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La Vie ouvrière n°8 (20 janvier 1910)
La grève des tisseurs de Lille
Article mis en ligne le 5 avril 2008

par Deverné (A.)
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Une
nouvelle fois, les tisseurs de Lille et environs, au nombre de 5000
sont en grève. Ils demandent l’unification des tarifs du
tissage de la toile, de manière à empêcher la
concurrence patronale de s’exercer sur le dos des ouvriers.

La
corporation des ouvriers tisseurs est peut-être celle qui a été
le plus éprouvée par les vicissitudes du régime
capitaliste. C’est elle qui, depuis un siècle, a fourni les
exemples les plus décisifs, les plus saisissants de la misère
prolétarienne.

Qu’on
se rappelle l’enquête si prudente, si mesurée pourtant,
faite sous le règne de Louis-Philippe, par l’économiste
bourgeois Villermé : « De tous les quartiers ouvriers de
la région du Nord, des caves infectes et des greniers glacés,
s’exhale comme une odeur d’abjecte souffrance. La mortalité
des enfants est effroyable : la tuberculose et la chlorose blêmissent
le visage des femmes et déciment les générations. »

Chose
atroce : une partie du patronat spéculait, non seulement sur
cette misère, mais encore sur les vices et la déchéance
morale qui en formaient la suite. Il est impossible de lire sans
frémir le témoignage de Villermé : « Je
pourrais nommer des villes où des fabricants honorables, des
magistrats, des membres de conseils municipaux et d’autres personnes
non moins dignes de foi, m’ont dit avoir entendu des chefs de
maisons, surtout de maisons récentes et encore mal affermies,
avouer que, loin de vouloir donnera à la classe ouvrière
de bonnes habitudes, ils faisaient des vœux, au contraire, pour que
l’ivrognerie et la mauvaise conduite s’étendissent à
tous les individus qui la composent : de cette manière, aucun
d’eux ne pourrait sortir de sa condition… »

Si
la vie des prolétaires du textile a été si
longtemps déprimée et douloureuse, c’est que contre eux
toutes les conditions défavorables de la production
capitaliste se sont en quelque sorte coalisées.

D’abord
comme l’industrie du tissage l’a été si longtemps, et
l’est encore, particulièrement dans le Cambrésis, à
moitié orale, exercée à son domicile, par le
cultivateur, le salaire des tisseurs et tisseuses n’a été
longtemps qu’un salaire d’appoint : de là un point de départ
très faible pour l’évolution et l’évaluation des
salaires.

En
outre, plus que dans les autres industries, s’exerce la concurrence
déprimante des femmes et des enfants.

Enfin
c’est dans le textile que les révolutions techniques, ont eu
le plus de soudaineté ; et la complication, la variation, la
diversité des produits, soumis à tous les caprices de
la mode, dérobaient sans cesse aux travailleurs toute base
ferme et large de discussion et d’action.

De
là, la lenteur, les difficultés exceptionnelles, les
intermittences de l’amélioration des conditions du travail
dans l’industrie textile.

Qu’il
y ait eu depuis un demi-siècle quelque vague progrès
dans l’amélioration du sort du tisseur, nous ne le
contesterons point. Mais ce progrès n’a pas réussi à
conjurer la misère qui sévit sur la corporation : misère
qui n’est point exceptionnelle, qui n’est point particulière à
certains ouvriers, qui ne résulte point, pour eux — comme
cela arrive parfois — d’une maladie prolongée ou d’un
chômage persistant, mais qui est devenue la condition normale,
le régime permanent, des travailleurs.

Pour
citer notre expérience personnelle, nous avons, de nos propres
yeux, observé ces ménages lamentables, ces ménages
si pauvres, habitant des logements si réduits, si exigus, que
le père, la mère, les fils, les filles, les
grands-parents, — la vieillesse, l’age mûr, la puberté
— tout cela était entassé pêle-mêle dans
une promiscuité atroce, misérable, où, seule,
l’idée du vice peut germer. Et dans cette riche cité
d’Armentières, que l’on a surnommée « la reine
de la toile
 », nous avons vu des lits qui n’avaient pas un
morceau de toile pour couvrir la nudité et la pudeur des,.
enfants.

La
responsabilité des patrons est grande dans les misères
et les souffrances des ouvriers. Tous n’adoptent pas en même
temps l’outillage perfectionné, et ceux qui gardent les
méthodes surannées et dispendieuses ne peuvent
supporter la concurrence des premiers et ne se maintiennent qu’en
rognant les salaires.

