La Presse Anarchiste
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Iztok n°12 (mars 1986)
Aperçus sur la contestation est-allemande
I. La douce révolte de la jeunesse
Article mis en ligne le 20 novembre 2008

par Avril
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Un certain « mal de vivre »

En janvier 1985, vingt-six jeunes s’adressaient à E. Honecker, premier secrétaire du SED [1], à l’occasion de l’année de la jeunesse. « Nous voulons ainsi présenter notre opinion sur certaines décisions et pratiques du gouvernement et indiquer quelques possibilités de changement qui, d’après nous, sont indispensables à l’épanouissement et au développement libres de la jeunesse en RDA », déclarent-ils dans leur préambule [2].

Leurs propositions étaient résumées en sept points :

  • Dans l’éducation, le favoritisme politique ne doit pas remplacer le favoritisme social ; il faut donc arrêter de sanctionner les croyants, laisser le libre accès de tous à l’Université, etc.
  • Le système éducatif doit être « démilitarisé » par la suppression des cours d’éducation militaire et la disparition des discours militaristes.
  • Le service militaire obligatoire doit être progressivement aboli, un premier pas serait la création d’un service civil véritable.
  • Tout jeune doit pouvoir s’exprimer et discuter librement sans crainte d’être pénalisé ou poursuivi.
  • L’accès à l’information doit être libre, le libre développement de l’art et de la culture garanti.
  • Les jeunes doivent avoir le droit de se réunir pour échanger informations et opinions.
  • La liberté de voyager, y compris dans les pays non-socialistes, doit être élargie.

Ce type de revendications et de démarche n’est pas nouveau en RDA. Si cette lettre retient cependant l’attention, c’est parce que ses signataires s’adressent au pouvoir en tant que jeunes, avec leurs revendications spécifiques. Ce faisant, ils soulignent que, contrairement à d’autres pays de l’Est où la contestation est portée par la classe ouvrière ou l’intelligentsia, celle-ci est en RDA avant tout le fait de la jeunesse.

On peut trouver à cette réalité des explications très concrètes, telles que l’attitude extrêmement répressive de l’État qui a peu à peu « laminé » les générations contestataires précédentes les opposants des années cinquante et soixante se sont repliés sur eux-mêmes, quand ils n’ont pas sombré dans l’alcool. D’autres, devant l’alternative prison/émigration à l’Ouest, ont choisi la deuxième solution.

L’émigration à l’Ouest, l’existence d’une « autre » Allemagne, sont d’une façon plus générale des facteurs de paix sociale importants en RDA, les insatisfaits plaçant plutôt leurs espoirs dans une éventuelle émigration vers l’« eldorado » ouest-allemand que dans un changement social intérieur.

Mais une explication plus décisive est sans doute la situation économique et sociale de la RDA elle-même. Depuis les années soixante, et en particulier depuis la construction du Mur de Berlin le 13 août 1961, celle-ci s’est stabilisée et considérablement améliorée, ce qui fait de la RDA un des pays les plus développés et les plus riches du bloc socialiste, son PNB par habitant dépassant même celui de l’Italie. La crise économique et énergétique l’a certes touchée comme l’ensemble du bloc socialiste, mais n’y a pas entraîné des difficultés comparables à celles de la Pologne par exemple, difficultés qui ont débouché dans ce pays sur une crise politique ouverte. Le « socialisme du goulash » qui caractérise la Hongrie reste aussi une des bases de la stabilité politique de la RDA et du consensus implicite qui s’est établi entre les dirigeants et la population de ce Pays.

Dans une interview accordée en 1979, l’opposant R. Havemann disait à ce sujet : « Quant aux travailleurs de RDA, leur situation matérielle est à mon avis meilleure que celle des travailleurs de RFA, même si cela ne se traduit pas en salaire ou en nombre de marchandises qu’ils peuvent acheter. Ils travaillent de façon moins intensive, et ne connaissent pas ce stress sinistre. Ils bénéficient d’assurances maladie et d’assurances vieillesse. Ici, ils ont la garantie de l’emploi… » [3] Garantie de l’emploi, protection sociale très développée, assurance d’une certaine croissance du niveau de vie et d’un certain confort, telles sont en effet les bases du « consensus » est-allemand. Dans ce contexte, l’absence d’alternative politique, le souvenir du soulèvement du 17 juin 1953, la saturation envers les discours politiques ont engendré dans une grande partie de la population est-allemande un état d’esprit « petit-bourgeois », marqué par l’individualisme et la résignation, que ne manquent pas de critiquer les jeunes contestataires est-allemands.

C’est donc avant tout dans la jeunesse, et autour de problèmes qui lui sont propres, qu’a pu émerger un mouvement contestataire. Celui-ci trouve sa source dans le « mal de vivre » de la jeunesse est-allemande brillamment décrit par une nouvelle génération d’écrivains tels Volker Braun, Rainer Kunze ou Ulrich Plenzdorf [4], eux-mêmes en rupture avec les dogmes et les poncifs de la littérature est-allemande « traditionnelle ».

« Dès que je sors dans la rue, je commence à dégueuler » est une phrase qui a eu son heure de gloire. Elle résume assez bien le rejet par de nombreux jeunes de la société qu’ont bâtie leurs aînés. Que lui reprochent-ils ? Avant tout, l’impossibilité pour les jeunes de vivre en son sein d’après leurs propres valeurs et leurs propres envies. L’État n’est pas, dans cette critique, désigné comme seul responsable. Bien sûr, son attitude répressive et « paranoïaque » vis-à-vis de tout signe de marginalité ou de contestation, le contrôle et la pression morale qu’il exerce constamment sont directement visés ; mais au-delà, c’est tout le mode de vie est-allemand, sa médiocrité et sa tristesse qui sont rejetés par les jeunes contestataires. Dans bien des domaines, celui de la liberté sexuelle par exemple, c’est plus l’attitude d’une population encore imprégnée d’idées conservatrices et d’autoritarisme qui est mise en cause que celle de l’État. V. Braun a qualifié un jour la RDA de « pays le plus ennuyeux de la terre », sans doute sont-ils nombreux à le penser avec lui.

