La Presse Anarchiste
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Iztok n°11 (septembre 1985)
Regards yougoslaves
Article mis en ligne le 18 novembre 2008

par Zemliak (Martin)
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Revija za sociologiju n°1/2 de 1984 consacre ses pages à la sociologie et à Anarchisme et Société. Pour la première partie, le ton est donné par Rudi Supek, pour qui la sociologie « a avant tout un rôle humaniste », vers une plus grande autonomie des individus.

D’où l’importance des analyses du stalinisme, des institutions, des idéologies et des organisations politiques pour comprendre « par exemple comment des sociétés de classe et hiérarchiques ont réussi par la manipulation idéologique à maintenir le pouvoir de groupes sociaux privilégiés ? Pourquoi les gens sont-ils incapables d’empêcher ceux qui mènent la société vers une catastrophe nucléaire et écologique, alors qu’ils sont presque tous partisans de la paix et d’une vie saine ? »

L’introduction au dossier Anarchisme et Société est importante : « Le but fondamental de cette partie est de présenter les idées anarchistes sur les réalités sociales sans les préjugés idéologiques ni les jugements de valeur a priori (négatifs), qui sont encore présents quand on aborde ce sujet. […] Indépendamment du point de vue anarchiste possible (et connu) vis-à-vis de la position des adeptes des autres orientations socialistes (et non socialistes), de nombreux principes fondamentaux de l’anarchisme ont enrichi sans conteste le patrimoine du socialisme. C’est avant tout le fait d’insister sur l’anti-autoritarisme, la liberté de l’individu et de la collectivité, l’autogestion comme forme appropriée d’organisation de la société lors d’une révolution sociale libre. […] »

Après cette introduction de Mirjana Oklobdzija, qui participait avec Solobdan Drakulić à la revue Argumenti, on trouve un article de Ljubomir Tadić — qui fut un des huit professeurs d’université sanctionnés pour opposition intellectuelle au régime et qui fut remarqué pour ses positions de 1968, pendant le conflit étudiant, sur l’Anarchisme et la Théorie sociale.

Tadić prend l’exemple de la Révolution française et de Jacques Roux pour montrer l’apparition de deux visions de la révolution : celle des jacobins et celle des sans-culottes. Mais l’opposition à l’autoritarisme (religieux, familial et étatique) s’accompagne, pour Tadić, d’un autre élément. Car si on se bornait à ce plan, il y aurait une confusion entre le courant libertaire et le courant libéral. « Alors que la philosophie libérale est fondée sur le rationalisme, la pensée libertaire trouve d’autres sources philosophiques, dont elle s’inspire. » Pour tous les courants libertaires, la base de la liberté est l’individu. Pour Stirner, (représentant de l’anarchisme individualiste) et pour Bakounine (représentant de l’anarchisme collectiviste), le point de départ est le moi. Tous deux refusent l’abstraction d’une essence supérieure à l’individu, parce que c’est une hérésie de type religieux, personnifiée par le Culte de la Raison de Robespierre.

Puis Tadić cite l’ironie et le scepticisme de Proudhon dans sa fameuse lettre à Marx de mai 1846 : « Ne tombons pas dans la contradiction de votre compatriote Martin Luther qui, après avoir renversé la théologie catholique, se mit aussitôt, à grand renfort d’excommunications et d’anathèmes, à fonder une théologie protestante. » Et Tadić souligne que Proudhon repousse tout doctrinarisme : « La religion de la logique, la religion de l’intelligence », ce qui anticipe la critique de la culture au XXe siècle. Mais la croyance de Proudhon dans la possibilité de réformes dans le système capitaliste ne fut pas partagée par Stirner et Bakounine.

Tadić conclut par un bref et très exact résumé des critiques anarchistes de la centralisation politique et économique et de la hiérarchie — en incluant Rosa Luxembourg. « On peut, vraissemblablement, qualifier cela de naïveté politique, d’où découle, assurément, l’inefficacité politique et la faiblesse organisationnelle de l’anarchisme. Mais l’idéalisme pratique n’a pas représenté de valeur et n’en aura jamais pour les gens dont la vie sous la domination est un phénomène normal et dont l’action quotidienne est limitée à leur milieu humain naturel. »

