Cuba, les anarchistes et la liberté

vendredi 21 novembre 2008
par  Fernandez (Frank)

Le texte, que nous publions ci-dessous en traduction et sous une forme un peu remaniée, est une synthèse historique qui couvre le premier siècle d’anarchisme à Cuba. Il nous a été transmis par la revue Guangara Libertaria. Les camarades cubains estiment qu’il est nécessaire de faire la lumière sur leur passé historique. C’est, du reste, la première fois que ce thème est traité par les libertaires cubains et ils en évoquent les figures les plus importantes. De forme condensée, c’est l’extrait d’un livre en préparation. Rappelons que tous ceux qui s’intéressent à Cuba et au mouvement libertaire cubain d’un point de vue historique, politique, culturel ou social trouveront dans la revue Guanguara Libertaria renseignements, informations et articles de fond. (G.L., PO Box 1514, Riverside st., Miami, Florida 33135, USA).

Les lignes qui suivent décrivent brièvement l’influence que les idées libertaires ont exercé sur le peuple cubain. Il nous apparaissait de notre devoir de restituer le plus fidèlement possible la mémoire des anarchistes à Cuba, soit plus d’un siècle de lutte aux côtés des classes les plus pauvres et en défense de la liberté et de la justice sociale. Ce qu’ont accompli les acrates eut une portée décisive sur le terrain social et syndical. Nous allons résumer les actions d’un groupe d’hommes et de femmes qui, dépourvus de toute ressource, de façon autonome, persécutés hier et aujourd’hui oubliés, appartiennent à l’histoire des classes ouvrière et paysanne, c’est-à-dire à celle du peuple de Cuba.

Période coloniale et séparatisme

Au milieu du siècle précédent, Pierre-Joseph Proudhon, dont les théories économiques eurent un grand impact dans l’Europe du XIXe siècle, influença de façon décisive les origines de l’anarchisme cubain. Proudhon, sans doute l’un des premiers penseurs de l’anarchie, trouva dans l’île des disciples et des continuateurs parmi les artisans et les ouvriers progressistes. Si, en 1857, fut fondée à Cuba la première société mutualiste, ce n’est que lorsque Saturnino Martinez créa en 1865 l’hebdomadaire La Aurora (L’Aurore) que les idées de Proudhon s’enracinèrent véritablement. Ces années-là, se créèrent les premières associations libres d’ouvriers du tabac, de compositeurs d’imprimerie, de journaliers et d’artisans — ce qui peut être considéré comme l’origine du prolétariat organisé cubain. Cuba doit encore à Proudhon la création de « centres régionaux », d’écoles, de sanatoriums et d’associations d’entraide.

La guerre de Dix ans (1868-1878) [1] fut la première tentative violente pour se séparer de l’Espagne. Quelques anarchistes de l’industrie du tabac y avaient pris part — et même à sa direction — comme Vicente Garcia et Salvador Cisneros Betencourt, tous deux fédéralistes et acquis à Proudhon. La tentative échoua. Plus tard, les ouvriers cubains furent renforcés par des camarades espagnols courageux et solidaires, poursuivis en Europe pour leurs idées révolutionnaires [2].

Dans le même temps, la pensée anarchiste s’était implantée parmi les ouvriers et les paysans en France, en Italie, en Espagne et en Russie. L’élément moteur et organisateur de cet essor fut une autre figure importante de l’époque, Michel Bakounine, révolutionnaire et théoricien anarchiste. Malgré la mort de Bakounine en 1876, ses idées diffusèrent en Europe avec une force inhabituelle. L’Alliance des révolutionnaires Socialistes (1864) et l’Alliance Internationale de la démocratie socialiste (1868), fondées par Bakounine, et leur programme trouvèrent un écho favorable auprès des éléments les plus révolutionnaires à Cuba, les idées de Bakounine se substituant ainsi progressivement à celles de Proudhon chez les ouvriers. Le prolétariat cubain commençait déjà à se forger une conscience de classe. C’est à la fin de 1885 que surgit la figure la plus prestigieuse de l’anarchisme cubain en la personne d’Enrique Roig de San Martin (1843-1889), fondateur de l’hebdomadaire El Productor (Le Producteur) et nouveau théoricien et organisateur libertaire. Les grèves qui se produisirent à la fin des années quatre-vingt furent toutes d’inspiration anarchiste et orientées par El Productor à l’aide d’une organisation, l’Alliance Ouvrière, d’inspiration bakouniniste. L’Alliance Ouvrière s’implanta également dans deux centres de travail de l’industrie du tabac aux États-Unis, Tampa et Cayo Hueso, où s’organisa, en 1887, la première Fédération locale des Ouvriers du tabac et qui rassemblait presque tous les ouvriers de cette industrie. Les responsables en étaient Enrique Messonier et Enrique Creci, ainsi que quelques activistes acrates comme Leal, Segura et Palomino. En 1889, une grève générale déclenchée à Cayo Hueso, se termina par la victoire des ouvriers dans les premiers jours de 1890. À la Havane, l’Alliance et les ouvriers cubains s’étaient solidarisés avec cette grève et la mort de Roig san Martin n’empêcha pas El Productor de soutenir les travailleurs en grève.