L’expression au grand jour de cette contestation fut sans doute provoquée, ou du moins favorisée, par la révolte de la jeunesse occidentale — ouest-allemande en particulier — à partir des années soixante, la popularité de chanteurs de cette époque, tels J. Lennon ou J. Baez, le prouve. Dans les critiques qu’ils adressaient à leurs systèmes respectifs, les jeunes de RDA et de RFA trouvaient en effet bon nombre de similitudes et de convergences ; il ne faudrait cependant pas en déduire que ces deux mouvements sont identiques, ou que les jeunes est-allemands n’ont fait qu’imiter l’Occident, comme cela a souvent été dit à propos du pacifisme. La contestation de la jeunesse en RDA est bien l’enfant du système socialiste et elle en porte la marque, comme nous le verrons par la suite.

La manifestation première et la plus courante de cette contestation a été et reste l’anticonformisme la tenue vestimentaire, la coupe de cheveux, les goûts musicaux, le refus des valeurs traditionnelles telles que l’ordre, la famille ou le travail. Face à cette jeunesse « marginale », la réaction de l’État et de la population n’a pas été des plus accueillantes et le port du jean ou des cheveux longs a longtemps signifié difficultés et tracasseries dans la scolarité, dans le travail ou plus simplement dans les lieux publics. Mais la répression plus ou moins ouverte n’ayant pu venir à bout de ce mouvement, les autorités et la population ont bien dû s’accommoder, du moins dans les grandes villes, de cette génération « incompréhensible et ingrate ». L’État en particulier, ayant bien sentit caractère subversif de ce phénomène, a tenté de le récupérer tout en en réprimant les manifestations les plus dangereuses. Ainsi, le courant musical des Hootenany [5], apparu en RDA vers 1966, a-t-il été détourné par la FDJ [6] à des fins de propagande. Plus récemment, on a vu cette même organisation ouvrir 5 à 6000 discothèques sur le territoire de la RDA, organiser ses propres concerts rock et même affubler ses membres de bandeaux dans les cheveux lors de manifestations officielles.

Cette entreprise de récupération n’a pas toujours eu les résultats escomptés, bien au contraire parfois ainsi, un concert rock organisé à Berlin-Est le 7 octobre 1977, c’est-à-dire peu après le bannissement de W. Biermann [7], dégénéra en bataille sanglante entre jeunes et policiers, aux cris de « Biermann ! » et « Liberté ! »

Peu à peu, ont donc commencé à cohabiter deux jeunesses, l’une bien propre et sage, « officielle », et l’autre marginale, underground. Celle-ci, en rupture avec une société étouffante et rigide, a élaboré ses propres comportements, sa propre culture. Parallèlement, elle a cherché des « espaces de liberté » pour se rassembler, discuter sans contrainte et pratiquer un nouveau mode de vie. Comme souvent dans les pays socialistes où toute la vie sociale ou presque est contrôlée par l’État, l’Église (évangélique) est apparue comme un de ces « espaces de liberté », comme un refuge pour ceux qui pensent et qui vivent autrement. Peu à peu, les diverses structures de l’Église, les Junge Gemeinden (communautés de jeunes) en particulier, sont devenues pour ces jeunes des lieux privilégiés de rencontre et de discussion, leurs diverses manifestations l’occasion d’écouter des écrivains en rupture de ban ou des groupes rock aux noms évocateurs (Leningrad-Sandwich, CCCP, Accomplissement exemplaire du plan, etc.) et d’échanger opinions et documents sur les sujets les plus divers. Seule institution indépendante de l’État, l’Église a dans une certaine mesure protégé les jeunes contestataires de la répression, leur a parfois fourni un travail plus motivant, ou un travail tout court quand ils avaient été renvoyés de leur lycée ou de leur entreprise.

Dans une interview réalisée en 1980, une jeune participante à une des ces Junge Gemeindan expliquait ses motivations : « Pour moi, c’est ainsi, dès le début j’ai été là parce que j’y ai trouvé de la compréhension, parce que j’étais aussi seule avec mes problèmes et un peu perdue. Nous n’avons pas eu de telles possibilités à l’école. Je n’avais que quelques amies avec qui discuter. Et puis certaines d’entre elles étaient à la Junge Gemeinde et disaient “Viens une fois, regarde et, si ça te plaît, reste.” Et je suis restée. Je ne me considère pas comme chrétienne et je ne l’ai jamais fait. Mais ce que je trouve de bien dans la Junge Gemeinde, c’est qu’on peut parler de très nombreux problèmes et que l’on reçoit aussi une réponse — que ce soit sur des problèmes personnels ou des problèmes politiques. » [8]

L’Église n’est cependant pas le seul « espace de liberté », ni le plus approprié pour cette jeunesse en quête d’un nouveau mode de vie. On a donc vu apparaître en RDA des formes de vie communautaire, des réseaux informels que certains qualifient de « scène alternative » en référence à la RFA. Pouvant difficilement apparaître au grand jour, cette « scène » se rassemble dans des appartements communautaires dans lesquels circulent cassettes de musique, livres venus de RFA ou documents peu officiels et où s’organisent de petits concerts, des garderies parentales et diverses autres activités « alternatives ». Le quartier de Prenzlauer Berg à Berlin-Est a même reçu le surnom de « Kreuzberg de l’Est » [9] en raison du nombre d’appartements communautaires qui s’y trouvent et de l’apparition d’un mouvement squatter.

Ne rêvons pas les squatters est-allemands n’occupent pas des bâtiments vides en accrochant aux façades de grandes banderoles incendiaires ou des drapeaux noirs, et leur expulsion ne donne pas lieu à des scènes d’émeute. À cela, deux raisons ; d’une part, la législation est-allemande sur les appartements vides est plus rationnelle que celle de la RFA. En effet, toute personne pouvant prouver qu’elle est à la recherche d’un logement et qu’un appartement est inoccupé depuis plus de trois mois n’aura qu’à s’y installer, et devra ensuite se rendre au service du logement pour faire officialiser la situation, moyennant le paiement d’une amende… inférieure au prix du loyer. À l’opposé, si l’on peut occuper un logement sans trop de problèmes, il va de soi que si une telle occupation prenait un caractère de manifestation publique, elle serait réprimée sans délai.

