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Iztok n°14 (septembre 1987)
Une journée de la vie d’un militant sincère et intègre d’une république démocratique et populaire
Article mis en ligne le 24 novembre 2008

par Kacimi El Hassani (Mohamed)
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Nos lecteurs connaissent Mohamed Kacimi El Hassani à travers ses aphorismes publiés dans Iztok n°12. Voici un extrait de son livre Le Mouchoir qui paraît chez L’Harmattan dans la collection Écritures arabes. Une journée parmi d’autres, le mardi, d’ une semaine islamo-socialiste riche en rebondissement…

Belle journée en perspective ! La météo a annoncé une chute des températures et des averses sur la région. Stimulé par le congé du soleil, mon absence d’hier après-midi et un retard conséquent, je repris le travail. Le mardi est consacré essentiellement au dépouillement du courrier de la base. Le commissaire, étant occupé, me confie tout ce qu’il reçoit. Les quatre adjoints également. Ceux-ci n’ont pu fréquenter l’école. La révolution comptait sur eux.

Mais, avant de ramasser les lettres dont Abdou avait jonché le couloir pour mieux marquer mon absence, je voulus m’assurer de l’état des toilettes. Quelqu’un s’y éternisait. Ne voulant lâcher prise, je m’apprêtais à attendre le temps nécessaire à l’identification de l’occupant, quand j’entendis, lancée d’un bureau voisin, une voix maquillée : « Alors ! On change de bureau ? » Je me rendis compte que cette fréquentation inhabituelle commençait à intriguer les employés. Pour ne point éveiller davantage leurs soupçons si faciles, à contrecœur, j’abandonnai mon guet.

Mais, dans mon bureau, j’allais percer des mystères qui me feraient oublier cette déconvenue : une fois le courrier classé par genre, lettres, télex, télégrammes, il me faut soutirer à ces écritures maladroites et parfois illisibles leur signification réelle, sans rien omettre ni négliger. Derrière chaque mot se dissimule probablement une information susceptible de changer le cours de notre vie. À mes débuts, j’entamais de véritables fouilles archéologiques avant d’atteindre leur sens. Mais aujourd’hui, à force d’habitude et d’exercice, l’information se livre à mon premier coup d’œil. Plus que le flair ou le pressentiment, c’est une visée qui ne souffre d’aucune défaillance de trajectoire. La cible est atteinte quel que soit l’angle de tir. Une affaire de balistique en somme !

Ce doigté, peu fréquent chez les autres, me permet de déceler à partir d’une seule syllabe, le symptôme d’une grève ou d’une manifestation incontrôlée, de faire la différence entre délation et devoir, diffamation et dénonciation. Un parti qui a si bien réussi en temps de guerre ne peut se tromper en temps d’indépendance.

À la fin du dépouillement, mon bureau cesse d’être une simple surface plane et se transforme en vaste chambre d’écho où retentissent les rumeurs et les craintes de la ville. Instants où je la sens étalée sous mes yeux, nue et entière, acheminée grâce à ces milliers de racines qui la supportent et lui donnent âme : nos militants. Car nos militants nous disent tout. Tout ce qu’ils voient et entendent, ce qu’ils sentent et pressentent, partout où ils sont, dans les cafés, les bus, les usines, les écoles et la rue. Attentifs au moindre mot, ils le happent au vol pour le transmettre au Parti, cette oreille souveraine qui leur prête la plus attentive des écoutes. Ainsi leurs lettres sont-elles pleines de la substance même du quotidien ! Lucides et vigilants, ils y mettent ce que les autres veulent taire : critiques injustifiées du système, propos malveillants sur les responsables, intention de grève, désir de manifestation, relations anormales, adultère ou pédérastie ; sans jamais que cela ne soit gratuit. Chaque rapport donne l’identité exacte du coupable et la date et le lieu précis de son délit. Et c’est grâce à ces scribes de cellules qui nous mènent chaque jour dans les entrailles du monde que ma vision des choses a acquis sa justesse.

