La Presse Anarchiste
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Noir & Rouge n°11 (été 1958 ?)
Le dialogue possible
Article mis en ligne le 20 septembre 2008
dernière modification le 19 septembre 2008

par Bourgeois (Guy)
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En dehors des directions des partis, en dehors des leaders majoritaires ou minoritaires, il y a les militants, et une foule d’hommes qui cherchent une solution aux problèmes actuels dans le cadre de CETTE GAUCHE sans avoir trouvé de réponse aux inquiétudes de notre temps.

On ne détruit pas une pensée. La course au Pouvoir des partis de Gauche a étouffé momentanément un grand nombre d’aspirations fondamentales et profondes. Mais il faut le constater, le contact avec la BASE nous le démontre chaque jour : il y a un cheminement certain des idées, souvent inconscient, mais dont quelques signes prouvent que la lutte pour la libération de l’Homme continue tout de même.

Nous avons parlé au début de ce numéro des valeurs communes à toute la Gauche et des points de contact réels qu’ils ont avec la pensée révolutionnaire. Il nous faut dire qu’il y a encore aujourd’hui dans la GAUCHE des gens qui sont ce que nos grands-pères appelaient les « rouges », c’est-à-dire : Antimilitaristes, pacifistes, internationalistes, anticolonialistes, anticléricaux, syndicalistes. Ces hommes peuvent opter ou n’être convaincus que de quelques-uns de ces objectifs. Ils peuvent adhérer à tous. Ils ne sont pas forcément pour autant des révolutionnaires. Nous l’avons déjà dit. Il y a, en quelque sorte une tradition de pensée de « gauche » dont il faudra bien reconnaître tôt ou tard qu’elle constitue une parcelle de l’idéal révolutionnaire et le plus souvent OBJECTIVEMENT une certaine prise de conscience vers une RÉVOLUTION possible.

Ne serait-ce pas fausse modestie de notre part de ne pas dire que cette pensée constitue en fait l’apport valable de l’ANARCHISME à la pensée de la GAUCHE ? La notion de lutte contre l’Autorité est beaucoup plus vivante dans les couches profondes de la masse que les anarchistes eux-mêmes ne le croient généralement. Ce phénomène existe même au sein du Parti communiste. Aragon le reconnaît dans « L’Homme communiste », Thorez et son équipe l’ont dénoncé maintes fois.

Cela signifie-t-il que les anarchistes révolutionnaires désirent que ces hommes rejoignent leurs rangs ? Absolument pas. Ils ne sont pas un parti politique cherchant des adhérents à tout prix pour de quelconques ambitions électorales. Ils veulent simplement et encore modestement favoriser tout ce qui contribue à la « prise de conscience » des individus en vue de la victoire de la classe ouvrière qui, comme l’a dit Bakounine, « en se libérant, libère l’humanité ». La Révolution ne pourra se faire qu’avec cette « prise de conscience » qui ne doit pas porter seulement sur les problèmes sociaux mais sur toute la vie. Nous ne pouvons que nous réjouir que d’autres que nous le fassent même sur des points partiels.

Or, il n’y a AUCUN parti de « Gauche » qui pratiquement, revendique, ou même pourrait symboliser à tort, les objectifs dont nous avons parlé plus haut.

Dans la pensée de toute la « Gauche » du début de ce siècle, l’Armée était avant tout l’instrument du Capital et de la domination à l’extérieur et le symbole de la conservation sociale à l’intérieur. L’affaire Dreyfus avait montré aux masses jusqu’où pouvaient aller dans l’ignominie ceux qui prétendaient défendre le « Patrimoine ». À tout le moins, comme cela était le cas chez les radicaux on pensait que l’Armée ne devait pas être un État dans l’État : il y avait toujours un réflexe de méfiance vis-à-vis de tout ce qui était militaire. Pour les socialistes, si l’armée était l’instrument des classes exploiteuses, le Capital « portait la guerre avec lui, comme la nuée porte l’orage » selon Jaurès. La lutte contre le militarisme devait se confondre obligatoirement avec la lutte pour la Paix. Mieux, avec la lutte de classe tout court. C’était aussi le temps où l’on glorifiait les « Braves soldats du XVIIe » qui avaient mis la crosse en l’air pour ne pas avoir à tirer sur leurs « frères de classe ». C’était le temps de la grande popularité de la phrase d’Anatole France : « On croit mourir pour sa patrie, on meurt pour les industriels ». Il n’y avait alors qu’un pas à franchir pour parvenir à l’Option révolutionnaire caractérisée surtout par l’antipatriotisme, négation d’une valeur bourgeoise. Que s’est-il passé depuis ? Après la mort de Jaurès il y eut la fameuse « Union sacrée » de 1914 d’où, hélas, certains anarchistes ne furent pas absents. Il y eut même la trahison des sociaux-démocrates allemands. Depuis, les partis socialistes se sont de plus en plus installés dans le Pouvoir et par son « jeu » sont devenus patriotes et militaristes : chacun le sait. Le regretté Marceau Pivert écrivait après la fameuse « expédition de Suez » organisée par Guy Mollet :