La situation est similaire en ce qui concerne les quelques « communautés rurales » qui ont vu le jour en RDA dans certains villages, une ou plusieurs maisons ont été louées par ces jeunes « marginaux » qui y vivent en permanence ou viennent simplement y passer leur temps libre. Ces « communautés » sont en général tolérées, quoiqu’étroitement surveillées, certaines ont été cependant réprimées ou dispersées lorsqu’elles prenaient un caractère trop subversif. On a même vu la Stasi [10] louer des maisons dans certains villages pour éviter que ceux-ci ne « tombent » aux mains de l’ennemi de classe.

De quoi vivent toutes ces communautés ? Certains de leurs membres ont des métiers marginaux, d’autres sont employés par l’Église. La plupart travaillent dans les entreprises d’État et profitent parfois de l’absence de chômage pour travailler à tour de rôle, un an sur deux par exemple. Peu sont étudiants, pour une raison bien simple : pour accéder à l’université, il faut faire un service militaire de trois ans, soit le double de la durée normale.

Une exigence morale

Cette contestation d’une partie de la jeunesse est-allemande a bien évidemment une portée politique, comme en a eu celle de la jeunesse occidentale dans les années 60-70, dans la mesure où elle remet en cause certains comportements, certains modes de vie et les valeurs qui leur correspondent. Ceci est d’autant plus vrai que, dans un système d’inspiration totalitaire, comme celui de la RDA, où l’État aspire à contrôler et à modeler tous les domaines de la vie sociale et où le comportement du pouvoir est conditionné par des conceptions manichéennes et paranoïaques du type : « Celui qui n’est pas pour moi est contre moi », toute manifestation d’indépendance ou d’anticonformisme prend une dimension subversive, « révolutionnaire » et est réprimée comme telle.

Cette dimension politique « imposée » suffit-elle cependant faire des contestataires est-allemands des opposants politiques ? Alors que la presse et les média occidentaux se sont empressés de répondre par l’affirmative à cette question, la plupart des jeunes contestataires, R. Jahn par exemple, ont toujours refusé ce qualificatif : « Je ne suis pas un opposant, je me considère toujours comme un socialiste, même si j’ai beaucoup de choses à reprocher au socialisme réellement existant » [11]. Leurs multiples prises de position et leurs actions, leur refus d’émigrer à l’Ouest et l’attitude de ceux qui y ont été contraints (par la menace d’un long emprisonnement ou manu militari) prouvent que cette position est sincère et pas seulement dictée par la volonté d’échapper à la répression.

Considérer le mouvement contestataire est-allemand comme une opposition politique au sens où nous l’entendons généralement serait, à mon avis, se leurrer sur sa situation réelle il n’en a ni l’ambition, ni surtout la capacité. Il souffre de l’absence d’une tradition et d’une culture politiques importantes comme il en existe en Pologne par exemple, il ne possède ni proposition alternative globale, ni stratégie qui lui corresponde, sa cohésion est très relative et tout à fait informelle. De toute façon, en RDA comme dans l’ensemble du bloc socialiste, l’heure n’est plus aux velléités révolutionnaires ou révisionnistes, l’échec de ces deux voies ayant laissé sans réponse les interrogations sur les possibilités de changement en Europe de l’Est. L’espoir d’une évolution positive des systèmes socialistes ou de leur renversement s’est estompé et les mouvements oppositionnels est-européens cherchent plus, de nos jours, à préserver ou à libérer leurs sociétés de l’État qu’à influencer ou évincer celui-ci. Les contestataires est-allemands n’échappent pas à cette tendance générale et, s’ils ont souvent adressé au pouvoir leurs plaintes et leurs revendications, cela ne signifie pas forcément qu’ils aient espéré longtemps et sérieusement une réponse positive de sa part. Dès lors, il nous faut chercher ailleurs la motivation principale de leur engagement.

R. Jahn, une des figures les plus connues du mouvement pacifiste est-allemand, déclarait quelques mois après son arrivée en Occident : « Quand je songe à l’énergie, l’intensité avec laquelle nous nous engagions en RDA, je me dis que l’activité politique y est pratiquée de façon beaucoup plus conséquente qu’à l’Ouest. Chez nous, la menace de la prison était suspendue en permanence au-dessus de nos têtes, cela définissait une certaine qualité de notre engagement, impliquait une réelle détermination de la part de ceux qui s’engageaient. À l’Ouest, ce qui prévaut, c’est une certaine mollesse dans l’engagement. » [12]

L’engagement est sans doute vécu de façon beaucoup plus intense en RDA, ne serait-ce que parce qu’il signifie plus de sacrifices et de risques personnels. Une autre raison de cette intensité est un sentiment de responsabilité, voire de culpabilité, envers des problèmes tels que la paix ou la justice, sentiment enraciné dans le passé de l’Allemagne et entretenu par l’endoctrinement et l’agitation idéologiques de l’État. Dans sa Lettre aux amis, A. Chmielewska évoque cette influence sur son propre cas, dans la Pologne des années soixante : « On nous enseignait une fausse histoire, qui était la suite ininterrompue des malheurs du peuple et de ses révoltes étouffées dans la sang, mais cela nous a appris à considérer l’injustice sociale comme l’affaire la plus importante du monde. […] On nous enseignait un athéisme vulgaire, on opposait l’“opium du peuple” au rationalisme, et par là même on nous a inculqué une aversion à croire quoi que ce soit. […] Quant à moi, je ne regrette pas mon expérience marxiste. De cette expérience, il me reste au moins une valeur la certitude qu’il est de notre devoir de se sentir responsable pour tout mal et toute injustice, et qu’il est répréhensible de se dérober à cette responsabilité. » [13]

