Iztok n°11 (septembre 1985)
À propos du livre « Offense à président » de Mezioud Ouldamer
Article mis en ligne le 18 novembre 2008

par Hobja (Nasdine)
Le 5 septembre 1981, à l’ouverture du I<super Congrès national de Solidarność, la population de Bydgoszcz délivrait quelques cent cinquante détenus en les aidant à franchir le mur d’enceinte de la prison dans laquelle ils étaient enfermés. »

Solidarité avec les exclus de l’amnistie en Pologne Les Amis de Robert et Tomek, 1985.

« Est puni d’un emprisonnement de deux mois à deux ans et d’une amende de 500 à 5000 DA quiconque, dans l’intention de porter atteinte à leur honneur, leur délicatesse ou au respect dû à leur autorité, a outragé dans l’exercice de leurs fonctions ou à l’occasion de cet exercice, un magistrat, un fonctionnaire, un commandant ou un agent de la force publique, soit par paroles, gestes, menaces, envoi ou remise d’objets quelconques, soit par écrit ou dessin non rendu public. »

Article 144 du Code pénal algérien

En vertu de l’article cité ci-dessus, Mezioud Ouldamer fut arrêté en décembre 1980 à Médéa. Employé subalterne dans une entreprise de bâtiment, il prit le parti des ouvriers lors d’une grève. Après une perquisition dans son bureau au travail puis à son domicile, la gendarmerie devait trouver des documents attestant du « crime par la pensée » : une circulaire A los libertarios, un texte dactylographié relatif à El Moujahid, des notes, réflexions, citations faites dans un « esprit négatif », un dessin d’une mosquée où l’on découvrait une forme phallique.

Ouldamer sera condamné d’abord à deux ans de prison ferme, puis, en appel, à un an.

L’État algérien va payer cher cette année d’emprisonnement : le livre Offense à président existe et c’est déjà un mérite [1]. C’est un récit sur l’Algérie moderne, une Algérie enchaînée. C’est aussi un récit sur des prisons, sur des hommes emprisonnés.

Nombreuses sont les monstruosités sociales, mais la pire de toutes est, sans conteste, la prison. La fonction qu’elle remplit depuis déjà trop longtemps, malgré tant de bouleversements, est de détruire l’individu qui a le malheur de tomber derrière ses barreaux. « « Charabin dem ! Charabin dem ! » (buveurs de sang). Buveurs de sang est une expression désignant l’appareil judiciaire. […] Quelqu’un m’expliqua : « Ce sont vraiment des buveurs de sang. Tu vois dans toutes les prisons, il y a mille et une sorte de criminels. Certains ont commis des actes atroces, comme de violer des enfants, engrosser leur propre mère ou égorger de gens pour leur voler quelques centimes. Mais comment tout cela serait-il possible sans la pourriture qui règne dans toute la société ? Si tu savais comment certains magistrats agissent dans leur vie privée ! Bon, en admettant la gravité de tous ces crimes, que fait-on de nous en prison ? Personne parmi nous ne comprend qu’il est criminel, nous sentons seulement qu’on nous traite comme des déchets, on nous laisse pourrir là-dedans, nous nous vidons. Ce sont eux les véritables criminels, eux qui se repaissent de sang humain. » »

Ouldamer « séjournera » dans deux prisons : celle de Boufarik, dite « l’Annexe » et celle de Médéa. Elles se ressemblent toutes deux comme doivent se ressembler les dizaines de prisons algériennes. La promiscuité est épouvantable : sales, on y est entassé sur des paillasses. Les cigarettes sont la monnaie d’échange. On s’y prostitue et la honte rejaillit inévitablement sur celui qui « se donne ». La nourriture est infecte : on meurt de faim si l’on ne peut recevoir des colis d’aliments au parloir. Là justement réside une différence centrale entre « l’Annexe » et la prison de Médéa : à l’Annexe, on partage les colis en autant de parts qu’il y a de prisonniers.

Cette situation exceptionnelle est due à un homme exceptionnel : Rabah Ben Khellat. Par l’exemple, il « imposa » cette règle fraternelle et égalitaire du partage, entraînant ainsi toute la prison. Les bagarres, les jalousies, les vols disparurent. Ben Khellat est (était) en prison pour six ans, inculpé d’appartenance à organisation étrangère et détention de documents à caractère subversif. Il lui était reproché, en fait, ses liens avec le Parti communiste internationaliste.

Torturé lors de son interrogatoire, il ne parlera jamais, bien que la sécurité militaire ait été au courant de tous les détails de son affaire. Tous les détenus lui vouaient une sincère admiration. On est toujours sans nouvelles de lui.