Ce
n’est pas de la concurrence étrangère que souffre
l’industrie textile, mais de ces formes dégradées de la
concurrence intérieure où le salaire, dérisoirement
bas, fait les frais de la routine industrielle. Un seul remède
pourrait mettre un frein au gâchis patronal, c’est
l’unification des tarifs.

C’est
là, le sens de la lutte engagée, c’est là, la
caractéristique vraie et profonde du conflit dont Lille est
actuellement le théâtre : l’unification des tarifs
permettra au prolétariat textile d’opposer à des causes
de dépression continuelle, une organisation plus homogène ;
elle obligera le patronat, l’industrie, à se régler un
peu, à se mieux ordonner. Assurer l’unification des tarifs,
c’est vraiment améliorer la condition dos ouvriers.

Les tarifs

La
façon dont se présente la question des tarifs mérité
grande attention. Le travail sur deux métiers a permis aux
patrons de réduire les tarifs.

Il
ne faut pas confondre tarifs et salaires. Ainsi, le salaires à
Armentières, sont plutôt inférieurs à ceux
de Lille, mais les tarifs à Lille sont bien inférieurs
aux tarifs d’Armentières. Cela tient à ce qu’à
Lille, on fait subir à l’article produit sur deux métiers
une réduction de tarif du 20, 30 et même 40%. À
Armentières, les ouvriers ont refusé de travailler sur
deux métiers. Au lieu de produire 300 à 400 mètres
par semaine comme cela se fait à Lille, l’ouvrier armentiérois
ne peut arriver à fournir que 200 à 250 mètres,
au maximum. Tel article payé à Armentières 10
centimes, n’est payé que 8 centimes à Lille, soit 2
centimes de réduction au mètre, cela fait de 4 à
6 francs de moins par semaine, pour le travail sur un métier.

Voilà
un premier point qu’il importait de préciser.

À
Lille, les tarifs varient d’usine à usine. Le même
article travaillé dans deux usines se paie suivant des tarifs
qui diffèrent de 20%. Et il arrive que dans certaines de ces
usines, l’outillage étant le même, le rendement par
conséquent le même, les salaires néanmoins
diffèrent. Enfin, il y a des maisons qui n’ont pas à
proprement parler de tarif. Dans un même atelier, un article
ayant le même numéro de compte, le même duitage
est payé d’une façon différente, selon la
« marque », c’est-à-dire selon les concessions qu’un
patron aura consenties à un client pour enlever la vente.
C’est le salaire de l’ouvrier qui paye les concessions de
l’industriel et qui fait les frais de la concurrence interpatronale.

C’est
pour toutes ces raisons qu’a Lille, des tisserands, pères de
famille, gagnent 12 francs certaines semaines, alors que d’autres
gagnent, à travail sur même articles, de 20 à 22
francs par semaine.

C’est
pour faire cesser cette anomalie industrielle que les tisseurs
demandent l’unification des tarifs.

L’origine de l’unification des tarifs

Jusque
vers 1880, Armentières était, dans le Nord de la
France, l’unique centre de la fabrication mécanique de la
toile de lin, et les quelques rares usines, établies en dehors
de l’agglomération d’Armentières-Houplines, ne
comptaient, qu’un nombre de métiers négligeable
vis-à-vis des 5 à 6.000 unités que faisait alors
battre la « reine de la. toile ».

Dès
1881, de nombreux tissages commencèrent, à se monter
tout autour d’Armentières, jusqu’à Estaires,
Hazebrouck, Lille, etc., et il ne tarda pas à en résulter
un grand excès de production, qui amena une crise très
grave. Comme les usines nouvelles avaient imposé à
leurs ouvriers des tarifs très inférieurs à
celui d’Armentières, et cela, pour du travail absolument
semblable sur des métiers en tous points identiques, elles
produisirent à meilleur marché, purent vendre à
plus bas prix et obtinrent la préférence des commandes.
Cette supériorité à une époque de
surproduction fut écrasante pour le centre
d’Armentières-Houplines, où, de 1883 à 1890,
huit établissements et près de mille métiers
disparurent, tandis que les tissages les plus favorisés de la
place n’arrivaient à faire battre qu’une partie de leurs
métiers, et cela même pendant un nombre réduit
d’heures de travail.

C’est
alors que certains patrons d’Armentières, acculés par
le manque de commandes, cherchèrent une solution dans la
réduction des prix de façon.

Les
camarades d’Armentières refusèrent de laisser
compromettre ainsi leurs intérêts. En 1889, ils
déclarèrent la grève générale.