Les contestataires est-allemands, eux non plus, n’ont pas complètement oublié cet enseignement en se référant aux idées de socialisme, de solidarité, de paix telles que les proclame aussi la propagande de l’État, ils dénoncent l’écart qui existe entre le discours de celui-ci et ses actes, le « mensonge » sur lequel repose le système et dont la population toute entière est complice par son silence. Cette dénonciation de la duplicité du pouvoir est constante, et apparaît de façon plus ou moins claire dans différents textes des milieux contestataires. Ainsi, un insoumis emprisonné écrit-il : « Naturellement, la “bonne direction” est dès lors toujours absolument identique à la politique actuelle du Parti au pouvoir, et ceci jusque dans ses détails les plus douteux. La “nécessité” est dès lors ce qui est reconnu juste sans erreur possible par les dirigeants, la “liberté” comme “intelligence des nécessités” n’étant que la soumission sans discussion à la sagesse des supérieurs. Soumission ou rébellion contre les prêtres de la vérité historique absolue et éternelle, c’est la seule alternative que cette idéologie de la domination laisse à l’individu. » [14] Dans un tel univers de mensonge, il importe peu, finalement, d’approuver ou de rejeter le socialisme, puisque ce mot ne signifie plus rien. Ce qu’il faut, avant tout, c’est lui redonner un sens et pour cela exiger du pouvoir une certaine sincérité et cohérence dans ses actes et ses discours. Dans cette mesure, on peut dire que la contestation des jeunes en RDA exprime plutôt une exigence morale que des revendications politiques.

L’exigence morale qui sous-tend toute la contestation est-allemande est d’abord adressée à soi-même. Les jeunes allemands de l’Est rejettent le comportement de leurs aînés qui ont fermé les yeux et « participé au mensonge » en échange de la tranquillité et d’un confort « petit-bourgeois ». Il s’agit pour eux, au contraire, de retrouver sa dignité, de reconnaître et d’assumer sa responsabilité personnelle dans les problèmes sociaux, de prendre position et d’intervenir pour leur résolution, en un mot de « vivre dans la vérité » pour reprendre l’expression de V. Havel [15]. Cette aspiration à la « vie dans la vérité », qui donne à l’engagement un aspect profondément moral et individuel, est d’autant plus omniprésente dans les milieux contestataires que souvent, face à un pouvoir inflexible et à une population apathique, l’action individuelle ou à quelques-uns reste la seule passible c’est dans ce contexte, par exemple, qu’il faut considérer les « traités de paix individuels » que les pacifistes est-allemands se proposaient de conclure entre citoyens des deux blocs, à défaut de paix entre les deux blocs eux-mêmes.

Ceci engendre également une tendance très prononcée à la remise en question, à la volonté de se changer soi-même. Ainsi, J. Garstecki, de l’organisation Aktion Sühnezeichen, écrit-il : « Parce que nous avons nous-mêmes intériorisé à travers l’éducation et l’environnement une multitude de fausses alternatives, il nous est difficile de sortir du ghetto de ces alternatives. […] Nous devons apprendre à différencier, nous devons apprendre à remettre en question les jugements simplistes, nous devons bouleverser de fond en comble l’“image” que nous avons de l’autre. » [16] Face au sentiment d’impuissance, source de l’indifférence et de la résignation, l’individu est rétabli comme sujet autonome, acteur de sa propre histoire : « S’il est vrai que chacun de nous intériorise ou représente en partie, si petite soit-elle, la structure sociale existante, alors il commence déjà à influencer et à modifier une partie de cette structure au moment où il se change lui-même. En se mettant lui-même en mouvement, il met en mouvement tout cet assemblage que nous appelons structures sociales. » [17]

Fidèles à ces conceptions, les pacifistes chercheront à pratiquer la paix dans les relations avec autrui, dans la famille, ou s’intéresseront aux jeux de société sans vainqueur, les écologistes refuseront le tabac et l’alcool, fabriqueront leurs propres meubles ou se déplaceront en vélo.

L’engagement n’est cependant pas uniquement une réconciliation et une transformation intérieures ; il est également vécu comme un témoignage, comme un « signe » adressé à tous, gouvernants et gouvernés. V. Havel lui-même qualifie la « vie dans la vérité » de « force des faibles », car elle démasque la réalité du pouvoir, lui ôte toute légitimité et, parallèlement, montre à la société le chemin de la dignité et du courage. En butte à la passivité et au conservatisme de la population, les contestataires est-allemands s’évertuent par leur comportement et leurs actions à « réveiller » cette majorité silencieuse, à lui redonner conscience d’elle-même, confiance et courage. Dès 1966, des Bausoldalen [18] écrivaient : « En tant que membres d’unités non armées, nous affirmons que notre désir le plus cher est de remporter la victoire, en commun avec les hommes qui pensent de façon responsable, nos alliés, sur les ennemis principaux d’une vie pacifique entre les hommes : l’absence de pensée, l’indifférence, la résignation et la bêtise. » [19] L’éducation pour la paix, une des préoccupations principales du mouvement pacifiste de ces dernières années, est elle-même conçue comme une sorte d’éducation civique où seraient appris, entre autres, « le respect des convictions de ceux qui pensent autrement et la coopération avec eux », « l’autonomie dans la pensée, le sentiment et le jugement », « la responsabilité, pour les affaires publiques, communales, de l’entreprise ou de l’école. » [20]

L’évêque de Dresde, J. Hempel, résumait assez bien l’intention des contestataires est-allemands, et des pacifistes en particulier, en déclarant lors du Forum pour la paix, le 13 février 1982 « Nous voulons sonner l’alarme ! » Sonner l’alarme pour la société d’une part, pour le pouvoir d’autre part. Ne contestant pas a priori sa bonne volonté, ils entendent néanmoins lui rappeler la gravité de certains problèmes et la nécessité de prendre des mesures concrètes et immédiates, ils se veulent à la fois un partenaire potentiel du pouvoir et sa « mauvaise conscience » : « Les représentants du pouvoir et les experts ne doivent pas être laissés seuls dans leurs efforts pour la paix mondiale : nous aurons à reconnaître avec gratitude le sérieux de leurs efforts pour la solution des problèmes complexes de la coexistence pacifique, à les protéger contre la mise en doute cynique de leur volonté de paix et à les encourager à ne pas se lasser face à la complexité des tâches, mais inversement, nous ne placerons pas en eux une confiance aveugle et nous ne devrons pas les laisser tranquilles dès leurs premiers résultats. […] Il devra toujours leur être rappelé que leurs efforts doivent s’attacher à assurer la vie des hommes et non pas leurs positions de pouvoir, et que les deux ne sont en aucun cas identiques. » [21]

