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Iztok n°8 (mars 1984)
L’idée de non-violence
Article mis en ligne le 13 juillet 2008

par Rzia (E.)
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Ce texte est un second complément à notre dossier sur le pacifisme à l’Est. Il est extrait d’un recueil collectif paru en samizdat à Moscou en été 1982 et intitulé « Socialiste 82 » (sur ce recueil, cf ce numéro p.44). Nous le publions pour ses influences anarchistes bien sûr, mais surtout parce qu’il reprend un troisième thème entre la lutte antiatomique et l’antimilitarisme, thème un peu oublié aujourd’hui dans le mouvement pacifiste : la non-violence. Cette traduction est tirée des Cahiers du Samizdat (n°91, janvier 83) , rue du Lac 48, 1050 Bruxelles.

Éliminer la violence dans les relations entre les gens et entre les diverses nationalités est un problème des plus actuels, qui concerne tout le monde et chacun d’entre nous ; c’est le problème de la mise en pratique réelle des droits de l’homme à l’intérieur des pays et de la suppression des guerres en tant que moyen de résoudre les conflits.

Le Club de Rome, avec sa conception de la « révolution humaine », et déjà avant lui Léon Tolstoï, le Mahatma Gandhi et Martin Luther King ont avancé l’idée de la non-violence comme alternative à la bacchanale de crimes individuels ou de masse, de répressions devenues systématiques, pour mettre fin aux persécutions de minorités ethniques, de dissidents, au mépris total pour la dignité humaine. que la non-violence soit un bien, cela était déjà clair pour Bouddha et Moise ; Tolstoï s’appuyait directement sur la tradition des premiers chrétiens de « ne pas s’opposer au mal par la violence ». Chez nous, le tolstoïsme n’a pas dépassé le cadre étroit d’un phénomène de secte, il s’est fondu dans le contexte de la « théorie des petites causes », alors que la société voyait mûrir l’exigence de « grandes causes » et qu’approchait non plus le 20e siècle du calendrier, mais le véritable 20e siècle. Le Mahatma Gandhi sut donner à l’idée de non-violence un caractère efficace et de masse. Non pas une non-résistance, mais une résistance organisée, massive et non-violente : campagne d’insoumission civile, boycott et grèves, marches de protestation obligèrent finalement les Anglais à accepter l’appel du Congrès National à quitter l’Inde. Martin Luther Ring, lauréat du Prix Nobel de la Paix, comme notre Sakharov, a combattu pour l’égalité des Noirs américains. Et il faut dire que le mouvement qu’il a dirigé (et non pas les « Musulmans noirs » ou les « Panthères noires ») a obtenu des résultats significatifs. L’assassinat de King comme celui de Gandhi ne témoignent pas contre leurs idées, mais indiquent qu’il reste un travail colossal d’éducation morale et d’organisation à faire avant que la violence soit éliminée.

L’idée de non-violence a-t-elle un point de contact avec la sphère des idées socialistes et la tactique réelle du mouvement démocratique ouvrier ? Au XIXe siècle tous les socialistes étaient d’accord pour dire que le « monde de la violence » devait être détruit. L’avenir se présentait à eux comme une association d’individus dans laquelle le libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous. Et pourtant la voie menant à un tel but consistait pour la majorité des socialistes en une révolution violente. Pourquoi ? Les dirigeants bourgeois et les idéologues étaient enclins à considérer les socialistes comme des « maniaques sanglants », se refusant à voir la filiation évidente entre la manière dont eux-mêmes avaient accédé au pouvoir et celle avec laquelle on se préparait à les renverser.

