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Le Tocsin n°1 (25 mai — 1er juin 1890)
La semaine sanglante
La nuit du 25 mai 1871
Article mis en ligne le 15 mai 2008

par Mie (Louis)
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C’était
à la dernière heure du jour, la couleur fauve de
l’incendie allait bientôt seule éclairer Paris. A
l’approche de la nuit, la lutte expirante se relevait de temps à
autre comme par soubresauts furieux.

A ces
moments, canons, mitrailleuses, chassepots, se multipliaient. Les
coups de l’artillerie se précipitaient en feu de peloton ; le
bronze lui-même semblait avoir pris rage. La veille, du haut de
la tribune, Thiers, avait en parlant des événements de
Paris, laissé tombé ces mots, les plus navrants
peut-être que l’histoire ait jamais entendus : « les
représailles du désespoir !
 » L… et moi nous
cheminions remontant la rue de Tournon et nous dirigeant vers cette
sinistre encoignure droite de la porte du Luxembourg qui, le
lendemain, fut la première station de l’agonie de Millière.

Nous
vîmes passer un piquet de soldats qui marchaient à pas
pressés, ayant au milieu d’eux trois citoyens.

L’air
grave, résolu et parfaitement calme de ceux qu’on conduisait
ainsi, nous trompa. Nous ne devinâmes point le but vers lequel
ils allaient ; mais lorsque nous eûmes fait une cinquantaine de
pas, un cri énergique et une décharge de chassepots
nous l’apprirent.

Tous
trois étaient couchés sur le trottoir ; deux étaient
tombés raides morts, l’autre s’agitait dans les dernières
convulsions. On prit celui-là par le bas des jambes, et d’un
retour de bras, on le rangea le long du mur ; un dernier coup de feu
dans la tempe l’avait achevé.

Une
petite vieille femme qui se trouvait devant moi, se retourna alors ;
elle avait aux lèvres un sourire d’indignation et
d’étonnement ; ses mains se croisaient sur un livre de prière
et un chapelet. Je crus qu’elle allait formuler quelques paroles de
pitié. « Croyez-vous, monsieur, me dit-elle, les
lâches ! au moment où on les fusillait, ils criaient :
Vive la Commune !
 »

Comme
la foule s’assemblait, une jeune ouvrière s’approcha du
trottoir et glissa sur une tache sombre.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » fit-elle, regardant
à ses pieds et pâle d’horreur.

« Eh !
la petite mère, dit un soldat, est-ce que vous croyez que
c’est de l’eau claire qu’ils ont dans la poitrine ? »

La
pauvre enfant frappa précipitamment le pavé de sa
chaussure sanglante et descendit en courant la rue de Tournon.

— O
— 

Nous
quittâmes le Luxembourg et pendant quelques instants nous
marchâmes au hasard, l’âme glacée du triste
spectacle que nous venions de voir, écoutant les grondements
sombres du canon, et levant les yeux vers l’horizon qui se faisait
plus enflammé et plus rouge, à mesure qie
s’épaississait l’ombre ; la nuit était venue.


étions-nous ? Je ne sais. La rue était déserte ; à
peine de minute en minute, un passant qui s’en allait rapide et comme
s’il fuyait ou poursuivait quelqu’un ; des portes closes et muettes ;
des fenêtres fermées ; aux carrefours des barricades
éventrées, des tranchées sombres, dans
lesquelles avait roulé un peu de tout et un peu de tous. L’une
d’elle gardait encore le corps d’un cheval blanc attelé à
son caisson.

A ce
moment nous nous retournâmes ; près de nous quelqu’un
sanglotait.

Deux
femmes étaient là. Non de celles que Paris voit assises
à l’étalage extérieur des cafés du
boulevard ; c’étaient deux femmes d’ouvriers, chacune portant
un enfant les autres
n’en ont pas.

Elles
ne marchaient pas les
malheureuse se traînaient.

« Mais
où me mènes-tu, disait celle qui pleurait ; on ne veut
nous recevoir nulle part, et puis je te dis que j’ai faim ! »

Celle-là
tenait l’enfant de ses deux bras et lui donnait le sein, mais
l’enfant qui tétait pleurait aussi ;
que pouvait lui donner cette mamelle d’affamée ?

« Viens, »
répondit l’autre.

« Mais
où ? mais où ? dis le moi ! » continuait la
malheureuse qui continuait d’allaiter.

L’autre,
alors, se retourna vers sa compagne hésitante et nous pûmes
la voir.

Grande,
hâve, extraordinairement pâle, elle portait son enfant
sur le bras gauche. Il avait trois ou quatre ans peut-être ;
c’était la faim toute petite. Les deux bras étaient
levés et raidis, sa bouche muette, ses petits poings crispés.
L’estomac inassouvi jette parfois de ces cris qui se glacent et
s’immobilisent, se font statue.

« Viens ! »
répéta-t-elle, et du bras droit montrant l’horizon
rouge : « Il pleut des obus, là-bas, on nous recevra. »
Et elles se remirent à marcher.

« Prenez
ceci, lui dit l’un de nous, prenez madame, » fit-il, offrant
quelques humbles pièces blanches.

Mais
la grande femme maigre saisit le bras de la plus petite : – « C’est
inutile, dit-elle, bientôt nous n’aurons plus faim. »

Nous
les vîmes se perdre dans la nuit, et la dernière chose
que nous pûmes distinguer au milieu de l’ombre fut le petit
bras blanc, pâle et crispé de l’enfant, dont le poing
était tourné vers le ciel.

— O
— 

Dans
l’espace d’une heure, nous avions vu toute l’histoire du prolétariat
au dix-neuvième siècle : l’homme adossé au mur,
la femme dans la rue, l’enfant le poing serré par la faim et
au dessus d’eux le canon hurlant la répression !…

25
décembre 1871.

Louis
Mie


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