Le mouvement séparatiste cubain, continuant à préparer la lutte pour l’indépendance, opérait depuis les côtes de Floride, à partir des villes des États-Unis mentionnées ci-dessus, pépinière de patriotes, d’anarchistes et d’ennemis de l’Espagne en général. Durant ces années, José Marti, l’apôtre de la lutte contre la métropole espagnole, chercha des partisans parmi les groupes les mieux organisés de l’émigration cubaine, tandis que, pour leur part, les ouvriers concentrés dans l’industrie du tabac regardaient le problème cubain d’un point de vue social et internationaliste. S’adressant aux travailleurs, Marti fit des concessions sociales, de façon à les attirer dans le camp séparatiste, et leur promit une république de liberté et de justice. Les anarchistes influencés par Marti entreprirent de se regrouper dans les clubs révolutionnaires, et quelques-uns des acrates de premier plan — Creci, Messonier, Rivero y Rivero, Sorondo, Rivera Monteressi, Palomino, Balino, Segura — se joignirent à la cause de l’indépendance, sans renoncer, pour autant, à leurs idéaux de liberté et de justice sociale.

L’appui que les anarchistes prêtèrent à Marti fut immense, tant moralement que politiquement et financièrement. Marti décida alors de fonder un parti révolutionnaire qui comprit en majorité des ouvriers du tabac de l’exil, ceux-ci se situant sur le plan syndical dans ce qu’il était convenu d’appeler le « socialisme-révolutionnaire » chez les anarchistes d’alors depuis les tragiques événements de Chicago en 1886.

À la Havane, l’Alliance Ouvrière célébra le 1er Mai 1890 par une manifestation à la mémoire des anarchistes exécutés à Chicago. En 1891, un congrès fut convoqué pour l’année suivante et les anarchistes tinrent le 1er Congrès de la région cubaine en janvier 1892. À cette occasion, l’on décida, entre autres, de recommander à la classe ouvrière cubaine d’embrasser les idées du socialisme-révolutionnaire et le séparatisme proclamé par Marti, car, selon une phrase devenue historique : « Il serait absurde que l’homme qui aspire à la liberté individuelle s’oppose à la liberté collective d’un peuple ». Mais les autorités espagnoles interrompirent le congrès, interdirent les moyens d’expression anarchistes et déportèrent ou emprisonnèrent les responsables les plus connus.

En février 1895, la guerre de libération nationale prônée par Marti éclata à Cuba. Les anarchistes les plus engagés se lancèrent dans la lutte comme, par exemple, Enrique Creci, qui mourut au combat en 1896. Quant aux promesses de changements sociaux, elles disparurent avec l’apôtre de l’indépendance cubaine, qui tomba en combattant les troupes espagnoles en 1895. La guerre se termina avec l’intervention nord-américaine en 1898, par la déroute de l’Espagne [3]. Durant toute cette période, les anarchistes de l’émigration comme de l’intérieur ne cessèrent de recueillir des fonds ou de se joindre à la lutte et orchestrèrent une importante campagne politique dans les milieux acrates d’Amérique et d’Europe. L’internationalisme se manifesta concrètement : deux jeunes anarchistes, Oreste Ferrara et Federico Falco, s’engagèrent depuis l’Italie ; l’exécution de Canovas del Castillo par l’anarchiste italien Angiolillo en 1897, avec la participation directe d’Emeterio Betances, porto ricain qui représentait l’émigration cubaine à Paris, fut l’un des facteurs les plus décisifs de la défaite de l’Espagne.

Durant l’intervention nord-américaine en 1898, la première grève qui éclata à Cuba fut lancée par les anarchistes dans la corporation des maçons. La grève fut réprimée violemment, bien que, en fin de compte, les grévistes eussent obtenu des augmentations salariales. Cette grève reçut le soutien total de l’hebdomadaire Tierra ! (Terre !) dirigé par Abelardo Saavedra et Adrian del Valle.