Le dossier continue avec un long extrait de Gurvitch sur Proudhon et un article de Radivoj Nikolić intitulé Critique anarchiste des conceptions marxistes sur l’État, à partir de brochures et de livres en espagnol, édités par la CNT en exil entre 1946 et 1953. Il est assez étonnant de voir des citations de Garcia Pradas et Ocanas Sánchez en tant que théoriciens (je les vois plutôt témoins ou historiens), mais l’ensemble que présente Nikolić, en se fondant aussi sur Brupbacher et Rocker, est cohérent et séduisant. Il me semble que Nikolić conserve encore des préjugés en se refusant à tirer des conclusions du communisme libertaire appliqué pendant la guerre d’Espagne, mais, en même temps, il est trop gentil pour les anarchistes en écrivant : « Peut-être que les anarchistes espagnols ont été les premiers critiques communistes de la dégénération étatique de la révolution socialiste à l’époque de Staline. » D’abord, les critiques marxistes conseillistes ont été en gros contemporaines de la critique anarchiste ; ensuite, la critique anarchiste englobe toute la période du pouvoir soviétique, avec ou sans Staline.

Avec l’Organisation anarchiste du mouvement et de la société, Mirjana Oklobdzija aborde l’époque actuelle, tout en se référant au passé. Très bref, ce survol ne souligne pas assez l’apport libertaire à la conception de l’autogestion, et donc la présence indirecte de l’anarchisme dans le fondement même de l’autogestion yougoslave. Nettement plus critique est l’article de Frank Mintz sur L’anarchisme d’hier et l’anarchisme d’aujourd’hui, qui expose l’évolution du mouvement libertaire en citant rapidement les hésitations tactiques de l’anarcho-syndicalisme de la CGT, la plateforme d’Archinov et Makhno, faïstes et frentistes en Espagne, en insistant sur l’autogestion pendant la guerre d’Espagne et la coupure base-direction de la CNT en 36-39, ainsi que sur 1968.

La Lettre ouverte au mouvement écologique de Murray Bookchin donne une vision moderne et nord-américaine des idées libertaires. Et, pour finir le dossier, Trivo Indić a étudié La critique de Fabbri de la dictature et de la révolution (y compris celle d’Octobre). L’article est dédié à Radomir Radović, « pour son dernier avril, 1984 », dissident trouvé assassiné après avoir été torturé par la police, ce qui montre bien les limites de la discussion en Yougoslavie et la nécessité d’un certain courage pour aborder ouvertement des idées opposées à celles du régime ; et en plus pour commencer par une pareille introduction… Il s’agit d’un long exposé des idées de Fabbri contre Lénine, très fidèlement citées, qui finit par : « C’est à nous, les contemporains, de répondre si Fabbri a eu raison. C’est de cette réponse que dépendent les enseignements que nous tirerons des soixante-dix ans de développement du socialisme qui est devenu le signe de la Révolution d’Octobre. »

Pour sa part, la revue Vidici, n°229, mars 1984, a publié un dossier sur l’anarchisme italien, composé de la lettre de Cafiero à Engels où il refuse le marxisme (sans doute par prudence n’a-t-on pas indiqué que la lettre précédente d’Engels à Cafiero est incluse dans Marx-Engels-Lénine — A propos de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme [1] qui existe dans la plupart des langues européennes, dont le serbo-croate), le Programme de Malatesta, un autre article de Malatesta sur le collectivisme et l’anarcho-communisme, la Lettre ouverte à Federica Montseny de Camillo Berneri, Pour une définition des nouveaux patrons de Bertolo, un article de Finzi sur la répression et un article final de Mirjana Oklobdzija sur le mouvement anarchiste italien, surtout descriptif et historique…

Dans le même numéro, deux auteurs, Mirko Mlakar et Grujica Dugalić, abordent le problème des grèves en Yougoslavie, avec courage. Le premier se demande si la grève est contre-révolutionnaire, comme l’affirme Lénine, pendant le processus révolutionnaire ; et il répond que la grève n’est pas une manifestation anti-autogestionnaire, mais que c’est une sorte de « sous-culture » qui tend à une organisation de la base ouvrière. Le deuxième décrit le nombre de conflits, leurs causes, la localisation industrielle et le danger que la grève représente pour l’avenir.

En décembre 1984, Laslo Sekelj a publié Anarchisme, marxisme et démocratie directe dans Arhiv za pravne i drustvene nauke, qui reprend les thèses de son livre, déjà présenté dans Iztok.

Nous espérons que ce bouillon d’idées servira de bouillon de culture libertaire en Yougoslavie.

Martin Zemliak

Notes :

[1Une anthologie officielle soviétique.


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