« Combien de temps va-t-on laisser déshonorer les noms de Jaurès, de Guesde, dans le « Populaire », pour défendre des positions infiniment plus éloignées du socialisme traditionnel que ne l’étaient les affirmations des néo-socialistes de 1933 : Ordre (l’ordre capitaliste impérialiste à coups de canon.) Nation (au-dessus de tout, la France seule au besoin)… »

Il n’empêche qu’il y a encore aujourd’hui des militants socialistes qui ont gardé en eux la tradition pacifiste et antimilitariste. Ils se groupaient, il n’y a pas si longtemps autour de Marceau Pivert, nous les avions déjà rencontrés aux « Citoyens du Monde » (avant que Garry Davis ne se caractérise — hélas — par les excentricités que l’on sait). L’avenir nous dira si nous les retrouverons au sein du « Parti Autonome ».

Quant aux communistes, ils ont fondé le « Mouvement de la Paix » auquel se sont ralliés sur des plans locaux nombre de militants de province « gauchistes ». Bien que ce mouvement ait souvent rassemblé des foules importantes, il n’a jamais été qu’un organisme adapté aux circonstances sans jamais aborder à fond le problème de la Paix, se refusant de critiquer le bloc oriental et se refusant de condamner le capitalisme et le patriotisme à plus forte raison. Il nous souvient du temps où ce mouvement entrait en polémique avec nous parce qu’il préconisait l’alliance avec les réactionnaires à la seule condition qu’ils aient signé l’« Appel de Stockholm ». Pourtant le « coup d’Alger » a réveillé un certain antimilitarisme dans les masses influencées par le P.C.

Beaucoup plus valables nous paraissent les militants groupés autour de « Liberté » le journal de Louis Lecoin, ceux qui lisent la « Voix de la Paix » ou le vaillant petit bulletin de Duval « La Volonté Populaire ». En dehors des milieux libertaires, et c’est cela qui nous intéresse, il y a des militants de « gauche » qui soutiennent la campagne en faveur des Objecteurs de Conscience. Il faut reconnaître que l’idée du statut a fait d’immenses progrès même dans l’entourage immédiat de Guy Mollet. (L. Lecoin dixit). Mais tous ces gens, même libertaires, ne sortent pas le moins du monde du cadre du régime et si le point de rencontre existe, il y a encore un long chemin à parcourir pour arriver à la notion révolutionnaire de lutte pacifiste qui ne peut se concevoir que dans la mise en question du régime capitaliste. La place nous manque pour ouvrir un débat sur l’Objection de conscience dont l’officialisation enlèvera tout caractère de Révolte. Il y a, de même, un monde entre l’objecteur révolutionnaire qui se refuse à servir et à participer au régime et l’objecteur religieux qui se refuse simplement à tuer ! Il est pourtant souhaitable que la « gauche » discute de ces problèmes et sur ce terrain les anarchistes révolutionnaires désirent poursuivre le dialogue. Pour nous, la lutte contre l’Armée et pour la Paix mène directement à la lutte contre l’État qui est aussi un moteur de la guerre. Laissons une fois encore la parole à Bakounine :

« L’existence d’un seul État souverain suppose nécessairement l’existence et au besoin provoque la formation de plusieurs États, étant fort naturel que les individus qui se trouvent en dehors de lui, menacés par lui dans leur existence et dans leur liberté s’associent à leur tour contre lui… Intérieurement fédéré ou non fédéré, chaque État, sous peine de périr, doit donc chercher à devenir plus puissant. Il doit dévorer pour ne point être dévoré, conquérir pour ne point être conquis ». (Bakounine : « Fédéralisme, Socialisme, et Antithéologisme », Stock 1902).

On peut dire, au fond, que toute lutte pour la paix dans la « Gauche » est OBJECTIVEMENT révolutionnaire. Il existe un cheminement de pensée qui arriverait en fin de compte à l’antiétatisme des anarchistes, c’est l’idée courante de la Fédération, de l’abolition. des frontières. C’est maintenant devenu un lieu commun dans la « Gauche » qu’il n’y a plus d’État indépendant tel qu’on pouvait le concevoir au siècle dernier. Les progrès économiques et scientifiques obligent sur le plan international à poser le problème de la survie des gouvernements tels que nous les connaissons. L’idée lancée par les « Citoyens du Monde » d’un gouvernement mondial et d’une Assemblée Constituante des Peuples procède de ces constatations. C’est encore l’une des contradictions « gauchistes » d’envisager une notion différente des États selon qu’il est question de politique intérieure ou de politique extérieure !

