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Noir & Rouge n°2, automne 1956
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Article mis en ligne le 13 février 2007
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Ainsi, pour la troisième fois nous reprenons contact avec nos lecteurs, camarades et amis, au moyen d’un article que d’aucuns appelleront édito, prologue ou avant-propos, la dénomination important peu par ailleurs. Ce qui importe, à nos yeux, c’est de faire le point à chaque fois que cela sera possible, d’expliquer où nous en sommes, ce que nous pensons et aussi ce que les autres pensent de nous, c’est dire d’un effort bien modeste en vérité mais ayant sa place parmi les milliers d’autres obscurément déployés par l’homme dans sa marche tenace vers une difficile libération. En un mot, ne pas perdre le contact cité plus haut, afin d’éviter ce dessèchement propre à toutes les « élites » salvatrices du peuple, à condition que celui-ci avale sans broncher toutes les mannes (ou toutes les couleuvres) dont quelques êtres prédestinés veulent bien lui faire l’aumône, à temps perdu.

Dans le deuxième numéro de « N. et R. » nous remercions les camarades avec lesquels nous avions pu nous entretenir oralement des positions exprimées dans ces cahiers. Nous avons, cette fois, reçu des lettres, renforçant ainsi le lien déjà noué, ou renoué, avec les premiers lecteurs. Fait réconfortant, toutes ces lettres, quelles que soient les critiques formulées sur la forme ou le fonds, nous encouragent, par contre, très fraternellement dans la poursuite du travail ébauché. Soyez tranquilles, chers camarades, nous continuerons, et merci pour une solidarité dont nous sentons tout le prix.

Cela dit, il nous faut revenir un peu sur la raison d’être des G.A.A.R, et aussi sur le fameux « Oui, mais qu’est-ce que vous faites ? » classique en de telles occasions. À tout, et à tous nous répondrons toujours avec le maximum de netteté, car si nous voulons faire du bon travail, cette netteté sera nécessaire.

Ainsi n’étonnerons-nous pas les camarades, lecteurs de « N. et R. », libertaires ou pas, en leur déclarant que, plusieurs d’entre nous se posèrent sérieusement le problème de l’actualité de l’anarchisme, après une longue et décevante expérience au sein d’un mouvement, issu de l’idée libertaire qu’une déviation marxiste devait amener à accepter, entre autres, la participation à la foire électorale. D’autre part, la reconstitution d’une nouvelle fédération, sur les mêmes bases, hélas ! que celles de 1945, n’apportait, pour nous, aucune réponse satisfaisante aux questions posées par la dégénérescence de l’ancienne F.A. L’anarchisme, ou plutôt la représentation concrète de son outil sous forme de mouvement dit organisé, serait-il toujours semblable à une feuille de température, où les accès de fièvre altèrent avec de brusques dépressions ? Pour avoir voulu quelque peu organiser notre forme de pensée, de combat, devions-nous nécessairement sombrer dans un communisme de moins en moins libertaire ? Inversement, afin précisément d’éviter ladite déviation, devions-nous nous résigner à reconstituer perpétuellement la grande famille (sic) où toutes les tendances de l’anarchisme se côtoient un court moment avant de recommencer à s’entre-dévorer, comme cela se fait justement dans toutes les bonnes familles ? Et puis sur le plan historique, et par conséquent beaucoup plus vaste, l’écrasement de nos camarades pendant la révolution russe, la Commune hongroise, pendant la guerre d’Espagne, tous ces « pourquoi » toujours mal ou pas expliqués semblaient donner raison à une certaine désespérance en un meilleur devenir de notre idéal.

Certains d’entre nous continuèrent leur travail sein de groupes organisés alors que d’autres restaient seuls pendant plusieurs mois, mais tous, après le découragement passager éprouvé, ont senti l’absolue nécessité de repenser à tout cela, de voir pourquoi nous avions fait ceci et pourquoi nous nous étions trompés en cela, et tous, en avons conclu que la doctrine, et aussi l’éthique anarchistes restaient finalement valables, qu’il n’y avait rien d’autre sur le plan politique, et plus simplement humain, pour remplacer une analyse dont les aspects parfois chaotiques n’empêchent pas par ailleurs une continuité dialectique singulièrement étonnante pour les militants marxistes auxquels l’Histoire a aussi asséné de rudes coups en balayant parfois leurs rigides schémas de façon définitive.

La perspective anarchiste-communiste exigeant de nous un travail collectif organisé basé sur une unité idéologique qui implique l’étude et la résolution collective des problèmes posés par l’adaptation doctrinaire et tactique de l’anarchisme à la conjoncture politique, économique et psychologique actuelle ― il était nécessaire de sortir de l’isolement, de se regrouper sur certaines bases bien précises, et sur certains principes généraux mais essentiels pour nous, à savoir : indépendance totale à l’égard des différents partis politiques (et par là même des systèmes antagonistes se partageant le monde) antiracisme absolu (et il faudra bien que nous revenions un jour sur cette très grave question, toujours d’une telle actualité) quelles qu’en soient les formes de sociétés secrètes dont en premier lieu, bien sur, la Franc-Maçonnerie (ces deux questions sont d’ailleurs examinées dans ce numéro par un de nos camarades et seront développées par la suite) et, découlant directement de ce dernier point, nous restons évidemment et plus que jamais, fidèles à la Lutte des classes. Dire que le parlementarisme et les élections n’ont pas notre faveur semble quelque peu superflu, surtout après les brillantes expériences dont les travailleurs viennent de faire les frais.

