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Noir & Rouge n°11 (été 1958 ?)
Gauche et anarchisme aujourd’hui
Article mis en ligne le 19 septembre 2008

par Bourgeois (Guy)
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Quand nous vint l’idée de ce numéro spécial sur la « Gauche », la conception que nous avions était nettement différente de ce que nous vous présentons. Nous avions pensé, au départ, surtout analyser le malaise qui existe dans les partis classiques et nous imaginions schématiquement un chapitre consacré à chaque parti. Ce que nous avons écrit est très différent.

La raison en est qu’à tout bien examiner, les différentes minorités des partis sont bien peu différentes quant au fond doctrinal, même si elles semblent divisées sur des points secondaires.

André Philip, qui fut longtemps le porte-drapeau des minoritaires socialistes, publie dans « France Observateur » du 16 octobre, un article intitulé : « Mythe révolutionnaire et Socialisme ». Il n’est pas de notre propos d’analyser tous les arguments qui y sont développés. Disons seulement, qu’un grand nombre de constatations pertinentes sur le plan économique conduisent l’auteur à des conclusions qui ne nous paraissent pas du tout convaincantes :

1°) La structure économique de la société est profondément transformée. « Les prix ne se fixent plus librement sur le marché mais sont le résultat d’une politique consciente de certaines entreprises pilotes ». « Le profit n’est plus un gain financier immédiat mais le résultat d’une évolution à long terme où la rentabilité de l’entreprise dépend de la croissance générale de l’économie ». « Tout cela n’est pas nouveau et Philip ne fait que constater la disparition du capitalisme concurrentiel du XIXe siècle.

2°) L’intervention de l’État dans l’économie est de plus en plus décisive. Voilà qui n’est pas pour étonner les anarchistes qui depuis Bakounine, ont toujours prévu cette évolution, alors que les marxistes du 19esiècle envisageaient le « dépérissement » de l’État à brève échéance. Bakounine écrivait déjà le 28 avril 1869 « L’État devient classe bureaucratique à la fin, lorsque toutes les autres classes s’étant épuisées, il s’élève ou tombe à la condition de machine ».

D’où André Philip conclut :

3°) Dans ces conditions « Le mythe de la Révolution n’a plus beaucoup de sens ». Et c’est là que les arguments deviennent curieux. « L’expérience des révolutions qui ont eu lieu ont montré qu’elles ont abouti, non à une libération de l’homme mais à un asservissement croissant ». Nous connaissons très bien ce genre d’affirmation. Herriot l’employait déjà en 1922 (voir citation dans un article précédent). Sous prétexte que l’Union soviétique a abouti à une forme de totalitarisme, on en profite pour nier toute efficience à la révolution. Qu’on nous permette d’opposer l’expérience ukrainienne et l’expérience espagnole dont il n’est jamais question et qu’il faudra bien qu’un jour les hommes de « gauche » analysent aussi. Il paraît d’ailleurs qu’une insurrection contre l’État moderne « a peu de chance de succès » et que les Français « craignent la guerre civile ». Nous n’avons jamais pensé, quant à nous, que la Révolution se ferait à la seule échelle de la France. Nous constatons comme Philip que nous sommes dans une « société de transition » mais nous constatons en fait l’édification d’une nouvelle classe d’exploiteurs qui n’a pas encore son nom et qui, née de l’État pourrait s’appeler « bureaucratie » et née du Capital pourrait s’appeler « technocratie » (les progrès techniques aidant) et se confondre, précisément à cause de cette « intervention de l’État ». C’est bien ce que constate le porte-parole du mendésisme Hovnanian, dans le même « Franc observateur » lorsqu’il écrit :

« Nous voyons bien, tant par l’expérience que nous fournissent les sociétés actuelles de structure socialiste que par celles que nous offrent les organisateurs, que toute société exagérément planifiée conduit à une emprise exagérée de la bureaucratie. »

Mais là encore, comme. chez Philip, il n’y a pas le moins du monde l’idée même effleurée d’une société où la planification ne serait pas faite par l’État.