Les contestataires ont bien souvent donné un caractère symbolique à leurs actions ils veulent par là faire preuve de « bonne volonté » envers le pouvoir, rompre la méfiance réciproque qui, sur le plan intérieur comme sur le plan international, est selon eux la cause principale de l’intolérance et de la violence. Ce faisant, ils ne renoncent nullement à témoigner et à concrétiser leur engagement : les pacifistes organisent des minutes de silence sur des places publiques, participent aux manifestations officielles ou appellent au boycott des jouets guerriers, les Bausoldaten manifestent leur souhait d’un service civil véritable en consacrant un mois supplémentaire à une action sociale, les écologistes plantent des arbres ou nettoient les parcs publics et les arrêts de bus.

On peut bien sûr sourire de ces actions, les considérer comme inutiles, voire ridicules. Mais il faut garder en mémoire les conditions politiques particulières à la RDA pour juger de leur réelle signification la réduction des « espaces de liberté » et des possibilités d’expression pour les mouvements revendicatifs, l’irritabilité extrême de l’État envers toute opposition ouverte, la faiblesse enfin de cette opposition elle-même provoquent un déplacement des conflits du domaine des réalités vers le domaine des symboles. Ceux-ci se chargent alors d’un caractère subversif très marqué, et le pouvoir s’y est d’ailleurs rarement trompé. Voilà pourquoi il est impossible de juger d’après les mêmes critères les actions menées de part et d’autre du rideau de fer : « En RDA, dès que l’on remue le petit doigt, on attire l’attention de l’État, mais en ce sens aussi, on est pris au sérieux par l’État. À l’Ouest, on peut faire toutes sortes de choses, mais le danger est que l’État n’y prête pas la moindre attention, ne prenne pas au sérieux ceux qui donnent leur avis, ceux qui revendiquent. » [22]

Un bon exemple de ces luttes « symboliques » entre le pouvoir et les contestataires est celui de la « guerre des écussons » qui eut lieu en 1981-82. Cet écusson, désormais bien connu, représentant la statue offerte par l’Union Soviétique à l’ONU accompagnée de la parole biblique « Transformons les épées en socs de charrues », était apparu dans les cercles proches de l’Église évangélique lors de la « décade pour la paix » de l’automne 1981. À une époque où le pacifisme était particulièrement dynamique en RDA, il se répandit rapidement à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires avant d’être interdit par le pouvoir, ses porteurs traqués dans les lycées, les entreprises ou dans la rue. Le pouvoir, en effet, ne pouvait tolérer cet écusson, signe tangible de « dissidence », qui créait entre ceux qui le portaient un sentiment de communauté et de force. Mais en réprimant les porteurs de cet écusson, le pouvoir portait aussi un coup à la crédibilité de sa propre volonté de paix, puisqu’il réprimait par là ce qui est censé l’incarner la statue offerte à l’ONU par l’URSS.

Les contestataires est-allemands agissant surtout par signes attendaient du pouvoir ne serait-ce que des signes. Le refus de celui-ci leur a fait perdre le peu d’espoir et de confiance qu’ils plaçaient en lui, les a poussés à la radicalisation ou au désespoir. Dès lors, ils ont dû chercher d’autres bases, d’autres modèles, pour leur « exigence morale » que les systèmes en place, de l’Est comme de l’Ouest, ne pouvaient satisfaire.

Socialisme et christianisme « originels »

Les désillusions successives vis-à-vis du pouvoir, les nombreuses critiques adressées au « socialisme réel » n’ont pas suffi à détourner les contestataires est-allemands de l’idée générale du socialisme pour nombre d’entre eux, elle garde toute sa valeur comme protestation contre l’exploitation de l’homme par l’homme, appel permanent à la révolte et à l’engagement, d’une part, comme « utopie », cadre général de la société à laquelle ils aspirent, d’autre part.

Sans doute, la proximité de la RFA, les liens tissés avec le mouvement pacifiste et alternatif apparu en son sein ont-ils contribué à les « protéger » d’un « mirage de l’Occident » assez répandu dans le bloc socialiste. D’autre part, l’opposition active a été la plupart du temps le fait d’individus se revendiquant des idées socialistes et ne rejetant pas en bloc les acquis du système en place. Certains d’entre eux, comme R. Havemann, ont même considéré la RDA comme la « meilleure moitié de l’Allemagne » : « En RDA me déplaît tout ce qui empêche la vie des hommes, des individus […], l’absence totale de liberté pour l’individu face à l’arbitraire de l’État. C’est ce que je reproche à ce pays et à ce système, ce qui me révolte. Pourquoi je considère cependant ce pays comme la meilleure moitié de l’Allemagne ? Parce que je crois qu’il est historiquement plus avancé, parce qu’il a éliminé une forme dangereuse de privilège, la propriété privée des moyens de production […]. Il n’y a pas cette clique, cette large couche de puissants que personne n’a élue et qui se soustrait à tout contrôle. Nos dirigeants se soustraient bien sûr aussi à tout contrôle, mais ils ne sont cependant pas identiques à ces propriétaires privés des moyens de production. » [23]