Avant que je ne sois installé derrière ce bureau, quand j’étais coincé entre un tableau noir et des élèves excités, terrassé en fin de mois par d’ingrates fiches de paye, achevé en fin d’année par de criminels rapports d’inspection, tout autre était pour moi le visage de la ville. D’elle je ne connaissais que certains noms de familles riches et influentes, quelques cafés où j’allais tuer le temps et nouer de précaires relations. Je me réveillais à six heures du matin, afin d’avoir les dix baguettes de rigueur. Je m’attardais des heures entières face au guichet de la mairie avant d’avoir un simple extrait de naissance. À l’hôpital, je ne voyais les médecins que sur rendez-vous pris huit mois à l’avance. À la coopérative des enseignants, mon nom pourtant privilégié par l’ordre alphabétique, était toujours dernier sur la liste d’attribution des articles électroménagers. L’un de mes frères fut même obligé de repasser son examen d’entrée en sixième.

J’étais une ombre se cherchant un corps et la vie me semblait évoluer à des hauteurs inaccessibles. Je n’avais pas l’ambition de les atteindre, seulement l’espoir de me sentir moins exclu. Je rêvais de rester sur le même trottoir en voyant un policier arriver, de ne plus rougir en demandant un café, de ne plus balbutier devant n’importe quel fonctionnaire.

L’État, qui parlait avec beaucoup d’attention des démunis et de la révolution agraire, arracha à notre voisin cinq hectares de sa propriété et en fit don à mon père. Celui-ci ne sut quoi en faire au début. Les accepter, cela aurait été s’avouer misérable et s’attirer du coup les railleries du village, puis la vieille finit par le convaincre : « Prends-les, disait-elle, tout ce qui vient d’en haut est un don du ciel. »

La révolution agraire suscita alors mon grand enthousiasme. Peu soucieux de politique, je voulais qu’avec son application les autres soient dépourvus le plus tôt possible et viennent me rejoindre. Mû par le désir d’accélérer cette rencontre, j’ai adhéré aux jeunesses du Parti. N’ayant rien à y apporter, je me contentais de prendre. Engagé corps et âme, je me fis rare à l’école et omniprésent aux manifestations. Je ne ratais ni séances de cinéma, ni meetings, ni cérémonies d’inauguration.

Pendant les réunions, je transcrivais méticuleusement les interventions des responsables que je méditais chaque soir, aux dépens de mes préparations de cours. Le volontariat était pour moi l’activité de loin la meilleure. On y côtoyait des filles et je pouvais à chaque sortie à la campagne rire de la maladresse des citadins et leur montrer mon savoir-faire quand il s’agissait de planter un arbre ou de ramasser du foin. À maintes reprises, nous eûmes l’honneur d’être filmés alors que nous restituions à la terre ses racines. L’image de la vieille pleurant de joie en voyant son fils apparaître sur l’écran de la télévision, empruntée pour la circonstance, n’est pas prête à déserter mon esprit. Le lendemain, elle offrit une robe à la voyante qui m’avait prédit, des l’âge de un an, un brillant avenir.

Lentement, sans que je sache comment s’effectua cette métamorphose, ma solitude se fit moins lourde et ma langue sortit du dégel. Les autres, en dépit de la véhémence des discours, ne semblaient guère disposés à descendre, aussi je me mis à gravir les échelons. Je pris d’abord la parole dans les réunions puis pendant les meetings. Les citoyens m’applaudissaient. Leur adhésion totale à mes mots et à mes formules me convainquirent de la rectitude de ma cause. C’est ainsi que j’entrais en opposition avec quiconque osait critiquer, en ma présence, l’État. Cependant, avec le recul, j’avoue qu’à cette époque, conscient de ma vulnérabilité et ne me sentant nullement en mesure de prendre la défense d’un système, je m’efforçais surtout de préserver du doute une conviction si difficilement acquise.

Vint le congrès, et ce fut le couronnement de mes efforts. La base me désigna pour la représenter. C’était la première fois que je visitais la capitale. Ce ne furent ni ses immeubles ni ses grands boulevards qui me bouleversèrent, mais l’incroyable nombre de responsables réunis dans le même lieu. Sous la voûte de la grande salle des congrès, j’ai vu fonctionner le cerveau de notre pays, j’ai même pu approcher de près les ministres et me rendre compte à quel point ils nous ressemblaient. Au moment où le président de la République accéda à la tribune pour prononcer le discours de clôture, je fis le compte des rangées de sièges qui nous séparaient. Il y en avait exactement vingt-sept. À mon retour, j’offris à la voyante une robe, plus belle encore.

