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Solidarité Ouvrière n°50 (juin 1975)
Anarcho-syndicalisme
XII. Le capitalisme d’État
Article mis en ligne le 3 décembre 2008

par Berthier (René)
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La possession des moyens de production à titre privé est considérée comme l’élément déterminant pour définir la nature capitaliste d’un régime. C’est oublier que le régime juridique de propriété ne suffit pas pour définir le capitalisme qui est, avant tout, un rapport social de production : l’exploitation de la force de travail d’une classe salariée, l’appropriation de la plus-value par une minorité ne sont pas la conséquence d’un régime juridique de propriété. Les formes juridiques de propriété ne sont que des variantes, adaptées aux conditions particulières de l’appropriation de la plus-value.

Si un groupe d’individus ne possède pas de titres de propriété, cela ne garantit nullement que ceux-ci ne soient pas des exploiteurs. À la question : peut-on exploiter la force de travail, s’approprier la plus-value sans posséder en propre, à titre individuel, des moyens de production, nous répondons par l’affirmative.

Le marché des biens de production

• En régime capitaliste d’État

Dans le régime capitaliste d’État, le marché des moyens de production est réduit au minimum. En URSS, exemple le plus caractéristique actuellement de capitalisme d’État, s’il est possible de se procurer à titre individuel, des moyens de production, il est interdit d’employer du personnel salarié. L’article 9 de la constitution soviétique le dit :

« À côté du système socialiste de l’économie, la loi admet les petites entreprises privées des paysans individuels et des artisans, fondées sur le travail personnel et excluant l’exploitation du travail d’autrui. »

Mais curieusement, la loi ne s’oppose pas à ce qu’une personne fournisse des prestations à une autre personne physique et en reçoive la rémunération correspondante. L’emploi de « travailleurs domestiques » n’est pas interdit…

« Il n’est pas interdit de travailler à son propre compte, de vendre le produit de son travail et de posséder, l’ayant acheté légalement, le matériel professionnel nécessaire à cette activité : outillage, machine à coudre, etc. L’infraction commence dès lors que le propriétaire de ce matériel le met entre les mains d’autres personnes à qui il verse une somme convenue, tandis qu’il écoule lui-même sa production et empoche la différence. » (L’entreprise soviétique face à l’État, E.Egnell, M. Peissik, Editions du Seuil.)

Parallèlement à la production individuelle légale existe une production clandestine conçue comme complément du salaire. Périodiquement, la chronique est défrayée par l’aventure d’un ouvrier qui récupérait les déchets de production de son usine et s’était monté un atelier clandestin où il fabriquait des outils d’usage courant ou de l’équipement électrique domestique. Le camarade X vendait sa production à des particuliers ou à des entreprises de la localité qui éprouvaient des difficultés d’approvisionnement.

« La multiplicité des exemples des camarades X témoigne que leur initiative correspond. à un besoin persistant de l’économie soviétique au stade actuel de son développement. Dans les conditions de la réforme économique, les autorités sont sans doute disposées à apprécier et à approuver en soi les initiatives des camarades X, mais elles souhaitent les contrôler, les canaliser, les intégrer aux circuits officiels de production. » (L’entreprise soviétique…)

On voit donc que, d’une façon ou d’une autre, l’accession aux moyens de production n’est pas fermée. Même les moyens « illégaux » sont relativement tolérés tant qu’ils ne dépassent pas certaines limites, car ils permettent de pallier la rigidité de l’approvisionnement. Cette petite production privée constitue la base économique d’une couche de petite bourgeoisie dont l’importance n’est pas à négliger et qui a nous le verrons, son équivalent dans le capitalisme de monopoles.

La réforme économique de 1965 a été édictée en vue d’empêcher la prolifération de ces secteurs dits « non socialistes » qui prenaient des proportions inquiétantes. Il s’agissait d’octroyer une plus grande souplesse de gestion et de liberté d’action commerciale aux petites entreprises locales.

