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Défense de l’Homme n°2 (novembre 1948)
Projection dans l’infini
Article mis en ligne le 3 janvier 2009

par R.T.
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Je demande aux lecteurs qui m’entendent de m’excuser. La cause est la suivante : je n’ai rien à dire présentement sur un film en particulier. En effet, pas une seule réalisation cinématographique récente ne me semble apporter quelque chose de très valable et de propre à l’enrichissement du langage des images. De très intéressantes œuvres se préparent dans de véritables aventures et nous aurons la joie d’en parler le moment venu. Quelques autres films sortiront bientôt des studios ou des laboratoires de montage et nous les attendons avec l’anxiété de l’enfant désireux de s’émerveiller dans l’émotion de la découverte et la ferveur de son regard. Je me permets de considérer que le vrai cinéma n’est pas à cette heure sur les écrans de première vision. L’Hamlet de Lawrence Olivier offre une richesse de thèmes inouïe, accentuée par un superbe talent d’interprétation. Que dire de la splendeur shakespearienne ? Spectacle éblouissant et combien grandiose ! Mais le cinéma est ailleurs.

Je ne sais encore ce que vaut le dernier travail de Rossellini avec Allemagne, année zéro, ainsi que la performance d’Orlon Welles, dilettante fantastique et prodigieusement intelligent dans l’adaptation de Macbeth, exécutée en trois jours.

Et Dédée d’Anvers ne me paraît pas mériter quelques minutes d’examen. Conventionnel d’un sujet rabâché ; talent très moyen ; mouvement d’ensemble assez banal. Quai des brumes, seul, reste un chef-d’œuvre d’atmosphère signé Carné et Prévert. Le reste n’est que copie plus ou moins bonne.

Non ! Décidément, l’art du cinéma n’est pas chez les gens qui font tourner une mécanique des rythmes dans cette usine du rêve moderne et standardisé.

À côté de « la grande machine à raconter des histoires », il existe un cinéma totalement différent : ce langage en plein devenir sur lequel se penchèrent quelques poètes qui ont noms Canudo, Griffith, Delluc, Abel Gance, Epstein, Vigo, etc.

Ce cinéma est celui des chercheurs, des pionniers aventureux, des navigateurs partis à la recherche de quelque terre nouvelle, des visionnaires, des illuminés, pour tout dire, de ces sortes de génies libres que sont les rêveurs et les fous lucides. Ce cinéma n’est plus seulement un nouveau moyen d’expression, il est un instrument poétique et philosophique inégalable permettant les évasions jusqu’alors impossibles, les perceptibilités bouleversantes de l’instantané dans le royaume de l’ombre et de l’angoisse à travers les transparences du rêve, la pulsation de la vie et les nébulosités de l’âme dont les surréalistes demeurent les introspecteurs les plus exigeants, les tragédies dans l’impondérable. Ce cinéma est le véhicule anti-cartésien par excellence qui dévore le temps et viole l’espace, atteignant ainsi la quatrième dimension, se meut sans arrêt, vibre d’une essence toute neuve, dépasse même le romantisme philosophique et les écoles, règne en synthèse des mouvements et des dimensions sous le signe de la lumière et capte partout inexorablement les frémissements de l’infini extra-sensible, du total que composent les éléments qui forment l’universel, de la somme des atomes, des courants et des ondes qu’est le Tout cosmique : l’atmosphère. Plus qu’aucun autre de tous les arts, le cinéma est parcouru en tous sens par des lignes de force et des longueurs d’onde issues du pouvoir créateur du poète.

« Il y a des peuples qui rêvent mais pour ceux qui ne rêvent pas il y a le théâtre. » Certes Giraudoux était dans le vrai. Mais combien le cinéma est plus proche que le théâtre de cette apothéose atmosphérique envahissante du délire surgissant de manière insolite des profondeurs musicales de l’âme et de l’optique de la rêverie et combien il est grand lorsque le génie d’un homme solitaire le rencontre et met en lui cette étincelle de folie, nerf moteur de la luxuriance poétique née et identifiée, ainsi que l’a proclamé Gance en un éclair de génie, du potentiel animateur dont la variabilité infinie repose sur la vibration sensible du créateur !

Le théâtre, art de l’éloquence, s’adresse à une « certaine société ». Il est distingué et repose sur un ensemble de conventions très valables, admises, qui lui assurent son immortalité et son rayonnement spirituel. Le cinéma parle à l’âme, s’offre aux yeux de l’âme. Son pouvoir est essentiellement poétique. Il est la littérature des silences et des courants invisibles et pas une idée ne lui convient mieux que celle de Gide, affirmant que l’importance est dans le regard, non dans la chose regardée.

Tout film véritable est un poème. L’image est musicale ou n’est pas.

Le reste est commerce, c’est-à-dire RIEN.

Faisant disparaître le mauvais vacarme du cinéma bavard, la voix d’Abel Gance me transporte dans l’univers du génie, dans un monde illuminé de musique.

« Le cinéma dotera l’homme d’un sens nouveau. Il écoutera par les yeux. Il sera sensible à la versification lumineuse comme il l’a été à la prosodie. Il verra s’entretenir les oiseaux et le vent. Un rail deviendra musical. Une roue sera aussi belle qu’un temple grec… »

Et Gance murmurait quelque part dans son prisme supérieurement inconnu : « La musique, c’est du silence qui s’éveille. »

De La Roue à Quai des brumes et Le Jour se lève, un souffle passe. Des êtres se reconnaissent et jouent leur drame, adoptent le ton du récit. L’air prend la couleur de la musique. Voix, odeur, parfum, tout y est. La psychologie se fait poésie. L’atmosphère chante. Le Désespoir devient un grand penseur. Le Cinéma s’exprime. Baudelaire lui sourit.

R.T.


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