Critiqué comme réalité, le socialisme reste donc une source importante d’inspiration morale et de réflexion politique. Bien sûr, il ne s’agit pas là d’une adhésion au discours et à l’idéologie officiels, mais plutôt d’un retour aux sources, à une sorte de « socialisme originel ». P. Ludwig écrit à ce propos : « En discutant, on s’aperçoit avec étonnement que nombre des jeunes qui les animent [les cercles contestataires], en particulier ceux qui ont formé les cercles de lecture et de travail théorique, se revendiquent du marxisme. Mais le marxisme d’une autre tradition, celle qui n’a pas été galvaudée par la propagande officielle. Ils parlent volontiers de Rosa Luxemburg et de sa critique visionnaire des bolcheviks à propos des libertés démocratiques. Ils travaillent avec passion sur l’histoire de la Commune de Bavière et découvrent les antinomies du pacifisme radical chez le dramaturge E. Toller. Certains se revendiquent même des traditions anarchistes de G. Landauer et d’E. Mühsam. » [24] Ce retour aux sources s’accompagne de la découverte de théoriciens plus récents du socialisme tels E. Bloch, H. Marcuse ou E. Fromm, de l’invention d’un « nouveau » socialisme imprégné de conceptions non-violentes, écologistes et anti-autoritaires, opposé au socialisme réel dont un des défauts les plus évidents est de n’avoir pas su rompre avec la logique autoritaire, matérialiste, techniciste du capitalisme : « Le socialisme gagnera, et de loin, la course de vitesse avec le capitalisme dès qu’il cessera de courir dans la même direction. » (R. Havemann)

Dans cette aspiration à un socialisme véritable, les jeunes contestataires n’ont pas trouvé comme partenaires que des oppositionnels communistes de longue date, mais aussi de nombreuses personnalités des milieux intellectuels et culturels. La fronde de ces milieux, des écrivains en particulier, a en effet transformé la culture en une sorte d’ersatz d’opinion publique véritable le cinéma, la littérature ou la chanson abordent de nos jours des thèmes autrefois tabous dans la société est-allemande, sous l’œil d’un pouvoir dont la tolérance pour ce genre d’incartade reste comme toujours très relative. Toute une nouvelle génération d’écrivains en particulier, souvent engagée dans les activités de l’Église évangélique et du mouvement pacifiste, refuse d’être un simple « faire—valoir » du régime et l’élève appliqué du réalisme socialiste. Souvent fidèles au socialisme lui-même, ces écrivains s’efforcent dans leurs œuvres de souligner la faiblesse et les tares de son application, et leurs héros — bien éloignés des « héros positifs » de l’époque stalinienne — sont souvent, par leurs comportements, leurs interrogations, leurs tourments, étrangement proches des jeunes contestataires eux-mêmes.

Le signal de la rupture ouverte entre le pouvoir et la culture, le bannissement de W. Biermann le 16 novembre 1976 ainsi que la vague de protestations et de répression qui s’ensuivit, donna d’ailleurs lieu aux premières manifestations ouvertes et organisées du mécontentement existant au sein de la jeunesse : « Puis, en 1976, il y eut l’affaire Biermann qui fut privé de sa nationalité. Pour beaucoup d’entre nous, il était une figure symbolique, une idole. Nous protestâmes. Après quoi sept ou huit jeunes, tous membres d’un cercle de lecture très actif, furent arrêtés et expulsés sans procès au cours de l’été 1977 […] En privant Biermann de sa nationalité, le SED donna naissance à cette “opinion publique” sans laquelle le mouvement pacifiste n’aurait pas pu se développer si largement à Iéna […]. Il se constitua deux fractions. Les uns disaient : Qu’ai-je encore à faire ici ? Je me barre aussi ; ils déposèrent des demandes d’émigration. Puis il y avait les entêtés notoires, qui pensèrent : Maintenant, pour de bon. » [25]

Après le socialisme, le christianisme est la motivation la plus fréquente des jeunes contestataires est-allemands. Cela paraît, à première vue, surprenant comment la religion, « opium du peuple », peut-elle être la base d’un engagement actif ? Comment l’Église, institution rétrograde par excellence, peut-elle répondre aux interrogations d’une jeunesse en mal de liberté et de changement ?

Nous avons vu comment la situation spécifique de la RDA a fait de l’Église évangélique un « espace de liberté » ; or cette situation a aussi entraîné des évolutions importantes en son sein, qui la différencient non seulement de l’Église évangélique ouest-allemande, mais aussi d’autres Églises est-européennes, certaines encore très influentes et passablement réactionnaires, d’autres fantoches et inféodées au pouvoir.

Une des particularités les plus manifestes de l’Église évangélique est-allemande est sa sensibilité pacifiste très prononcée. Consciente que son attitude dans les années précédentes était loin d’être irréprochable, désireuse de se « racheter », elle prit en effet dès la fin de la guerre ses distances avec le patriotisme et le militarisme allemands. Cette position l’amena par la suite à s’opposer au pouvoir, lors du rétablissement du service militaire obligatoire en 1962, par exemple. Sur ce point, l’Église évangélique de RDA prit des positions plus avancées que celle de RFA — plus liée au système en place — et soutint ouvertement ceux qui refusaient le service militaire dès 1965 : « Les insoumis qui, dans les camps disciplinaires, payent leur fidélité par une perte personnelle de la liberté et les Bausoldaten également […] donnent un signe plus clair du commandement de paix actuel de Notre Seigneur. » [26]

Cette sensibilité pacifique, partagée très tôt avec de nombreux jeunes, ne signifiait cependant pas grand chose tant que l’Église restait repliée sur elle-même, pleine de nostalgie et d’illusion sur un possible retour en arrière. Il faut donc attendre les années soixante pour qu’une « révolution » s’accomplisse en son sein, annonçant l’Église évangélique d’aujourd’hui. À cette époque, la division de l’Allemagne et l’existence d’un système socialiste en RDA apparaissent de plus en plus inévitables, voire légitimes. Le Mur de Berlin, « point final » à la division de l’Allemagne, est construit en 1961 ; peu à peu, la RDA gagne la bataille pour sa reconnaissance en tant qu’État à part entière. Signe des temps, les Églises évangéliques de RDA et de RFA se séparent définitivement en 1969. Dans cette RDA stabilisée, l’Église évangélique a non seulement perdu ses privilèges et ses influences passées, mais est devenue minoritaire au sein même de la population ; coupée de la réalité sociale, elle risque de se trouver complètement marginalisée. C’est alors que des voix se font entendre, qui lui reprochent un repli sur soi semblable à celui qui avait prévalu à l’époque du IIIe Reich : « Notre Église, qui en toutes ces années ne s’est battue que pour sa propre existence, comme si cette existence était un but en soi, n’est plus en mesure d’être porteuse de la parole de réconciliation et de salut pour les hommes et pour le monde. » [27]