Nous ne nous étendrons pas sur la production privée dans l’agriculture, une abondante littérature existe sur ce sujet. Rappelons seulement quelques chiffres : en 1959, la dimension moyenne des kolkhoses était de 5.800 hectares pour 300 familles. La dimension moyenne des parcelles individuelles atteint des surfaces comprises entre 900 et 1.800 hectares, soit 30 à 60 hectares par famille… Autrement dit, la dimension moyenne de l’exploitation familiale soviétique est supérieure à la dimension moyenne de l’exploitation familiale en France (20 à 25 hectares).

En 1957, les parcelles individuelles possédaient 54 % des surfaces consacrées à la pomme de terre et aux légumes et, en 1959, elles possédaient 41 % des bovins, 57 % des vaches, 36 % des porcs, 26 % des ovins ; elles fournissaient en outre plus de la moitié de la production de viande et de lait (chiffres cités par Chombart de Lauwe, Les paysans soviétiques).

Pour les humanistes bêlants qui profiteraient de cette constatation pour lancer le couplet sur la « nature humaine » et « l’instinct de propriété », ajoutons que les sovkhoses, qui sont des entreprises agricoles où n’existent pas de parcelles individuelles et où l’organisation est de type industriel (par opposition au kolkhose qui est une unité de production mi-coopérative, mi-privée), présentent une productivité du travail supérieure à celle observée dans les kolkhoses.

• En régime capitaliste monopoliste

Ces développements sont indispensables pour démonter le mythe de l’étatisation intégrale de l’économie soviétique. L’insistance que nous avons mise sur les possibilités d’accès des particuliers aux moyens de production ne doit pas cacher l’essentiel : dès qu’on dépasse un certain stade de la petite production, il est impossible de posséder à titre individuel des moyens de production. Mais ce n’est pas une originalité du capitalisme d’État. le capitalisme de monopoles a déjà réalisé en grande partie cette impossibilité. Ce n’est pas un empêchement juridique mais de fait : la « libre » accession aux moyens de production devient de plus en plus limitée avec la concentration du capital qui rend de plus en plus importants les investissements nécessaires pour qu’une affaire soit rentable.

Aujourd’hui dans le monde dit « libre », on peut considérer que le capitalisme est divisé en trois grands secteurs :

a) Le capital d’État : la composition interne du capital est très grande. Ce secteur a été abandonné par le capital privé à cause de l’importance des investissements nécessaires ;

b) Le capital monopoliste, à grande composition interne du capital, où la production est encore rentable. La propriété y est oligarchique, c’est-à-dire entre les mains d’une petite minorité ;

c) Le petit capital à faible composition interne : il s’agit essentiellement de la petite production qui gravite autour des grands monopoles et qui est la plupart du temps suscitée par ces derniers, car elle a un rôle dans la sous-traitance, la fourniture de matériel, la réparation qui n’intéresse pas les grandes unités de production. Cette petite production trouve son équivalent en URSS dans la petite production privée.

Le marché des moyens de production est relativement élastique dans ce dernier secteur mais, en volume et en valeur, ne concerne qu’une petite partie du marché total.

Un ouvrier imprimeur pourra, s’il est débrouillard, se procurer un petit local et un peu de matériel pour« monter son imprimerie ». Il réussira peut-être même à employer un ou deux ouvriers. Il tirera les cartes de visite des gens du quartier, peut-être une feuille locale. Mais à côté du groupe Néogravure (6.000 travailleurs) ou de l’imprimerie G.-Lang (1.800 travailleurs), il ne représente rien. Cette petite imprimerie n’existera que parce que les grandes ne sont pas intéressées à tirer 100 cartes de visite ou des ouvrages « spécialisés » à tirage limité.

Dans le secteur monopoliste, le marché des moyens de production est très rigide, « rétréci ». L’artisan du coin de la rue ne s’achètera jamais un haut-fourneau. Pourtant, la loi lui en reconnaît le droit… Un tel marché n’est accessible qu’aux très grands groupements en place. D’ailleurs, entre les grandes concentrations monopolistes, les moyens de production, ni même les produits intermédiaires, ne sont ni vendus ni achetés, mais alloués sans tenir compte de leur valeur ou de leur coût de production. Même si un système de prix est utilisé, c’est simplement en tant que technique comptable. Ces produits ne sont en fait pas échangés à travers le marché. Ce n’est qu’à la fin du cycle de production, sur le produit fini, que le profit est obtenu.