La première République

Sous les premiers gouvernements cubains, plusieurs grèves importantes éclatèrent chez les ouvriers du tabac, les ouvriers boulangers, les maçons et les menuisiers. Presque toutes furent réprimées férocement comme aux plus sombres temps coloniaux. La république des libéraux comme celle des conservateurs ne comprenait ni même ne reconnaissait le problème social et on avait oublié la promesse de Marti : « Avec tous et pour le bien de tous. »

La révolution mexicaine de 1910 retentit vivement sur les ouvriers et les paysans cubains, les discours de Flores Magon [4] et les fusils de Zapata aiguillonnant la conscience des ouvriers oubliés de la canne à sucre, première industrie du pays. En 1915, parut le manifeste de Cruces. C’était, par sa forme littéraire, un poème de lutte. « Soutenons notre cri à la force de nos bras » et « Se taire c’est transiger » sont l’expression de la révolte de travailleurs réduits à la famine, conscients d’être la force productive la plus importante de l’île. Cette même année, fut fondée la première Fédération Paysanne de la province de Las Villas, avec, pour principaux organisateurs, Fernando Iglésias, Laureano Otero, Manuel Lopez, José Lage, Benjamin Janeiros, Luis Meneses, Santos Garos, Miguel Ripoll, Francisco Baragoitia, Andres Fuentes, Tomas Rayon et Francisco Ramos. Devant les abus commis par les sociétés sucrières nord-américaines et espagnoles, qui contrôlaient la majeure partie de la production nationale, les anarchistes tentèrent de lancer quelques grèves ; mais ils échouèrent du fait de la répression que le gouvernement déchaîna depuis la Havane sous le commandement de Garcia Menocal, utilisant l’armée prétorienne et la Garde Rurale pour assassiner et poursuivre les grévistes. Cette période, la plus active de l’histoire des libertaires cubains, se termina douze ans plus tard par la liquidation physique des personnalités qui avaient le plus d’abnégation.

À cette époque plusieurs journaux d’orientation libertaire étaient publiés régulièrement, malgré la déportation de certains de leurs responsables théoriques : La Batalla (La Bataille), Nuevos Rumbos (Nouveaux Chemins), Via libre (Voie Libre) et naturellement Tierra ! Les grands noms de la littérature libertaire et anarcho-syndicaliste collaboraient intensément, tels, parmi bien d’autres, Marcelo Salinas, Antonio Penichet, Manuel Ferro, Jesus Iglesias et Adrian del Valle. Les uns soutenaient les idées de Kropotkine, de Reclus, de Malatesta ; d’autres défendaient la tradition bakouniniste ; la majorité, enfin, était proche de l’anarcho-syndicalisme naissant, qui, incarné dans la Confédération Nationale du Travail (CNT), venait d’Espagne. Alfredo Lopez, qui s’inscrivait dans cette dernière tendance dès 1922 et appartenait au syndicat des typographes, organisa la Fédération Ouvrière de la Havane (FOH), où se regroupèrent les corporations et les associations ouvrières les plus combatives de la capitale. Avec Alfredo Lopez débuta l’étape la plus dynamique d’un vaste mouvement social : on créa des athénées libertaires, des centres ouvriers, des clubs naturistes, on organisa des syndicats. Ce furent les anarchistes qui, en ces années troublées, les premiers et les seuls, sans moyens financiers ni aide de quiconque, unirent et orientèrent la majorité des travailleurs de la campagne et de la ville sur l’ensemble de l’île.

En 1925, s’appuyant sur trois congrès ouvriers qui se déroulèrent successivement à la Havane, à Cienfuegos et à Camagüey, les anarchistes créèrent dans cette dernière ville la Confédération Nationale Ouvrière de Cuba (CNOC), qui réunit tous les syndicats, les confréries, les unions, les corporations et associations de Cuba, soit 128 collectivités et plus de 200.000 ouvriers représentés par 160 délégués. Ses personnalités les plus connues, outre Alfredo Lopez, s’appelaient Pascual Nunez, Bienvenido Rego, Nicanor Tomas, José M. Govin, Domingo Rosado Rojas, Florentino Pascual, Luis Trujeda, Paulino Diez, Venancio Rodriguez, Rafael Serra, Antonio Penichet, Margarito Iglesias et Enrique Varona. La décision la plus marquante introduite dans les statuts de la CNOC fut le « rejet total et collectif de l’action électorale » — sans parler d’autres résolutions à caractère syndical et social comme la revendication classique des huit heures de travail journalier, le droit de grève et le refus unanime de bureaucratiser l’organisme nouvellement créé.