Encouragée par le pouvoir dont l’attitude se fait plus conciliante, l’Église s’accommode alors peu à peu du nouveau système en place, s’ouvre à une nouvelle réalité sociale, se découvre « Église dans le socialisme » : « Nous ne pouvons accepter de nous tenir hors du monde profane, dans un isolement sacré. Ce faisant, nous falsifierions l’Évangile de la liberté. Nous serions nous-mêmes victimes du malentendu qui ne voit dans l’Évangile qu’un instrument d’aliénation de l’homme plutôt que de libération […]. La personne libératrice du Christ s’identifiant avec ceux qui souffrent et promettant la liberté nous contraint à faire nôtre la protestation socialiste contre l’exploitation de l’homme. […] L’amour inspiré par le Christ devient créateur lorsqu’il conduit au changement de société. Ce n’est pas ce que nous avons appris de moins important dans notre rencontre avec le socialisme. […] Cette nécessité de combattre l’injustice et le manque de liberté joue aussi à l’intérieur de notre propre société. […] Les promesses demeurent valables même quand une société socialiste se révèle décevante ou que l’idéal socialiste est déformé et devient méconnaissable. Notre déception devant son œuvre ne nous conduira pas pour autant à le rejeter. À comparer l’idéal et la réalité, nous ne nous laisserons pas aller à un refus cynique. Au contraire, nous continuerons résolument à croire en un socialisme capable d’amélioration. » [28]

Chacun est libre d’apprécier si cette évolution est positive ou non, sincère ou dictée par des considérations purement opportunistes. Quoi qu’il en soit, elle ouvre les portes de l’Église à une nouvelle génération de croyants et de collaborateurs qui cherchent à en faire une « Église pour les autres », qui bouleversent ses habitudes et ses activités : « Dans beaucoup de paroisses, il n’y avait eu jusque dans les années soixante pratiquement aucun travail envers la jeunesse, au plus des cercles de prière et de lecture de la Bible. Ces groupes s’intéressaient peu à des problèmes tels que la sexualité, la criminalité et l’alcoolisme des jeunes, la musique rock, le Tiers-Monde, le marxisme ou les nouvelles formes de vie collective. À l’époque, on ne parlait pas encore de la question de la paix. Les premières tentatives de détruire les vieilles frontières entre l’Église et le monde se sont heurtées à une résistance énergique de la part de pasteurs et de croyants conservateurs. […] Au début, il n’y avait que la bonne volonté et l’insatisfaction envers les anciennes méthodes. Nous avons dit aux jeunes vous pouvez vous rassembler ici à certaines heures. Nous mettons notre local à votre disposition, arrangez-le comme il vous convient. Vous pouvez parler ici de ce qui vous écœure. » [29]

L’arrivée de cette nouvelle génération dans l’Église ne s’est pas faite sans problèmes. Elle a entraîné des changements importants dans son fonctionnement, ses activités. Des questions autrefois taboues sont apparues au grand jour. Ainsi, le synode de l’Église en Saxe en automne 1984, abordant le problème de l’homosexualité, a dénoncé le fait que « de plus en plus, les homosexuels souffrent d’incompréhension, de préjugés et de discrimination de la part d’un environnement hétérosexuel » et a demandé le libre accès de ceux-ci à toutes les fonctions ecclésiastiques. [30] La foi chrétienne elle-même a pris pour certains une signification différente, l’aspect moral effaçant l’aspect sacré de celle-ci : « La paix que Dieu nous propose et nous offre a son sens dans la paix du monde. Elle n’a pas de valeur en soi, sinon elle se dégraderait en autosatisfaction de Dieu et de l’Homme également. Comprise en tant qu’autosatisfaction, elle n’est rien d’autre qu’un “opium” et rend incapable de travailler pour la paix voulue par Dieu. La paix offerte par Dieu n’est pas limitée dans sa réalisation personnelle à un “état d’esprit conciliant”. La conséquence personnelle de ce don de paix peut et doit être la participation à la lutte pour plus de justice politique, économique, sociale (à différents niveaux et, si nécessaire, par l’utilisation de la violence). » [31] Cette évolution, la cohabitation dans les structures de l’Église de croyants et de non croyants, aboutit même à l’émergence d’un « christianisme athée » dont témoignent les titres de certains séminaires de travail : « Croire en Dieu de manière athée », « La dialectique de l’amour, théologie après la mort de Dieu », « Le sens de l’athéisme chrétien », etc. [32]

Il faut bien sûr établir une différence très nette entre les jeunes participants aux >Junge Gemeinden et certains de leurs animateurs qui participent ouvertement au mouvement contestataire, et la hiérarchie de cette même Église qui, malgré tout, n’a renoncé ni à un christianisme beaucoup plus traditionnel, ni au compromis qui s’est établi avec le pouvoir. L’évêque de Dresde, J. Hempel, résumait bien la position de cette hiérarchie en déclarant lors du Forum pour la Paix du 13 février 1982 : « Cela n’a absolument aucun sens si vous oubliez que l’Église a des limites. Nous ne sommes pas vos maîtres. Nous sommes des hommes. Vous devez faire ce que vous considérez comme juste et que vous pouvez assumer. Mais si vous voulez l’Église [avec vous], alors je ne peux vous taire que l’Eglise a des limites, certes pas parce que nous sommes tous des hommes avec leurs limites, leurs peurs, leurs lâchetés, mais au nom de son Seigneur […] [car) une Église qui consent à des instruments de pouvoir peut remporter des succès, mais ne peut être bénie. » [33]