Stupéfiant, ce Meziane, tout droit sorti endormi du roman d’Albert Cossery les Fainéants de la vallée fertile : « Appelé au service national, il avait déserté le lendemain de son arrivée à la caserne […] « Je préfère passer quatre ans ici qu’une journée sous les drapeaux… tous les efforts me font horreur. » Il avait fui l’armée, non en raison de quelque conviction personnelle, mais « parce qu’on s’y lève trop tôt ». » « Dormir, dormir et encore dormir, je ne connais pas d’autre félicité. »

Qu’il a fière allure, Djeha, l’écumeur des quartiers riches d’Alger. Déserteur et voyou, il fut emprisonné non sans avoir essuyé les balles des gendarmes et s’évada pour être finalement repris. Son courage et son insolence tenaient en respect les gardiens. Son idéal de vie était tatoué sur sa peau, une sorte de quatrain assez cru, que ne désavouerait pas un blatnoï :

Un cruchon de vin,
Baiser les putains,
Si je demande le paradis,
Je suis un chien.

Deux types de prisonniers se retrouvent fréquemment dans Offense à président : le déserteur et l’inculpé dans une affaire dite économique. Un pénitencier — la ferme — « accueille » cette première catégorie de détenus, « une population composée presqu’exclusivement de militaires, très jeunes pour la plupart. […] Les prisonniers affluent de toutes les régions, de toutes les villes, de tous les recoins d’Algérie. […] Parmi les jeunes, on note une proportion importante d’enfants d’émigrés. Beaucoup de ces malheureux étaient venus de leur propre chef « remplir leur devoir envers la patrie ». Ils ont vu que cette patrie ne s’est souvenue de leur existence que pour les asservir. Découvrant cette réalité, ils désertent aussitôt, pour être repris aux frontières et jetés en prison. »

La seconde catégorie d’incarcérés est très large. Elle peut aller d’un ministre déchu au malheureux comptable d’une entreprise de dixième ordre. En Algérie, on peut tout trafiquer, même les choses les moins imaginables. En haut, on jongle avec les millions ; en bas, avec les miettes ramassées, qui améliorent le quotidien. Cette sale mentalité de biznessman est tellement répandue que la situation semble inextricable. Cependant, sur un point, tout est assez clair : les « gros » ont besoin des « petits » comme boucliers, et innombrables sont les comptables arrêtés pour avoir détourné une somme dérisoire alors que des sommes importantes avaient disparu. Tout le monde est au courant, à commencer par le juge, mais on protège quelqu’un et l’affaire s’arrête avec la condamnation du petit employé — parfois, certains vrais responsables sont effectivement emprisonnés, nullement par souci de justice, mais plus simplement pour avoir joué le mauvais cheval dans la course au pouvoir à laquelle se livrent indéfiniment les nombreuses factions rivales du gouvernement [2].

« L’État algérien était en train de devenir visiblement ce qu’il était déjà essentiellement : une vaste association d’escrocs. Ce qu’ailleurs le mercantilisme a mis vingt siècles à conquérir, il l’a conquis en vingt ans en Algérie : retirez de votre bouche les mots « bizness » et « pourcentage » et nous n’aurons plus rien à dire. »

Non contente de corrompre les hommes, la classe dominante corrompt aussi les mots en redéfinissant leur sens selon ses besoins et selon les moments. En voici un exemple édifiant : Ben, arrêté pour « mauvaise gestion », demande à Mezioud Ouldamer un service. « C’est alors que je l’aidais à rédiger un rapport, destiné apparemment à témoigner de sa parfaite conduite dans l’exercice de ses fonctions, qu’il me dicta cette phrase étrange : « J’ai toujours correctement fourni l’environnement… » Ne comprenant pas très bien, je demandai : « Pardon ? »

— Il y a une note qui dit qu’il faut toujours satisfaire l’environnement avant de vendre au public.
— Qu’est-ce que c’est que ça, l’environnement ?
— Eh bien, oui… l’environnement quoi… les chefs de la police, les fonctionnaires, les directeurs des différents services, le maire, le chef du Parti, le chef de l’U.G.T.A…. […] »

Les nouveaux maîtres de l’Algérie ne veulent rien voir autour d’eux qui ne soit leur visage. Tout doit parler d’eux-mêmes. Et tout ce spectacle cupide et bureaucratique doit même passer pour le paysage !

Offense à président est un livre plein de sincérité et d’humilité. Écrit par touches délicates, pudiques même, les diverses situations relatées donnent forme à un sombre tableau : l’Algérie est une immense prison. C’est la nuit. S’il y a une lueur d’espoir, elle est du côté des prolétaires. Et il faudra, pour que l’Algérie brûle de mille feux, beaucoup d’autres Tizi-Ouzou [3] et d’« Offense à Président ».

Nasdine Hobja