Et c’est ainsi que se réveille le vieil esprit « internationaliste » du XIXe siècle. (Nous nous bornerons à rappeler pour mémoire que ce sentiment si profond dans le cœur des masses est qualifié de « cosmopolitisme » par la clique Thorez et nous ne nous étendrons pas sur les gymnastiques mentales que ces gens sont obligés de faire pour concilier l’internationalisme avec leur patriotisme chauvin destiné à gagner quelques couches bourgeoises d’électeurs : les militants communistes de la base sont internationalistes et le plus souvent étrangers à ces boniments, or il n’y a que la BASE qui nous intéresse).

Pour les anarchistes, la négation de l’État et des États implique la négation de toute autorité qui prétende se substituer à l’homme et à la souveraineté qu’il est en droit d’exercer dans la société. Il y a donc pour nous un lien évident entre le combat contre l’État et le combat contre l’Église. On a pu dire : « Chaque État est une Église terrestre comme toute église n’est rien qu’un céleste État » (Bakounine. Voir note de la première citation). Pour les gens de « Gauche », l’anticléricalisme, lorsqu’il existe, oppose au contraire État et Église puisque dans le point de vue le plus courant (ce fut surtout celui des radicaux et du fameux « Petit Père Combes ») il est destiné à empêcher que l’Église ne se mêle des affaires de l’État. Ici, souvent, l’homme de gauche a opté pour l’État. Souvent, encore, nombre de défenseurs de la « laïcité » ne vont pas plus loin. Et l’opinion la plus courante est que si l’Église reste à sa place, elle n’est pas dangereuse. C’est oublier que sa raison d’être est la conquête ! Ceux qui ont constaté que pour la religion tout est religion et que pour l’Église tout est domaine d’Église poussent leur analyse plus loin. Cela les conduit fatalement à la remise en question de la religion elle-même. Pour nous, la religion est source de toute autorité. Le raisonnement scientifique combat la religion parce qu’il est par essence anti-autoritaire — nous l’avons montré dans le deuxième de nos articles —. C’est pourquoi, nous pensons que les seuls laïques et anticléricaux conséquents et logiques, parce qu’ils vont au fond des problèmes, sont les libres-penseurs. Cette recherche scientifique autant qu’éthique qui se fait à l’intérieur de la Libre Pensée est bien propre à rassembler la « Gauche » sur ses valeurs de lutte les plus profondes et les plus valables, de même qu’elle permet aux anarchistes révolutionnaires de rencontrer la « Gauche » sur des objectifs qui ne sont partiels qu’en apparence. Car la Libre Pensée, dans le domaine éthique qui lui est propre va bien au fond du problème, tant que les anarchistes peuvent le faire sur le plan sociologique.

Il est utile de publier la Déclaration de Principes. qu’elle vient de se donner :

« La Libre Pensée se réclame de la Raison et de la Science. Elle n’est pas un parti ; elle est indépendante de tous les partis. Elle n’est pas une église, elle n’apporte aucun dogme. Elle vise à développer chez tous les hommes l’esprit de libre examen et de tolérance. Elle regarde les religions comme le pire obstacle à l’émancipation de la pensée ; elle les juge erronées dans leurs principes et néfastes dans leur action. Elle leur reproche de diviser les hommes et de les détourner de leurs buts terrestres en développant dans leur esprit la superstition et la peur de l’au-delà, de dégénérer en cléricalisme, fanatisme, impérialisme et mercantilisme, d’aider les puissances de réaction à maintenir la masse dans l’ignorance et la servitude. Dans leur prétendue adaptation aux idées de liberté, de progrès, de science, de justice sociale et de paix, la Libre Pensée dénonce une nouvelle tentative aussi perfide qu’habile pour rétablir leur domination sur les esprits. Estimant que l’Émancipation de l’homme DOIT ÊTRE POURSUIVIE DANS TOUS LES DOMAINES, la Libre Pensée réaffirme sa volonté de combattre également, aux côtés de tous les hommes et associations qui s’inspirent des mêmes principes, toutes les idées, forces ou institutions qui tendent à amoindrir, asservir, ou pervertir les institutions qui tendent à amoindrir, asservir, ou pervertir les individus, sa volonté de défendre la Paix, les libertés, les droits de l’homme, la laïcité de l’École et de l’État. Estimant que toute croyance est justifiable de la libre critique, elle entend n’imposer ni se laisser imposer d’autre limite à son action que le respect de la vérité objective et de la personne humaine. À ses adhérents, fraternellement unis dans l’action commune, elle propose la méthode la plus efficace de perfectionnement individuel et de rénovation collective. Elle adjure tous les hommes de progrès, oublieux de leurs vaines querelles, de se grouper dans son sein pour travailler à l’avènement d’une morale rationnelle de bonheur, de dignité humaine et de justice sociale ».

