire ne saurait sans se nier se laisser aller à des attitudes dictées par le fétichisme des mots. Ce ne sont pas les mots qui comptent, mais leur contenu à une époque et dans des circonstances données. C’est à cette faculté de choisir sous les étiquettes et les emballages que commence l’exercice d’une liberté authentique, d’une liberté libertaire.

Ch.-Aug. Bontemps