Le nouveau président de Cuba, Gerardo Machado, dictateur et manipulateur électoral, considérait l’attitude politique des ouvriers « peu patriotique » et déchaîna des poursuites incessantes contre la CNOC et ses responsables. Machado ordonna les lâches assassinats d’Enrique Varona, organisateur des cheminots, de Margarito Iglesias du Syndicat manufacturier et d’Alfredo Lopez, secrétaire général de la CNOC. Il fit emprisonner et déporter nombre d’activistes et de militants de l’anarcho-syndicalisme cubain et déclara hors-la-loi tous les syndicats ou corporations qui le combattaient réellement. Durant plus de huit ans, Machado s’occupa de détruire l’œuvre accomplie par les libertaires, donnant l’occasion au Parti communiste récemment créé de se placer en position de force à l’intérieur de la CNOC. Plus tard, le PC utilisera cet organisme pour pactiser avec Machado, à la fin de son régime… Ce harcèlement ne put empêcher les anarchistes, regroupés dans une organisation créée en 1924 et nommée Fédération des Groupes Anarchistes de Cuba (FGAC), de lancer des grèves, de faire de la propagande et de contribuer aux désordres et aux violences de la période la plus sanglante de notre histoire : celle qui va de 1930 à 1933. La tyrannie de Machado, qui dura jusqu’au mois d’août de cette année-là, fut abattue par une grève générale, lancée et maintenue par des libertaires dans le Syndicat des tramways [5].

Malgré la victoire, les libertaires sortirent mal en point de la dictature de Machado. Les animateurs et les activistes les plus déterminés avaient été victimes de la répression gouvernementale ou déportés. Les communistes, eux, manœuvrèrent après la chute de Machado pour récupérer l’influence perdue et entreprirent d’attaquer violemment les anarchistes, dans le but de manipuler plus facilement la classe ouvrière. Ayant totalement échoué, ils essayèrent la tactique qui sera connu plus tard sous le nom de Front Populaire, cherchant l’appui officiel de Batista, alors colonel, nouvel figure sortie des casernes lors du coup d’État du 4 septembre 1936 [6].

Afin de se regrouper et de se réorganiser, les anarchistes cherchèrent des alliés dans l’opposition révolutionnaire à Batista. Certains des militants les plus aguerris s’affilièrent à l’organisation socialiste « Jeune Cuba », dirigée par un ennemi acharné des communistes, Antonio Guiteras. Cette fois-ci, c’est avec l’aide du PC que la répression organisée par le colonel Batista fit échouer la grève de mars 1935. Un nouveau coup contre les anarchistes dans cette période de réaction sociale.

Lorsque la révolution et la guerre civile espagnoles éclatèrent en juillet 1936, les anarchistes de Cuba rejoignirent la défense de la République espagnole et, à leur initiative, fut fondée à La Havane la Solidarité Internationale Antifasciste (SIA), qui œuvra avec acharnement pour recueillir et envoyer des fonds et des armes aux camarades espagnols de la CNT-FAI. Les libertaires cubains furent nombreux à participer directement à ce conflit en s’engageant dans les colonnes anarchistes ; certains moururent en Espagne en défendant leurs idéaux. Après la victoire franquiste, plusieurs d’entre eux furent rapatriés à Cuba, de même qu’un nombre important d’Espagnols, qui sortirent de France et d’Espagne avec des passeports cubains. De nouveau, on recueillit des fonds pour aider les combattants démunis, et ceux qui arrivèrent à Cuba bénéficièrent d’une solidarité totale.

En 1939, suivant les ordres reçus de Moscou, le Parti communiste pactisa officiellement avec Batista [7], dirigeant sans base populaire, et celui-ci,en paiement de leurs services et de leur appui politique, leur remit la direction d’une nouvelle centrale syndicale, créée dans ce but, la Confédération des Travailleurs de Cuba (CTC), organisme professionnel le plus important de l’île, puisqu’il regroupait toutes les tendances politiques et syndicales du moment — y compris une minorité anarchiste. Dès lors, le mouvement ouvrier cubain, organisé et légalisé sur ordre de Batista, passa sous le contrôle des communistes. Les anarchistes, eux, créèrent une organisation, l’Association Libertaire de Cuba (ALC), pour rassembler les anarchistes et les anarcho-syndicalistes ayant survécu aux années trente.