Ce qui n’est qu’une tendance dans le capitalisme de monopole est simplement étendu à toute la société dans le capitalisme d’État. Dans la période libérale du capitalisme, la rentabilité, étalon, mesure de la production, était calculée au niveau de l’entreprise ; dans le capitalisme des monopoles, elle se constitue au niveau de la branche industrielle ; dans le capitalisme d’État, la rentabilité se constitue à l’échelle globale, au niveau de l’État.

Le marché du travail

Comme l’écrivait Paul Mattick :

« L’ensemble du marché capitaliste – à l’exception des relations de marché entre capital et travail – peut disparaître sans affecter la forme de production capitaliste. La relation de marché entre capital et travail est l’unique relation capitaliste en soi. Sans son abolition, le mode de production historiquement développé et qui est appelé capitalisme ne peut pas disparaître. » (P.Mattick, « How New Is the “New Order” of Fascism ? », Partisan Review</i<, 1942.)

« Tous les systèmes capitalistes d’État s’apparentent à l’économie de marché du fait que les rapports capital-travail s’y trouvent perpétués… Formellement, il n’y a pas de grande différence de l’un à l’autre système si ce n’est, dans le cas de l’étatisation, un contrôle plus centralisé du surproduit… » (P. Mattick, « Marx et Keynes »)

L’existence d’un marché de la force de travail signifie simplement la perpétuation du salariat comme mode de rémunération des travailleurs. Nous avons développé ce point dans Soli de décembre dernier.

Rappelons seulement que salariat signifie concurrence entre les travailleurs face à l’emploi, exclusion du salarié du produit de son travail, exclusion de l’outil de travail. Enfin, le régime du salariat est un régime où la classe ouvrière ne détermine pas l’objet de son travail, ni les conditions de son travail, et où elle n’a pas de contrôle sur l’affectation des ressources sociales. Un tel marché subsiste encore actuellement en U.RS.S., et c’est cela, principalement, qui définit selon nous ce pays comme pays capitaliste.

• L’émulation

Le principal phénomène qui permet de se rendre compte de l’existence de ce marché du travail est le système complexe d’émulation au travail.

« L’organisation de l’émulation constitue l’élément fondamental et principal de l’activité des commissions de production auprès du comité syndical d’entreprise dans les ateliers. » (« Obdorar », fév. 1967 – URSS, cité par T. Lowitt. Le syndicalisme de type soviétique.)

Diverses méthodes, administratives ou économiques, sont employées pour susciter l’émulation au travail.

Tout d’abord le travail aux pièces : le pourcentage de salariés dans l’industrie qui sont rémunérés aux pièces passe de 57,5 % en 1928 à 71 % en 1936 et 77 % en 1953. Ce pourcentage est tombé à 60 % en 1961.

Un système complexe de primes existe pour inciter et récompenser les bons travailleurs. Parmi les ouvriers, des différences considérables de revenus existent, dont on peut imaginer les conséquences sur la cohésion interne de la classe ouvrière. La revue « Voprossi ekonomiki » constate, en 1959, que les salaires des ouvriers qualifiés dépassent jusqu’à huit fois ceux des ouvriers non qualifiés.

L’importance des primes est vouée à s’accroître selon les prévisions de la réforme économique de 1965 :

« L’évolution logique de la réforme voudrait qu’au cours du neuvième quinquennat la part du profit affectée au fonds d’encouragement matériel croisse sensiblement, tandis que les ressources du “fonds des salaires” ne seraient plus destinées qu’au paiement des seuls salaires de base… » (L’entreprise face à l’État.)