Nous pensons, et disons que le fait, pour des libertaires, de vouloir singer les partis politiques, fut une erreur profonde et nous essaierons de dire pourquoi dans les prochains numéros de ces cahiers. Cela sera difficile et souvent ingrat certes, mais là est précisément notre travail : déduire, à partir de faits, analyser des actes juger sur le plan des idées et jamais sur de misérables histoires de personnes. À ce propos, nous affirmons qu’il est absolument nécessaire pour des militants honnêtes de garder une élémentaire courtoisie dans la critique des actes des autres, car s’ils agissent différemment de nous, ça n’est pas par une quelconque méchanceté congénitale, mais bien pour des raisons précises et différentes des nôtres ; voilà tout.

Nous pensons, et disons, que l’action n’est pas forcément l’activisme. Pendant des années, nous avons collé vendu, manifesté (nous « faisions », du verbe « qu’est-ce que vous faites ? ») parfois sans trop de discernement. Nous regrettons rien d’ailleurs et nous continuons à croire que ces multiples activités militantes sont normales et nécessaires à certains moments, mais qu’elles ne sont pas tout.

Nous pensons et disons qu’il cet également faux de vouloir regrouper à tout prix toutes les tendances de l’anarchisme et que la deuxième erreur, la plus flagrante, est de vouloir le faire sous le couvert d’un grand mouvement, avec son journal, ses différents secrétariats, tout un édifice brillant, certes (réconfortant pour le camarade désorienté et qui aspire à retrouver le giron protecteur de la Mère-Organisation) mais dont la belle façade cache mal le vide des locaux, vide imputable au côté prématuré de cette reconstitution, sans bases idéologiques suffisamment réétudiées. Rappelons-nous seulement qu’il est toujours beaucoup plus facile de créer un mouvement contre quelque chose (en l’occurrence, la déviation politicienne de la F.C.L) que de construire, que d’œuvrer pour quelque chose.

Nous pensons et disons, enfin, et ceci pour tous les libertaires y compris nous-mêmes bien entendu, qu’il est temps pour les anarchistes de se débarrasser du paternalisme bienveillant, ou, parfois, de l’autoritarisme et quasi-despotique des « leaders » en tous genres. Que l’on ne se méprenne pas, nous ne réclamons pas de têtes, mais surtout la fin d’un état d’esprit encore bien trop répandu en nos milieux. Certes, nous reconnaîtrons toujours l’expérience, la valeur de certains camarades, et il faut savoir reconnaître cela. Nous n’avons jamais hésité et nous n’hésiterons pas à leur demander quand nécessaire un avis, une conférence, une aide, mais ceci n’est pas faire du « leaderisme » alors qu’une dangereuse docilité en face de camarades mieux armés par la plume ou la parole , nous a montré les dangers d’un tel comportement. Il est vrai qu’aux G.A.A.R. nous ne sommes qu’une poignée de camarades, jeunes pour la plupart, non-guidés par les lumineuses idées d’un penseur de choc, et nous ferons tout pour que cet état de choses demeure, sinon, nous déclarons tout net que notre regroupement aurait été un nouvel et inutile effort. Bien sûr, notre manque d’« expérience » (comme on dit) gagnerait à être épaulé par un ou plusieurs solides doctrinaires, penseront certains. Notre jugement s’en trouverait ainsi amélioré. Est-ce bien sûr ? et la pensée collective, le travail fraternel de recherche en commun ne sont-ils pas souvent préférables aux plus savantes cogitations d’un seul homme ? Nous posons la question.

On pourra penser que nous sommes bien sévères et que nous jouons les juges intransigeants, peut-être. Mais il nous semble urgent de parler ce langage-là et de dire avec rudesse parfois, mais sans acrimonie, ce qui nous semble critiquable dans ce que nous avons vécu et dans ce qui se voit aujourd’hui. Nous ne sommes d’ailleurs pas les derniers à solliciter les critiques, nous en avons déjà reçu et celles-ci nous aideront efficacement dans notre travail.

Ainsi, pour toutes les raisons exposées plus haut les GA.A.R ont regroupé un certain nombre de camarades. Nous ne chercherons pas à « faire » du recrutement de masse, essayant de garder un certain sens du ridicule et des réalités. L’important, nous semble-t-il, est de préparer les bases d’un anarchisme rénové (ça sera long, mais peut-on faire du « digest » ?), de débroussailler nos propres idées, de faire cheminer patiemment nos idées parmi les camarades encore inconnus mais nombreux, qui nous le savons, sont proches de nous. Le jour où eux, nous, tous ensemble, serons prêts à un efficace regroupement, alors à ce moment-là seulement l’Anarchisme pourra faire de belles et grandes choses.

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