La seconde République

La constitution de 1940 marqua le début d’une nouvelle situation politique. Pour la première fois dans notre histoire, on y traitait du problème social et on tentait de réparer les erreurs et les oublis de la Ire République. D’orientation moderne et progressiste, la Carta Magna (Grande Charte) cubaine était l’œuvre de deux générations de Cubains où se retrouvaient des individus de toutes les classes sociales et de toutes les sphères de la vie nationale. Tous les problèmes passés et à venir, tant politiques que sociaux, tant agraires ou urbains qu’ouvriers, d’une période convulsive, s’y reflétaient avec une précision incroyable. La Constitution était, sans aucun doute, un document bien réussi : restait à la mettre en pratique.

Au début des années quarante, les libertaires se consacrèrent à partir de l’ALC à un travail d’organisation. Ce qui demeurait du mouvement qui avait été le plus actif dans le prolétariat cubain jusqu’au milieu des années vingt, bénéficiait encore d’un appui populaire solide et d’une réputation de combativité, fondées sur une trajectoire révolutionnaire et sociale claire et sur un désintéressement légendaire. D’une part, on commença par préparer des cadres pour la Jeunesse Libertaire récemment fondée, dans l’espoir de récupérer le terrain perdu devant les communistes, en créant à l’aide de cet organisme des groupes d’action libertaire. D’autre part, devant la situation créée par la Constitution de 1940, qui avait légalisé la journée de huit heures de travail et qui, tout en reconnaissant le droit de grève, en avait réglementé l’exercice, les anarcho-syndicalistes furent obligés de créer, à l’intérieur de la CTC, des groupes de pression, véritables véhicules de la pensée anarchiste.

Batista, élu président, perpétua son alliance avec les communistes qui, en retour, ayant reçu des charges ministérielles, de l’argent et des moyens de propagande, l’encensèrent du titre pompeux de « Messager de la Prospérité » et mirent à son service non seulement le Parti communiste, mais aussi la CTC, contrôlée d’en haut, trahissant une fois de plus le syndicalisme révolutionnaire et libertaire.

En 1944, Ramon Grau San Martin remporta les élections [8]. Le peuple attendit des changements substantiels du nouveau gouvernement social-démocrate. En fait, Grau maintint les communistes à leurs postes. Il n’y eut de changements importants dans le mouvement ouvrier qu’en 1947, lorsque Grau, contraint par la guerre froide, décida d’expulser les marxistes de leurs postes hiérarchiques au sein de la CTC, le 1er Mai de cette année-là. (Grau, malgré la pression nord-américaine, respecta le Parti communiste.) Les anarchistes, profitant de l’occasion, obtinrent, après la tenue d’élections syndicales libres dans presque tous les syndicats, la désignation de plusieurs camarades dans la plus grande organisation syndicale. Le prestige et l’engagement des anarcho-syndicalistes les amena à diriger de manière effective quelques syndicats : transport, alimentation, etc. et à maintenir une pression réelle dans la quasi-totalité des autres syndicats de la CTC. À la même époque, des Associations paysannes furent créées par des anarchistes pour tenter d’organiser les paysans sans terre. Ces efforts remportèrent le plus de succès sur la côte nord de la province de Camagüey, vieux bastion libertaire, et chez les cultivateurs de café de la province d’Oriente, où, depuis longtemps déjà, les anarchistes avaient fondé et soutenu des collectivités agricoles libres.

Carlo Prio Socarras conquit la présidence en 1948 et suivit la même politique tolérante dans le domaine social que Grau. En 1949, les anarchistes à l’intérieur de la CTC agirent avec quelques éléments proches pour tenter de créer une nouvelle centrale syndicale, la Confédération Générale des Travailleurs (CGT). L’idée était de créer une organisation ouvrière indépendante de la CTC — inféodée au gouvernement —, dans la tradition anarcho-syndicaliste ; mais cette démarche échoua devant les pressions exercées par le ministre du Travail, qui redoutait l’influence croissante des libertaires dans le monde du travail et s’y opposait catégoriquement. Prio décidant en 1950 de déclarer illégal le Parti Socialiste Populaire (communiste), ceux-ci cherchèrent à nouveau une alliance avec Batista.

