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Iztok (hors série de septembre 1982)
De la résistance à la dissidence
Article mis en ligne le 11 juillet 2008
dernière modification le 26 août 2008

par Goma (Paul), Trifon (Nicolas)
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Paul Goma est né en 1935 en Bessarabie, alors province roumaine, aujourd’hui rattachée à l’URSS. En 1956, il est emprisonné pour sa participation à l’agitation consécutive aux évènements de Hongrie. Dans les années 60, il est victime, comme tant d’autres, de la politique de Ceausescu qui se veut indépendant de Moscou. Il adhérera même au Parti après la condamnation de l’invasion de la Tchécoslovaquie. Il le quittera bientôt, et ses livres seront interdits. En 1977, il envoie une lettre de soutien à la Charte 77 tchécoslovaque. La répression qu’il subit va déclencher un mouvement de soutien en sa faveur dans le pays même. Les autorités l’expulseront vers la France à la fin de cette même année et réprimeront le mouvement que son acte a contribué à faire naître. Il vit aujourd’hui en France, où il continue ses activités d’écrivain et d’opposant au régime en place là-bas.

Nicolas Trifon : Politiquement, tu es connu dans le monde surtout pour le fait d’avoir été, en tant qu’écrivain, à l’origine du mouvement dissident roumain du printemps 1977. Néanmoins, déjà en 1956, tu avais manifesté publiquement ton opposition au régime en place. Autant le 56 hongrois et polonais sont connus, autant le 56 roumain, sans doute nettement plus modeste, est, du point de vue historique, ignoré, y compris en Roumanie. Pourquoi ?

Paul Goma : Oui, en effet, et c’est dommage car la Roumanie est le seul pays de l’Europe de l’Est ― ayant succombé à la domination soviétique ― qui ait connu des mouvements de partisans anti-soviétiques et anti-communistes jusqu’en 1956. Ceci, même certains roumains le connaissent peu. Mais à la différence des autres pays, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Pologne, etc., nous avons eu des mouvements armés organisés qui ont résisté jusqu’en 1956, donc longtemps après la mort de Staline, 12 ans après l’occupation de la Roumanie par les troupes soviétiques. Qu’est-ce qui s’est passé en 56 ? La révolution hongroise, son déroulement et surtout son écrasement a traumatisé les roumains. Ils attendaient que les américains (ce qui voulait dire pour nous non seulement les américains mais aussi les occidentaux) viennent nous aider, nous libérer… après nous avoir vendus.. Et à ce moment, après avoir combattu, après avoir donné leur vie comme des idiots, comme ils le disaient eux-mêmes, jusqu’en 1956, en 1957, voyant la façon dont les hongrois ont été abandonnés, personne n’ayant fait le moindre geste en leur faveur, comment ils ont été écrasés par les chars soviétiques, les roumains se sont dits « nous sommes vendus pour une durée que nous ignorons, donc nous devons nous débrouiller ». Et ils ont commencé à se débrouiller. Ici se situe notre point de rupture, qui a provoqué un traumatisme, évidemment psychologique, en ce qui concerne la résistance roumaine.

N. T.  : En prison, qu’as-tu recueilli comme témoignages sur septembre et octobre 1956 ?

P.G. : En prison, j’ai eu des compagnons de cellule, des militaires survivants de certains groupes dont les leaders avaient été fusillés. Je me souviens d’avoir discuté avec des officiers ayant fait partie d’une unité de chars cantonnée à Tropaisari en Dobroudja. En 1956, ils avaient mis en route les chars pour libérer Bucarest. Mais ils n’avaient pas pu traverser le Danube puisque le pont n’était pas encore construit, et les bacs ne fonctionnaient pas. Six d’entre eux ont été exécutés, tandis que les autres furent emprisonnés à vie, à 25 ans, à 20 ans.

J’ai également partagé ma cellule avec des tankistes de la région de Gherla, où se trouve une prison fameuse. Eux voulaient, je cite, « casser la prison en quatre et libérer les prisonniers politiques ». Évidemment les principaux agitateurs ont été fusillés, et tous ceux qui étaient plus ou moins au courant du projet ont été lourdement condamnés. Voici quelques aspects de la tentative de rébellion militaire en 1956, dont je n’ai appris l’existence qu’en prison, et qui demeure méconnue jusqu’à nos jours.