Ce congrès marqua un tournant décisif dans ma vie. Le directeur changea d’attitude à mon égard, il ne réclamait plus de certificats médicaux pour admettre mes absences, et les prélèvements sur mon salaire cessèrent comme par enchantement. Ma voie était tracée pour de bon. Ma vocation était claire. Le destin se chargea du reste : il rendit vacant le poste d’adjoint chargé de l’information, et, un beau jour du mois de mars, il vint me soutirer à mon estrade pour me déposer derrière ce bureau.

Depuis, la révolution a pénétré chaque élément de mon univers. Je me sens autre. À mes yeux la ville n’est plus la même : les familles y ont cédé place aux groupuscules, les stades aux manifestations, les cafés aux cellules d’opposition, et les amis aux frères. Je n’attends plus, je fais patienter. Je ne bégaie plus, j’intimide. Mon parti a donné des couleurs à ma ville.

Quand je pris mes fonctions, ces activités politiques dont je ne soupçonnais guère l’existence, me déroutèrent au point que je fus obligé d’acquérir un dictionnaire politique. Il est des moments de forte recrudescence, d’agitation et de propagande subversives où je me retrouve confronté aux appellations les plus bizarres : marxiste-léniniste de gauche, maoïste révolutionnaire, trotskyste, posadiste, VIe internationale… Comment est–il possible qu’un régime socialiste ait une opposition de gauche ? Sûrement l’ingratitude des hommes ! L’État se charge de leur santé, de leur travail, de leur défense, de leur retraite ; une fois débarrassés de ces lourds fardeaux, ils ont l’outrecuidance de lui disputer le domaine des idées, comme s’il pouvait s’y faire un bénéfice quelconque.

Réfractaire aux prévisions de la météo, excité par les obstacles dressés sur sa route, le soleil se mit à assener de violentes ruades à l’air qui, étourdi, retomba de tout son poids sur mon corps. Les mouches livraient au climatiseur un duel de vrombissement. L’insecticide ne fit que redoubler leur ardeur, trempées, elles s’ébrouèrent sur mes papiers avant de reprendre leur corrida. La colle, retrouvant son état originel, laissa choir mes gravures et mes circulaires. Poussé à bout, le climatiseur toussota un moment, puis tomba dans un sinistre bruit, terrassé par une baisse de tension.

Trahi par la technologie, le bureau se transforma en une seconde en hammam du bon vieux temps. À pleines dents, la chaleur mordait ma peau. Insoucieux, mon cerveau n’enregistra aucune douleur, tellement il était accaparé par le sort des mouchoirs. Un degré de trop et adieu les preuves ! Aucune enveloppe n’avait été ouverte, mais l’instant était grave, je devais d’abord sauvegarder le contenu des mouchoirs, celui des lettres ne craint pas le soleil. Je courus au café chercher une demi-bouteille d’eau. Leur humidification était vitale. Au retour, je fis une très brève halte devant les toilettes. La porte n’était pas encore ouverte. Il faut dire qu’à l’instant où j’en effleurais la poignée la trace du crime me préoccupait plus que le criminel. Durant mon absence, le climatiseur s’était remis en marche. Soulagé, je pus enfin me consacrer à mon travail.

Depuis un mois, la ville ne semble pas commettre beaucoup de fautes. Aussi, en ouvrant ces enveloppes d’où jaillissent de nauséabonds effluves avant toute chose, car les militants suent en abondance quand ils transcrivent la vérité, je ne m’attendais pas à tomber sur un événement qui puisse concurrencer en gravité celui que j’avais découvert.

Une heure plus tard, mon bureau, mon agrafeuse et mes chemises ne se voyaient plus sous les flots multicolores de la paperasse, multitude de mots, rareté des incidents, grâce de cette magnifique terre dont le soleil dissuade plus que tous les couvre-feux. Nulle grève en vue, nulle manifestation à craindre. Tranquille, je pouvais classer ces rapports, après avoir mis de côté ceux que je jugeais les plus importants. Les voici :
— Cellule du quartier : « Cher frère, nous tenons à vous informer que dans la nuit du 6 du mois courant, un coopérant a garé sa voiture face au cercle militaire. Veuillez trouver ci-joint la fiche signalétique de l’individu ainsi que le matricule du véhicule. » Ma démarche est simple dans ce genre de cas : je demande son dossier à la wilaya, et si d’autres faits lui sont reprochés nous exigeons la résiliation de son contrat.