En mars 1952, Batista fit un coup d’État. Les communistes ne répugnèrent pas d’utiliser cette occasion pour pénétrer la bureaucratie officielle [9], mais ils ne purent retrouver leur influence dans la CTC. On était alors en pleine guerre froide et, cette fois, Batista devait rester modéré dans son alliance avec les marxistes. Profitant de l’absence de réaction au coup d’État, Fidel Castro — obscur politicien d’origine bourgeoise — et un groupe de jeunes révolutionnaires menèrent une attaque contre la caserne Moncada à Santiago de Cuba, qui échoua d’une manière sanglante [10]. Leur programme « révolutionnaire » n’était qu’un programme social-démocrate, réformiste et petit-bourgeois. Castro fut emprisonné avec certains de ses compagnons quelques mois seulement, puis partit pour le Mexique. L’opposition devint violente et Batista répondit à l’agitation de manière brutale, comme on pouvait s’y attendre.

À la fin de 1956, une polarisation définitive se produisit entre Batista et l’opposition, aussi l’ALC décida-t-elle de prendre parti pour les forces démocratiques opposées à un gouvernement dictatorial [11]. C’est cette année-là que Castro débarqua dans la province d’Oriente ; il entama l’année suivante une guerre de guérilla dans les montagnes locales. Le Mouvement du 26 juillet gagna des partisans et mena des actions violentes dans les villes les plus importantes de l’île, entraînant la répression que l’on sait de la part du gouvernement. Cependant, à la fin de 1958, Batista avait perdu la bataille politique et ne pouvait plus contenir militairement les rebelles. Castro se renforça sur le plan politique et l’opposition s’unit à lui. Son programme social et politique était toujours le même : la justice sociale, des réformes et le retour à la Constitution de 1940. Les communistes qui n’avaient pas participé à la dictature de Batista se groupèrent autour de lui. Batista s’enfuit de Cuba le 31 décembre 1958. Un autre cycle historique commençait pour le peuple cubain…

Castrisme et exil

Les anarchistes ont participé à la lutte contre Batista, les uns dans les guérillas orientales ou de l’Escambray au centre le l’île, les autres dans la lutte urbaine. Leur but, comme celui de tout le peuple cubain, était d’abattre la tyrannie de Batista, quoique, d’après leur expérience historique, ils n’aient jamais fait confiance à Castro, qu’ils avaient défini dès 1956 comme un dictateur potentiel, s’appuyant sur une organisation verticale de type totalitaire. Mais Castro s’était transformé, à cause d’une évaluation incorrecte de l’opposition démocratique, en un mal nécessaire et provisoire. Cette illusion était le produit de la confusion, de la division et aussi de la lâcheté qui régnaient chez les opposants à Batista. Comme on le voit, les libertaires observaient Castro et sa révolution dans une perspective opposée à celle des dirigeants politiques du moment, qui espéraient pouvoir manipuler le vainqueur. En fait, au début de 1959, c’est le nouveau gouvernement révolutionnaire qui, sous prétexte de purger la CTC des éléments ayant collaboré avec Batista, releva arbitrairement de leurs postes tous les responsables anarcho-syndicalistes et presque tous les dirigeants sociaux-démocrates, bien que nombre d’entre eux aient souffert de persécutions et connu la prison sous le régime précédent.

Les libertaires, expulsés de la CTC maintenant dite « révolutionnaire », conservaient néanmoins tout leur prestige dans la classe ouvrière. Lors d’un congrès convoqué par le gouvernement révolutionnaire à la fin de 1959, les éléments du Mouvement du 26 juillet engagés dans le syndicalisme sous la houlette du secrétaire général de la CTC, David Salvador, et alliés au Parti communiste et à ses cadres dans la centrale syndicale, livrèrent à nouveau le syndicat, en « bonne tradition démocratique », au gouvernement représenté, cette fois, par le lider maximo, Fidel Castro.

Castro, pour se maintenir au pouvoir à tout prix, fit rapidement alliance avec l’Union soviétique, dans le but de transformer Cuba en une grande colonie sucrière au service des Russes [12]. Les avantages et les droits que les ouvriers cubains avaient obtenus au prix de leur sang sur plus d’un siècle furent jetés aux « poubelles de l’histoire », l’État totalitaire devenant alors le patron unique. L’ancien système politique, social et économique s’écroula et Cuba se convertit en 1961 en un État léniniste.

Au début de 1960, les libertaires avaient rejeté Castro et repris la lutte [Annexe II]. Finalement, leurs publications, El Libertario (Le Libertaire) et Solidaridad Gastronomica (Solidarité dans l’alimentation), furent condamnées à disparaître et il ne resta plus aux libertaires qu’à passer dans la clandestinité puis à s’exiler.