N. T. : Dans plusieurs de tes romans, et je pense en particulier à « Cellule des libérables », la prison constitue le principal point de départ et de références. Je voudrais savoir, dans ton histoire personnelle, dans quelle mesure l’écriture t’a-t-elle aidée à mieux comprendre, à dépasser tes années de prison Plus précisément, je voudrais aller au delà ou en-deça de la fonction de témoignage (sur l’histoire et la société roumaine) de tes romans, de ton écriture. Dans ton histoire, quelle a été la fonction de l’écriture ?

P.G. : Je dois tout d’abord dire que 1956 n’a pas été pour moi la première expérience malheureuse. En tant que bessarabien, j’ai côtoyé la réalité (ou plutôt la violence) et la prison dès l’âge de 5 ans, lorsque les soviétiques ont occupé la Bessarabie et que mon père a été déporté en Sibérie. À 9 ans, j’ai été interné dans un camp soviétique. En 1949, à 14 ans, ma mère et mon père ont été arrêtés. J’ai vécu seul, en volant les gens pour bouffer. En 1951, j’ai été arrêté six semaines à cause d’un conflit à l’école avec un professeur, ancien légionnaire fasciste, qui faisait du zèle pour le régime. En 1956, lors des évènements de Hongrie, il y a eu une forte agitation étudiante dans tout le pays, allant jusqu’à des combats de rue à Timisoara. À l’université de Bucarest où j’étais, ça a aussi bougé. J’ai été arrêté à la suite de la lecture d’un texte à un séminaire de la fac, rassemblant plusieurs personnalités, dans lequel je dénonçais mes collègues qui se laissaient faire et n’agissaient pas selon leurs idées.

Lorsque je me suis retrouvé derrière les barreaux, je l’avais en quelque sorte voulu, désiré, puisque c’est moi même qui ait provoqué les évènements. Le fait que j’étais un écrivain potentiel m’a énormément aidé, sur plusieurs plans. Sur le plan général, puisque je me disais que ce n’était pas grave, que j’écrirais en sortant. Mais surtout dans les moments durs, pendant les tortures, les punitions physiques, lorsque tu te proposes d’observer et d’enregistrer. La douleur perd de son intensité. Cette distance m’a aidé pour dépasser les moments difficiles.

Je pourrais aller plus loin en te disant que j’avais un complexe d’infériorité en prison, que je me sentais en quelque sorte humilié du fait que j’étais condamné à une petite peine. Moi j’avais 21 ans, donc j’étais un individu mûr, mais d’autres camarades de cellule avaient seulement 14 ans, et ils étaient condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

Après ces années de prison, lorsqu’on m’a notifié mon assignation à résidence, j’ai fait des efforts pour contenir ma joie. J’ai tout de suite pensé à Dostoievski, à la Sibérie, etc. Pendant ces 4 ans d’assignation à résidence, j’ai beaucoup écrit. Mais j’ai écrit, j’ai brûlé, j’ai écrit, j’ai brûlé. Depuis d’ailleurs, je ne tiens plus de journal ― c’est une habitude de ceux qui sont traqués. Tenir un journal c’est comme l’on dit en Roumanie constituer tout seul son dossier. Alors je cachais ce que j’écrivais dans des bouteilles que j ’enterrais ensuite dans le jardin ; mais je devais les déterrer pour ajouter ou changer quelque chose. Et puis tous les six mois il courrait le bruit d’un contrôle, et alors tous les habitants du village détruisaient jusqu’aux photographies, pour ne pas se livrer, pour ne pas avoir de dossier. Alors à un moment donné, je me suis dit que tant que je ne serai pas totalement libre, je n’écrirai plus. Et j’ai arrêté d’écrire jusqu’au moment où j’ai été libéré.