Voilà formulées toutes les VALEURS COMMUNES dont nous avons parlé !

Tout ceci se traduit sur un plan concret : des hommes de « gauche » se penchent sur les problèmes de l’Émancipation de la femme, du militarisme, du colonialisme, etc. Le Congrès mondial de la Libre Pensée n’a-t-il pas porté à son ordre du jour le problème de la limitation des naissances ? Le Congrès national de 1958 n’a-t-il pas discuté de l’Objection de Conscience ?

On nous objectera que la Libre Pensée n’est pas révolutionnaire. Elle est cependant un des rares groupements de « Gauche » qui, TEL QUEL, pourrait jouer son rôle en période révolutionnaire et même en société communiste. C’est à notre avis, parce qu’elle a su être toujours hors des querelles des partis et surtout hors de la « course au Pouvoir ». Souvent, même, contre les partis.

On aurait pu en dire autant du syndicalisme à une certaine époque ; nos camarades espagnols et avec eux Pierre Besnard ont préconisé le syndicat comme moteur de la Révolution, et même. comme structure de la société nouvelle. Que reste-t-il du syndicalisme en France près le triomphe de la conception marxiste du « Parti de la Classe » ? Il est divisé, politisé, et sombre dans le corporatisme le plus étroit. C’est pourquoi il faudra étudier de nouvelles formes de lutte ouvrière, dans la perspective toujours vraie que l’émancipation des travailleurs « sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Marceau Pivert le pensait avec nous et l’affirmait peu de temps avant sa mort dans « Correspondance Socialiste Internationale » (Sup. au nº 69).

Il faut avoir le courage de dire une fois pour toutes que « La Gauche » ne représente pas la classe ouvrière, que personne ne représente la classe ouvrière qui est, en ce moment perdue pour tout le monde, même pour les anarchistes.

Il faut penser que le réveil aura lieu, la leçon des derniers événements sera tirée un jour ; les responsabilités seront mises en lumière.

Au moment où un véritable mouvement « de classe » renaîtra, la « Gauche » ne sera valable qu’en dehors du Pouvoir capitaliste ou autre. Certains signes nous disent que cette véritable « Gauche » chemine. L’existence des « Amis de l’École Émancipée » au sein du syndicat National des Instituteurs en est une preuve. Le fait que Depreux explique l’« impossibilité de créer un mouvement travailliste par la fidélité des militants à la Charte d’Amiens (« France Observateur ») en est une autre.

Il y a aussi La LIGUE DES DROITS DE L’HOMME qui fut la cheville ouvrière de l’action antifasciste à l’époque du 13 mai.

C’est Daniel Mayer, président de la Ligue qui démissionna du Parlement : il constate que « l’extrême rigueur de la Ligue » est incompatible avec les « inévitables compromissions parlementaires ». Puissent les ligueurs méditer cette phrase ! Et Mayer l’avoir écrite plus tôt !

Il y a quelquefois des « lueurs ». C’est Jean-Paul Sartre qui écrit dans « L’Express » à propos de ceux qui ont voté « Oui » :

« Ces activistes de l’impuissance comptent sur le Prince pour résoudre les problèmes qu’ils ne veulent même pas se formuler, pour prendre à leur place des décisions qu’ils éludent, pour surmonter les contradictions qui leurs paralysent… L’action du Prince, envisagé de la sorte redevient l’unique, l’ineffable et l’irrationnel ». (« Les grenouilles qui demandent un Roi » J.-P. Sartre, L’Express, 25/9/58, p.18, ière colonne).

Mais il y a d’autres « Princes » que De Gaulle dans la « Gauche », il y a souvent le « Parti », il y a les mythes.

Parlons net : pourquoi Sartre ne pousse-t-il pas le raisonnement dans toutes ses conséquences ? De Gaulle, c’est le Prince, c ’est à dire le Pouvoir en UN SEUL. C’est l’Autorité en UN SEUL. Mais tous ceux qui, quel que soit le régime politique, confient à d’autres leur parcelle de Pouvoir ne projettent-ils pas aussi leur propre impuissance ? Le militant de « Gauche », le syndicaliste d’aujourd’hui n’est-il pas souvent « activiste de l’impuissance » par l’impossibilité qu’il a de concevoir le Monde autrement que dans le « boulevard de l’Autorité » dont parlait Proudhon ?

Guy


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