Ce processus se fit en deux temps. En premier lieu, ce fut l’expérience de la lutte réduite à la clandestinité : publication du journal clandestin Nuestra Palabra Semanal (Notre Parole Hebdomadaire), organe du Mouvement d’Action Syndicale, s’adressant à tous les travailleurs, lutte plus acharnée encore qu’au temps de Batista, plus durement réprimée aussi et dont malheureusement la direction était aux mains de Nord-Américains et de bourgeois n’ayant rien à faire d’idéaux libertaires. Les premiers n’étaient pas vraiment intéressés à liquider le système et hésitaient constamment ; les seconds manquaient de préparation et de volonté révolutionnaire pour une entreprise de cette sorte, bien que les deux groupes fussent puissants et disposassent de moyens importants. Les travailleurs de Cuba, eux, n’acceptaient pas le communisme et une grande partie d’entre eux décida de lutter contre le régime. Les anarchistes échouèrent sur tous les fronts, malgré le travail entrepris dans la classe ouvrière et paysanne, avec plus de sacrifices personnels que de moyens.

En second lieu, il y eut l’exil, illégal ou favorisé par quelque ambassade plus ou moins complaisante. En 1961, fut fondée aux États-Unis le Mouvement Libertaire Cubain (MLC), en relation avec l’ALC à l’intérieur de Cuba, où se regroupèrent les naufragés de l’ouragan castriste. Ils étaient peu nombreux, mais leur activité devint rapidement très précieuse pour la cause de la liberté à Cuba. On se consacrait à la propagande ; on collectait des fonds pour faire sortir de l’île des camarades menacés ; on menait à bien des actions contre la dictature. Les années soixante furent employées à cette lutte. Des sacrifices personnels de toutes sortes furent consentis ; on commença l’édition de El Gastronomico (L’ouvrier de l’alimentation) à Miami, et on tenta, mais sans succès, de convaincre le mouvement anarchiste international que Castro n’était pas un révolutionnaire, comme il voulait le voir, mais un liberticide. Les anarchistes cubains réalisèrent un travail patient de rédaction de manifestes, d’articles, d’essais, de brochures et de lettres. On en appelait aux vieilles amitiés, aux camarades fraternels de toujours avec lesquels on avait partagé les moments difficiles ; on protestait en Espagne, en Italie, en France, au Mexique, en Argentine, au Venezuela, à Panama, au Chili, en Angleterre, aux États-Unis, enfin dans le monde entier. En vain. Peu nombreux furent ceux qui répondirent et furent solidaires. Les anarchistes, au niveau mondial, ou bien ne comprirent pas le drame, ou bien ne voulurent pas le comprendre. Notre effort n’aboutit qu’à un dialogue de sourds.

Au milieu des années soixante-dix, on commença à noter un certain changement dans le paysage acrate international, non à cause des libertaires cubains, mais à cause d’un désenchantement vis-à-vis de la « révolution » castriste. Soudain, Castro apparut comme un dictateur. Mais on avait perdu un temps précieux pour notre histoire. Certains s’étaient exilés ; des camarades de valeur étaient tombés ; d’autres n’avaient pas voulu partir et le reste pourrit en prison [Annexe III]. L’absence de solidarité envers les anarchistes cubains fut notoire, resta la mauvaise conscience, comme on a dit plus tard.

Ce phénomène, uniquement comparable à l’attitude favorable aux bolcheviks de certains anarchistes en 1917 — précédent historique dont personne n’a d’ailleurs tenu compte — fit un mal irréparable. Cependant, cette incompréhension et ce manque de solidarité n’arrêtèrent pas la marche des libertaires cubains sur le chemin de la liberté.

L’anarchisme à Cuba, dans toute sa longue histoire, malgré plus d’un demi-siècle de persécutions, d’assassinats, de déportations et d’emprisonnements, n’a jamais connu, avant le castrisme, une défaite d’une telle ampleur et une répression d’une telle sauvagerie. Le communisme, apparemment, a gagné la partie. Mais les anarchistes cubains ne s’y résignent pas et c’est pourquoi ils ont maintenu ces vingt-six dernières années bien haut leur drapeau et inébranlables leurs idéaux, ne renonçant jamais à voir le peuple libéré de l’oppression.

Les anarchistes cubains ont une longue tradition de lutte en faveur de la liberté : depuis les premières luttes syndicales et corporatives en 1865, leur participation à la guerre d’indépendance contre l’Espagne, leur opposition à la politique « sociale » des deux Républiques, leur combat contre les dictatures de Machado, de Batista et de Castro, jusqu’à la lutte finale qu’ils sont bien décidés à mener, aiguillonnés puissamment en cela par leur foi inébranlable en la liberté qui les regroupe en ce moment sinistre de leur histoire.