— Cellule du lycée Ibn Badis : « Cher frère, nous tenons à vous informer que le professeur N. S. a appris à sa classe, lors de la séance du mardi, que le père d’Ibn Badis était un notable de l’administration coloniale. Ci-joint les signatures des cinquante-trois élèves présents au cours. »

— Cellule du quartier Ibn Badis : « Cher frère : nous avons l’honneur de vous apprendre que dans la nuit du 3 du mois courant, nous avons surpris sur les murs de notre local cette criminelle inscription : “Le Parti, c’est comme les fantômes, ça fait peur mais ça n’existe pas.” Heureusement, nous l’avons effacé avant que le peuple ne la voie. Veuillez trouver ci-joint une photo du graffiti ainsi que la facture du pot de peinture dont nous l’avons badigeonné. »

— Le secrétaire de l’Union territoriale des travailleurs : « Cher frère, je prends ma plume pour vous dire que, lors de notre dernière assemblée générale, plusieurs ouvriers, dont les noms suivent, ont réclamé la création d’un syndicat libre. Par conséquent, je tiens à vous proposer d’intervenir auprès de la télévision afin qu’elle ne fasse plus état des événements qui se déroulent en Pologne et que l’on puisse ainsi mettre de bons ouvriers musulmans à l’abri du néfaste exemple de ces infidèles. » Je mis de côté ce rapport, il fallait le transmettre au commissaire.

Le reste du courrier contenait des informations régulières, qui se devinent selon l’expéditeur, la liste des nouveaux abonnés à L’humanité, celle des auditeurs de la radio kabyle, et l’identité des participants aux prières du vendredi. Si la piété comble Dieu, elle dérange l’État. Au-delà des cinq prières obligatoires, on se demande sur quel temps rognent certains citoyens et comment ils peuvent assurer leur désintéressement par rapport aux choses de la vie. À ce stade, ils deviennent suspects, leur disponibilité ne peut s’expliquer que par une aide d’une puissance étrangère. Après lecture, chaque rapport reçoit une note de un à cinq. Au-delà de la note quatre, l’affaire signalée relève directement du commissaire.

Ce travail accompli, il ne me reste plus qu’à descendre au sous-sol, classer les dossiers dans la salle des archives. À part moi, personne ne peut y accéder sans autorisation spéciale du commissaire. Cette obscure salle est à la fois mon lieu de recueillement et ma boule de cristal. Dedans, sur des rayons métalliques allant du sol jusqu’au plafond, s’alignent dans de gros cartons, les principaux sujets de nos préoccupations : grèves, syndicats, communisme, frères musulmans. Quant aux dissidents notoires, ils disposent de dossiers personnels qu’on gave à coups de délits et de complots, jusqu’à ce qu’ils prennent l’embonpoint qui rend nécessaire l’arrêt du régime. Coincés entre deux pans de chemise, disséqués au plus profond d’eux–mêmes, je peux fouiller leur vie, pénétrer leur intimité et même prédire leur avenir.

Quand il m’arrive de croiser en ville l’un de ces coupables, je ne le regarde que par transparence. Pour moi, il n’est plus un individu, mais une longue liste chronologique d’actes répréhensibles. De lui, je ne saisis que ce qui défaille, et me sens alors dans la peau de ce médecin que j’aurais tant voulu être si les circonstances ne m’avaient pas trahi. Telle est la compensation de cette ambition contrariée, de cet élan brisé. Feuilletant leur dossier, je suis le chirurgien qui soumet à son infaillible scalpel l’esprit des hommes.

Le Parti n’est-il pas en fait ce stéthoscope discret qui transgresse les murailles de la clandestinité et du camouflage, pour saisir les plus imperceptibles battements et pulsations du corps qu’il domine ? Nous ne prévenons point les défaillances de l’organisme, ce serait trop simple, mais celles de la pensée.

Le Renseignement est la plus efficace des thérapies. Meilleure que la psychanalyse, il ne dévoile pas l’individu à lui-même, mais à l’institution qui est plus responsable que lui : l’État !

Mohamed Kacimi El Hassani


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