Face au durcissement du conflit entre le pouvoir et un mouvement contestataire qui allait en s’amplifiant, cette attitude ne pouvait qu’apparaître ambiguë. En même temps qu’elle accueillait ce mouvement contestataire, la hiérarchie de l’Église cherchait à en limiter la signification, à lui « couper les ailes ». Chaque fois qu’une initiative risquait d’apparaître oppositionnelle ou provocatrice aux yeux du pouvoir, elle lui a retiré son soutien et sa protection. Ainsi, elle appela à ne pas signer l’« Appel de Berlin » lancé en janvier 1982 par le pasteur R. Eppelmann, qui regrettait à cette occasion « cette mentalité du ménagement poussé jusqu’à la perversion […] qui vidé le christianisme de son sens dans ce pays. Par là, c’est la vie de l’Église qui est trop chèrement achetée. » [34] L. Rochau, diacre de l’Église évangélique à Halle et responsable de la Junge Gemeinde fit les frais de cette modération ayant organisé une manifestation à bicyclette, il fut lâché par ses supérieurs, son contrat de travail résilié en mars 1983, et l’État se chargea de l’emprisonner peu après.

L’attitude de la hiérarchie de l’Église lui a attiré bien des critiques et a détourné de nombreux jeunes, y compris chrétiens, de son influence. R. Jahn raconte à ce propos : « Pour moi, la Junge Gemeinde était une sorte de forum où l’on pouvait échanger ses pensées et ses expériences. Le hic était que le superintendant responsable pour toutes les paroisses de la ville de Iéna contrôlait la préparation de ces soirées. Nous devions pratiquement laisser censurer les conférences. La hiérarchie de l’Église avait peur des conflits : “Nous ne sommes pas un porte-voix, disaient-ils, et nous ne nous laisserons pas utiliser comme podium pour des buts politiques.” Là-dessus, beaucoup se sont détournés de la Junge Gemeinde et se sont retrouvés en dehors de l’Église. » [35]

Opposés au socialisme réel au nom d’un socialisme « utopique », les jeunes contestataires est-allemands n’ont pas tardé à devoir mesurer l’écart existant entre leur christianisme « originel » et le christianisme réel. Révolte morale, leur engagement ne pouvait s’accommoder de la réalité sociale et politique. Dès lors, il leur restait à faire l’apprentissage de la patience et de l’obstination, et ce sur le sujet qui leur tenait le plus à cœur : la paix.

Avril

Notes :

[1 Sozialistiche Einheitspartei Deutschlands, parti communiste au pouvoir.

[2 Die Tageszeitung, 02.02.1985.

[3 L’Alternative n°1.

[4On pourra lire, entre autres : Les nouvelles souffrances du jeune W. d’U. Plenzdorf (Éd. du Seuil), L’histoire inachevée de V. Braun (Éd. françaises réunies), Les années merveilleuses de R. Kunze (Éd. du Seuil).

[5Le mouvement des Hootenany était un mouvement musical fortement inspiré du folk song américain, qui apparut spontanément en RDA dans les années 1966-67. Peu à peu récupérés par le pouvoir, les clubs Hootenany furent rebaptisés Oktober Klub dans les années soixante-dix.

[6 Freie Deutsche Jugend, organisation de jeunesse du SED.

[7W. Biermann, chanteur né à Hamburg. Il émigra volontairement en RDA où il manifesta toujours un soutien critique au système socialiste de ce pays. Alors qu’il effectuait une tournée en RFA, il fut privé de sa nationalité le 16 novembre 1976, ce qui provoqua une vague de colère et d’indignation dans les milieux culturels est-allemands.

[8 Kirche im Sozialismus n°1/80, cité par K. Ehring/M. Dallwitz, Schwerter zu Pfugscaren.

[9Kreuzberg, quartier de Berlin-Ouest où se concentre la « scène alternative » et où existait, jusqu’à ses dernières années, un mouvement squatte très développé.

[10Abréviation de Staatssicherheit, police politique est-allemande.

[11R. Jahn dans Der Spiegel.

[12R. Jahn dans L’Alternativen°1.

[13 in Pologne, une société en dissidence (Éd. Maspero).

[14Ehring/Dallwitz, op cit.

[15Dramaturge tchèque, membre de la Charte 77. Voir à ce sujet L’Alternative n°25.

[16Ehring/Dallwitz, op cit.

[17J. Garstecki, cité dans W. Büscher/P. Wensierski, Friednsbewegung in der DDR.

[18Les Bausoldaten sont en quelque sorte des objecteurs de conscience, ils effectuent leur service dans des unités non armées, mais participent â la construction d’ouvrages militaires et restent soumis à la hiérarchie de l’armée.

[19Ehring/Dallwitzn op. cit.

[20Büscher/Wensierski, op. cit.

[21Évêque W. Krusche, cité dans Ehring/Dallwitz, op. cit.

[22R. Jahn, L’Alternative n°26.

[23Interview de R. Havemann et R. Eppelmann, dans Büscher/Wensierski, op.cit.

[24 L’Alternative n°25.

[25R. Jahn, Der Spiegel.

[26Cité dans Büscher/Wensierski, op. cit.

[27D. Bonhoeffer, théologien, dans son livre Widerstand und Ergebung (Résistance et soumission).

[28Dr. Falcke au synode général de Dresde en 1972, cité dans T. Beeson, Prudence et courage — La situation religieuse ne Russie et en Europe de l’Est.

[29Entretien avec un diacre de l’Église de Saxe, cité dans Ehring/Dallwitz, op. cit.

[30 Die Tageszeitung, 30.10.1984.

[31Texte publié lors de la « Décade pour la paix » de 1980, cité dans Ehring/Dallwitz, op. cit.

[32Cité dans L’Alternative n°25. À propos du « christianisme athée », on pourra lire L’athéisme dans le christianisme de E. Bloch et Vous serez comme des Dieux d’E. Fromm.

[33Ehring/Dallwitz, op.cit.

[34 Ibidem.

[35R. Jahn, Der Spiegel.


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