Le romantisme des complots et des combats de barricades plane sur le siècle dernier. À qui s’adresse le tableau de Delacroix « La liberté sur les barricades » ? Aux républicains ou aux socialistes ? Aux bourgeois ou aux prolétaires ? Qui était Garibaldi, ce chevalier sans peur et sans reproche ? Un révolutionnaire ou un socialiste ? Le droit des citoyens des États-Unis de posséder une arme fut justifié par les « pères fondateurs » de façon très simple. Si le gouvernement était allé contre la volonté du peuple, le peuple en armes l’aurait déposé et en aurait choisi un autre. La révolution violente apparaissait (et en général était) la seule forme possible pour changer l’ordre des choses : l’ordre féodal en ordre bourgeois, l’ordre bourgeois en ordre socialiste. Bref, même les ennemis de principe de la violence ne pouvaient se passer d’elle en tant que moyen de lutte.

La scission parmi les ouvriers socialistes entre anarchistes et sociaux-démocrates, la polémique entre Marx et Bakounine au XIXe siècle, et la destinée de la social-démocratie et des diverses branches de l’anarchisme au XXe siècle furent déterminées en partie par la recherche, recherche contradictoire, recherche « par la méthode des essais et des erreurs », par la recherche donc d’une tactique et d’une stratégie fondamentalement neuves à une époque où l’idée de la non-violence devient de plus en plus vitale et le progrès des moyens d’exercer la violence de plus en plus rapide. L’intelligentsia bourgeoise ayant juré fidélité au « quatrième état », et par suite s’arrogeant parfois le droit de parler au nom de la classe ouvrière sans justification suffisante, surestima naturellement ses possibilités théoriques et sous-estima le bon sens et l’expérience pratique des masses. « Les travailleurs seuls ne peuvent s’élever au dessus du trade-unionisme », répétaient-ils au lieu de comprendre ce qu’était le trade-unionisme. Et ce n’est que là où l’esprit de recherche des révolutionnaires s’appuyait sur la pratique du mouvement ouvrier indépendant, la généralisait, qu’il parvenait à apporter du nouveau. C’est ainsi que l’anarcho-syndicalisme « découvrit » le caractère révolutionnaire du trade-unionisme purement pacifique et la signification politique de la grève générale.

La conclusion célèbre à laquelle arrivèrent Marx et Engels à propos du passage non violent et parlementaire de l’Angleterre au socialisme avait été précédé par le mouvement chartiste. En 1905, la grève générale d’octobre triompha en Russie, tandis que l’insurrection armée de décembre échouait. La révolution de février-mars 1917 qui renversa le Tsar ne fut pas le résultat de « l’insurrection considérée comme un art ». Ce sont les manifestations spontanées et les grèves, plus l’insoumission civile du régiment de Volhynie marquant le passage des troupes aux côtés du peuple qui eurent pour résultat une révolution où le sang ne fut pas versé.

Mais pourquoi remuer le passé ? En cette seconde moitié du XXe siècle, la liberté ne peut être conquise sur ces barricades. Dans un affrontement direct armé, ce n’est jamais le courage qui triomphera, mais la technique. Et s’il en est ainsi, il faut alors reconnaître que le grand chemin vers la révolution populaire est celui qu’indiquaient Gandhi et King. Et nous, socialistes, ne devons pas regretter le romantisme des révolutions passées, mais nous réjouir de ce que notre but (l’élimination de la violence) et les moyens utilisés dans la lutte pour y parvenir aient atteint une unité harmonieuse. Les travailleurs manuels et intellectuels constituent dans la plupart des pays 90% de la population active. S’ils ne se laissent pas transformer en esclaves à l’usine et en prolétaires (à l’image de la populace romaine qui ne désirait rien d’autre que « du pain et des jeux ») pendant leurs loisirs, le socialisme démocratique triomphera de toutes les manigances des ennemis de la démocratie, fussent-ils armés de la technique.

La conscience des masses, tel est le nitrotoluène qui fera éclater le monde de la violence, à moins que… à moins que notre bêtise et notre faiblesse ne permettent à une poignée d’irresponsables de décider du sort de l’humanité au moyen de l’arme thermonucléaire. Au terme du XXe siècle et à l’orée du XXIe, l’idée de la non-violence n’est pas simplement une bonne idée, mais le seul moyen possible de subsister.

E. Rzia


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