N. T. : Paul Goma, qu’est-ce que veut dire être dissident ?

P.G. : Être dissident, c’est prendre son courage à deux mains. Recommencer à avoir du courage de façon naturelle. Donc, en regardant rétrospectivement la situation, nous , qui avons fait ce que nous avons fait, peu en fait, mais pas mal du point de vue du courage, nous devons être considérés comme des êtres normaux. Ceux qui n’ont pas agi ne l’étaient pas. Nous ne voulions pas devenir et nous ne sommes pas devenus des espèces de « surhommes ». Nous voulions rattraper le niveau normal. C’est à dire que lorsque tu as mal, tu cries.

N. T. : Te revendiques-tu comme orthodoxe ?

P.G. : Oui, par naissance, par baptême. Lors du déclenchement de la révolution polonaise, nous nous disions ma femme et moi que l’on devrait aller en Pologne, demander l’asile politique et passer au catholicisme. Mais enfin, au delà de l’anecdote, disons que l’Église Orthodoxe, ça va pour les temps de paix mais non pour les évènements. C’est une religion « belle », théâtrale, spectaculaire, les rapports entre les croyants et le bon dieu sont plutôt amicaux. Elle n’a jamais essayé d’aider les croyants, contrairement à l’église catholique ou protestante.

N. : Oui, mais la seule forme morale et culturelle qui peut conduire à l’opposition, à la protestation, c’est l’insoumission. Or l’église, c’est l’école même de la soumission.

P.G. : Oui mais moi je ne parle pas d’une situation où il y aurait un seul pouvoir oppresseur, l’Église. Et puis tu sais, il parait que l’église orthodoxe n’a pas connu l’inquisition. Bien, cela dit, je ne suis pas pratiquant. Mais prenons le cas de la Pologne par exemple. Indépendamment de notre athéisme ou de celui des autres, au cas où le peuple polonais est opprimé du point de vue national par l’URSS et du point de vue politique par le PC, l’église catholique, qui a une tradition, disons, pleine de sang et d’intolérance dans son histoire, constitue un contre pouvoir et un recours. Cet aspect ne peut pas être minimisé.

N. T. : Je voudrais te poser une question sur un sujet que tu connais bien, la grève des mineurs de la vallée de la Jiu, qui a eu lieu en été 1977 alors que tu étais encore en Roumanie, et qui a été l’une des luttes les plus importantes, sinon la plus importante, des travailleurs roumains dans la dernière décennie. À ton avis, peut-on parler lors de cette grève, d’émergence de certaines formes d’auto-organisation, de structures de type syndical, d’auto-défense ?

P.G. : Oui, bien entendu. La vallée de la Jiu est d’ailleurs une zone où il y a depuis longtemps une tradition ouvrière, industrielle (depuis l’empire austro-hongrois). Les membres du comité de grève, les principaux animateurs, ont été élus à partir d’un système qu’on pourrait appeler de « sages ». Ils étaient également membres du parti (il s’agissait avant tout d’une couverture) mais ils figuraient au comité en tant que « sages » en quelque sorte ! Il s’agit là d’un réflexe communautaire, tribal, qui a joué un rôle important dans le syndicalisme roumain d’avant-guerre.

Je ne sais pas, car je n’ai pas eu d’informations à ce sujet, si les grévistes sont arrivés à se structurer également en fonction d’autre chose que d’un éventuel siège de la part des forces de l’ordre, siège qu’ils craignaient avant tout. Donc il y a eu un système d’auto-défense qui a bien fonctionné à l’égard de multiples provocations : les mineurs ont été arrosés par les pompiers, frappés par les miliciens et même par les membres de la garde de Ceausescu. Ils ont très bien su résister aux provocations, mais malheureusement tout cela ne leur a servi à rien. Ce n’était pas leur faute, ils ont fait tout ce qui était humainement possible.

Radio Libertaire, le 20 novembre 1982

Paul Goma a publié en France :

  • La cellule des libérables, Gallimard, 1971
  • Elles étaient quatre…, Gallimard, 1974
  • Gherla, Gallimard, 1976
  • Dans le cercle, Gallimard, 1977
  • Garde inverse, Gallimard, 1979
  • Le tremblement des hommes, Seuil, 1979
  • Les chiens de mort, Hachette, 1981

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