La méconnaissance de l’apparition de la « Nouvelle classe » (qui confirme toutes les prévisions anarchistes) amène Philip à dire qu’au fond il n’y a plus de classe ouvrière au sens où on l’entendait jusqu’alors. Il n’est plus alors question que d’une « analyse psychologique et sociologique concrète des différents groupes sociaux professionnels ». Remarquons en passant que cette thèse nous conduit directement à la notion fasciste d’une société où précisément les différents groupes professionnels seraient représentés dans l’État. Car c’est bien finalement à la Notion de Collectivité Nationale au sens où les réactionnaires l’entendent, que l’on veut nous conduire. Philip déclare que ces « groupes » bénéficient des avantages de l’ensemble de cette communauté ». Voilà comment Philip fait bon marché de la lutte de classe : il paraît que les travailleurs bénéficient de la communauté. Il est pourtant simple de constater que ce sont eux qui supportent en fin de compte, tout le poids des dépenses de la Nation, étant les seuls à ne pas pouvoir récupérer sur les impôts. C’est un exemple classique de dire que le travailleur paye deux fois la Sécurité Sociale : une fois par la retenue faite sur son salaire et une fois par les taxes des produits qu’il achète ; alors que le patron récupère sa cotisation sur ses prix de vente et ne la paye que sur les produits de consommation familiale qu’il achète comme tout le monde. Mais nous n’insisterons pas sur ces exemples enfantins. Et Philip d’ajouter : « Le prolétariat de notre époque au sens marxiste du terme, ce sont les masses des pays africains et asiatiques ». Il sera du rôle d’un numéro de « Noir et Rouge » sur la lutte des classes d’apprécier une définition du prolétariat. Bornons-nous à dire que ce n’est pas parce que la classe ouvrière française peut difficilement se définir selon les critères classiques du marxisme que l’exploitation de l’homme par l’homme n’existe pas en France. Pour Philip, il y a tout de même un antagonisme entre les techniciens et les « masses qui effectuent le travail ». Pour nous anarchistes, c’est bien ce fait qui définie la lutte de classe actuelle. Il faut ajouter que les technocraties se superposent au capitalisme privé.

Mais ce qui cet intéressant dans l’article de Philip, c’est que nous avons affaire pour la première fois à une certaine théorie de la classe ouvrière et de ses revendications. « En attendant la Révolution, le socialisme du XIXe siècle s’est fait essentiellement le défenseur des revendications au jour le jour de la classe ouvrière. » Aujourd’hui — dit Philip — « on s’aperçoit de plus en plus que la lutte pour les salaires nominaux risque d’être une duperie. » Il y a des conversions tardives : les anarchistes ont toujours défendu ce point de vue. C’est sous la pression des partis réformistes qu’ils admirent une certaine lutte pour des réformes, mais ainsi que le dit Jean Grave : « en apprenant aux intéressés à ne plus les attendre, comme une grâce de la bonne volonté du législateur » et de les obtenir par l’action directe. L’inutilité des augmentations de salaires était déjà démontrée au début de ce siècle ainsi que l’atteste la lecture de Grave. La position traditionnelle des anarchistes était que la seule GRÈVE efficace serait celle qui s’attaque aux structures du régime. Qu’est-ce qu’une révolution sinon un changement de structures ? (C’est ce que Maurice Thorez dit aussi dans une récente interview accordée à l’Express). C’est ainsi qu’il ne nous apparaît pas du tout que la thèse révolutionnaire soit infirmée le moins du monde par les constatations de nos socialistes minoritaires. Philip dit fort justement que les revendications ouvrières doivent être organisées par l’ensemble du mouvement ouvrier. Si c’est de l’utilisation de la grève générale qu’il s’agit, nous sommes d’accord. Mais cette adoption doit (à ce qu’il paraît) « être complétée par une action efficace sur les points où sont prises les véritables décisions ». Cela signifie que la classe ouvrière doit participer à l’État. Et cela nous est confirmé par les phrases qui suivent où il est dit qu’il faut un État fort. Ainsi, la « Gauche », nous le constatons est incapable d’envisager autre chose qu’une société autoritaire et étatique.

Il y a pourtant des années que les partis socialistes participent au pouvoir et auraient pu faire cette « action efficace sur les points où sont prises les décisions ». Ils ont subordonné toute l’action syndicale qu’ils avaient noyautée à cette illusion. Le mouvement ouvrier est maintenant divisé, sans réaction et cette « gauche » qui a épuisé les forces de la classe ouvrière s’est montrée incapable de résister au fascisme dont l’instauration ou la non-instauration ne dépend plus que d’un HOMME à qui elle a remis tous ses pouvoirs. Telle est la réalité !

Quant aux minoritaires communistes, c’est bien la même thèse qu’ils développent lorsqu’ils parlent sous la plume de Fred Zeller dans la « Nation Socialiste » de « Réformisme conséquent » et d’un parti socialiste élargi « aux éléments de la gauche du M.R.P. et des syndicats chrétiens » pour se rapprocher au maximum du pouvoir.

Aussi pensons-nous qu’il est faux que les vieilles notions de réformisme et révolution soient dépassées ainsi que le prétend André Philip.

Il est cependant utile que l’on discute dans les milieux de « Gauche ». Il est utile que ces problèmes soient abordés. Les anarchistes ont leur thèse que démontrent de plus en plus les faits. Cette thèse est inconnue de la plupart des militants. Aussi nous croyons possible de poursuivre le dialogue au cours des mois qui viennent. André Philip parle de « Démocratie industrielle » et d’éducation populaire. Il veut « former des communautés d’hommes libres responsables, décentraliser les décisions, permettre à chaque citoyen dans sa localité comme sur le lieu de travail de prendre lui-même, dans un cadre planifié général, la responsabilité des décisions dont dépend son existence quotidienne ». N’est-ce pas un peu ce que serait la réalisation de l’Anarchisme communiste ?

C’est dans la destruction des illusions étatiques que réside l’un des buts de notre dialogue.

G.


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