Aux primes individuelles s’ajoutent des primes collectives attribuées à l’ensemble des travailleurs de l’entreprise si les prévisions de production sont dépassées. Les auteurs de cet ouvrage ajoutent que cette volonté d’intéressement des travailleurs aux résultats de l’entreprise risque de poser de « délicats problèmes psychologiques » :

« Par exemple, dans une usine de construction mécanique, le personnel de l’atelier d’assemblage proteste s’il se trouve pénalisé par suite d’une défaillance des ateliers de production des pièces. »

Est-il utile d’insister sur les conséquences de telles méthodes sur l’unité de la classe ouvrière : concurrence, division, etc.? Dans notre brochure « Bolchevisme ou syndicalisme », nous avons parlé de l’émulation dans les entreprises :

« Il existe une émulation dans l’émulation, en ce sens qu’il y a une hiérarchie des mérites : il faut en effet différencier les formes inférieures et les formes supérieures ; des équipes en compétition peuvent ainsi concourir pour le titre de “brigade du travail communiste” ou, à titre individuel, pour le titre de “travailleur de choc du travail communiste”… Les titres honorifiques sont variés : “héros du travail communiste”, “brigade du travail communiste”, tableau d’honneur affiché dans l’entreprise ou à l’atelier avec photo à l’appui, “étendards rouges” qui, comme le maillot jaune du tour de France, est l’enjeu de la compétition inter-entreprises… »

• La mobilité des travailleurs

Dans la société soviétique, le chômage n’existe pas, en tant que phénomène social. L’article XII de la constitution dispose :

« Le travail en URSS est pour chaque citoyen apte au travail un devoir et une question d’honneur, selon le principe : celui qui ne travaille pas ne doit pas manger. »

Un grand effort de planification est fait pour adapter le marché du travail aux débouchés offerts. Les jeunes qui arrivent sur le marché de l’emploi peuvent s’adresser aux bureaux de placement des soviets locaux. Néanmoins, il est estimé que moins de 5 % des personnes accédant à un emploi nouveau passent par un bureau de placement. La méthode la plus habituelle est l’arrangement individuel, l’embauche directe par l’entreprise. « Au total, les mécanismes soviétiques en ce domaine ne sont pas si différents de ceux des pays d’économie libérale » précisent ingénument E.Egnell et M. Peissik.

Ils ajoutent :

« …Le chômage comme état individuel est un vice puisque le chômeur est suspect d’avoir refusé le travail qui lui était offert par la société… En outre, l’accès à un grand nombre d’avantages matériels étant recommandé par l’appartenance à un collectif, le chômeur soviétique est un citoyen moralement, matériellement, juridiquement diminué, un houligan en puissance. C’est d’ailleurs a nom de la lutte contre le houliganisme que sont généralement poursuivis les inactifs dans les périodes de sévérité. »

La résorption du chômage est effectuée de deux manières : l’incitation sur les entreprises pour qu’elles prennent en charge des travailleurs non indispensables ; la pression sur les demandeurs d’emploi pour qu’ils acceptent des emplois non conformes à leur qualification ou à leur désir. Dans la pratique, l’absence officielle de chômage se traduit par le fait que « nombre de travailleurs quittent leur emploi de leur propre initiative et vivent provisoirement en dehors de tout collectif, jusqu’à ce qu’ils aient cherché et trouvé un autre poste qui leur convienne mieux ». En attendant. ils sont à la charge de leur famille ou de leurs amis ; ils ne bénéficient d’aucune indemnité puisque le chômage n’existe pas… Mobilité de la main d’œuvre par l’existence d’un fort volant de chômage indemnisé, ou mobilité par l’acceptation quasi obligatoire d’un emploi déqualifié : il est hors de doute que beaucoup préféreront la seconde solution, mais il est également hors de doute que les deux termes de l’alternative s’inscrivent dans le cadre des rapports de production capitalistes et que ce ne sont que deux variantes du fonctionnement du marché du travail.

« Le capitalisme d’État n’est ni capitaliste au sens traditionnel, ni socialisme prolétarien ; il faut le point de vue du capitalisme privé, on peut le définir comme socialisme d’État, du seul fait que le capital y est centralisé par l’État, mais du point de vue du socialisme prolétarien, il faut le définir comme un capitalisme d’État puisqu’il perpétue la répartition capitaliste des conditions de travail entre travailleurs et non travailleurs… » (P. Mattick).


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