Frank Fernandez
Miami, octobre 1985


[1Ce soulèvement indépendantiste a surtout touché les provinces de Camagüey et Oriente ; on n’y trouve guère d’influence de la pensée révolutionnaire. En 1878, la paix fut rétablie par l’octroi d’une certaine autonomie à Cuba et sa représentation aux Cortès.

[2Dans un article du Mouvement social n°128, juillet-septembre 1984, Carlos Serrano remarque que les anarchistes espagnols furent beaucoup plus sensibles au problème que les socialistes, et cite l’ouvrage de l’anarchiste Tarrida del Marmol, les Inquisiteurs d’Espagne (Monjuich, Cuba, Philippines), Paris, 1897.

[3En 1898, les États-Unis lancèrent leur deuxième guerre impérialiste (la première était contre le Mexique en 1848) contre l’Espagne pour s’emparer de ses trois dernières colonies — Porto-Rico, Cuba, les Philippines — et en faire leurs satellites. Les Espagnols capitulèrent à Cuba le 12 août 1898 et, le 1er janvier 1899, le pouvoir fut rendu à un gouverneur américain. En 1901, les États-Unis imposèrent à l’assemblée constituante l’amendement Platt [Annexe I] leur donnant le droit d’intervenir à Cuba, puis le traité de 1903, qui allait dans le même sens avec, notamment, la concession à perpétuité de la base de Guantanamo. Les Américains intervinrent directement à Cuba en 1907, 1912 et 1917.

[4Cf. la Révolution mexicaine de R.F. Magon, Spartacus, 1978.

[5Machado avait été élu président en 1925 avec l’appui des Américains. La grande crise économique de 1929 et les méthodes dictatoriales de Machado amenèrent sa chute en août 1933. Il fut remplacé par Cespedes, soutenu lui aussi par les États–Unis.

[6Le régime de Cespedes ne dura qu’un mois. Le 4 septembre 1933, la révolte d’une partie des cadres de l’armée, dont Batista, le renversa et Grau San Martin devint président.

[7Batista renversa Grau San Martin en 1934, brisa le mouvement populaire issu de 1933 et abolit l’amendement Platt, le tout avec l’accord des États-Unis bien entendu. En 1939, le PC se rallia à lui, car c’était l’époque de la tactique des « Front Populaires » , et en 1940 appela à voter en sa faveur. En 1942, deux communistes entrèrent au gouvernement. Cette alliance coûta cher au PC : de 87.000 membres en 1942, il dégringola à 7000 en 1959.

[8Son candidat battu aux élections, Batista s’exila en Floride.

[9Le Parti communiste cubain explique ainsi sa position par la plume d’un de ses leaders : « Nous avons été d’accord avec Batista tant qu’il joua un rôle positif dans une situation déterminée ; nous l’avons combattu ensuite, avec une grande vigueur, fermement, implacablement, dès le coup d’État réactionnaire et impérialiste antinational, antipopulaire et and-ouvrier » (Blas Roca, Los Fundamentos del socialismo en Cuba, La Habana, 1960).

[10e 26 juillet 1953, cent vingt hommes groupés autour de Fidel Castro attaquèrent la caserne Moncada : il y avait là des jeunes des tendances les plus diverses, dont le libertaire Boris Luis Santa-Coloma.

[11L’ALC en tant que telle resta toujours légale. Les anarchistes participèrent à la lutte contre Batista : Mouvement du 26 juillet (M.26.7), Organisacion Autentica (OA), Directorio Revolucionario (DR), Movimiento de Resistencia Civica (MRC), Directorio Obrero Revolucionario (DOR), Federacion Estudiantil Universitaria (FEU). Les deux dernières années, le travail au grand jour de l’ALC devint impossible et l’organisation passa dans la clandestinité sous le nom de Union Revolucionaria Obrera (URO).

[12En 1929, les États-Unis absorbaient 78,8% des exportations cubaines et fournissaient à Cuba 64,4% de ses importations. En 1976, l’ensemble des pays du bloc de l’Est absorbait 73% des exportations cubains dont 60,8% pour la seule URSS (Courrier des pays de l’Est, janvier 1980). Deux ans plus tard, ces chiffres accusent une notable augmentation : ils passent en ce qui concerne les exportations à 84,8% dont 73% pour l’URSS, et en ce qui concerne les importations à 79,6% dont 65,2% pour l’URSS (Problèmes de l’Amérique latine n°64, 1982).