Cette
grève de 1889 n’avait pas d’autre but que de parvenir au
maintien et à la généralisation sur la place
d’Armentières du tarif qui avait été appliqué
jusqu’en 1883. Le ouvriers triomphèrent et obtinrent la
reconnaissance officielle d’un tarif uniforme pour tous les tissages
d’Armentières-Houplines. Mais, bien que légitime, ce
succès aurait été fatal pour l’avenir
d’Armentières, à cause de la concurrence des tarifs
réduits des nouveaux centres de fabrication, si un événement
économique heureux n’était venu lui apporter la planche
de salut. La toile métis (fil et coton) article nouveau,
entrepris par quelques maisons d’Armentières, prit subitement
un développement considérable autant qu’inattendu. Tant
à cause de l’infériorité de son prix, que de sa
moindre durée à l’usage, les consommateurs achetèrent
en métis des métrages très supérieurs à
ceux qu’ils prenaient habituellement en pur fil, et en 1892, la
consommation générale de la toile s’équilibra
avec la production totale des métiers d’Armentières-Houplines
et des autres centres réunis.

Malheureusement,
la situation privilégiée des centres d’Estaires,
Hazebrouck, Bailleul, Halluin, Lille, etc., au point de vue de
l’établissement des prix de revient tenta de nouveau les
capitalistes et nombre d’usines sortirent bientôt de terre sur
tous ces territoires, si bien qu’en 1900 une nouvelle surproduction
amena une nouvelle crise de l’industrie de la toile, dont Armentières
dut supporter tout le poids.

Ce
manque d’équilibre entre la production des divers centres de
tissage — dont tous les travailleurs étaient victimes —
attira d’une façon spéciale l’attention de la
commission mixte, instituée à Armentières pour
la révision du tarif de 1889, et qui examina en 1904, la
situation générale du tissage de la toile dans
l’arrondissement de Lille et la vallée de la Lys.

Ouvriers
et patrons firent cette triple constatation :

1°’
Que les prix du tarif de 1889 étaient de 15 à 20%
supérieurs à presque tous les prix payés hors
d’Armentièes-Houplines ;


Que pour exploiter cette différence de prix de la
main-d’œuvre, plus de 4.000 métiers nouveaux (dans ce nombre,
ne sont pas compris, bien entendu, les métiers de coutil et de
linge de table) s’étaient montés hors
d’Armentières-Houplines depuis 1883, tandis que pendant ce
temps, l’effectif d’Armentière-Houplines était revenu à
son chiffre de 1883, soit à sept mille métiers ;


Qu’à la faveur des tarifs réduits, les tissages de
l’extérieur battaient en pleine activité, tandis que
nombre de métiers restaient arrêtés, et que le
nombre normal d’heures n’était pas atteint, à beaucoup
près, sur la place d’Armentières-Houplines.

Malgré
cette situation, les ouvriers de la commission mixte, après
avoir pris l’avis des syndicats d’Armentières et aussi des
syndicats de tous les autres centres textiles de la région,
exigèrent et obtinrent des patrons d’Armentières-Houplines
une augmentation de 8% comme conséquence de l’application de
la loi Millerand-Colliard, mais ils n’hésitèrent pas à
proclamer la nécessité absolue d’un tarif uniforme de
façons pour le tissage de la toile dans l’arrondissement de
Lille et dans la vallée de la Lys.

Tous
les syndicats textiles furent à ce moment d’accord pour
déclarer que la concurrence entre patrons ne devait pas se
faire sur le dos des ouvriers, et qu’il ne pouvait pas convenir aux
tisseurs des différents centres de tissage de mettre dans une
situation critique les tisseurs d’Armentières en accaparant le
travail par des réductions injustifiées sur la
main-d’œuvre.

Les
énormes sacrifices ainsi imposés à la classe
ouvrière par les patrons des tarifs réduits, sacrifices
se chiffrant par une perte hebdomadaire de deux à quatre
francs par ouvrier et par une perte annuelle totale de près
d’un million pour l’ensemble des tisseurs, apparaissaient alors à
tous les travailleurs conscients comme aussi vains que dangereux.

La
question de l’unification des tarifs était donc nettement
posée. Pourquoi n’est-elle pas encore résolue ?

Il
n’y a pas lieu de s’arrêter longtemps à l’affirmation
fantaisiste de certains patrons de Lille, d’Halluin, d’Estaires et
d’autres lieux que l’unification n’est pas possible, que le tarif
d’Armentières ne peut pas être appliqué dans
leurs usines, parce qu’on y fabrique des genres totalement différents
des toiles d’Armentières. Chacun sait, pour peu qu’il soit
tisseur, que les tissages de Bailleul, d’Estaires d’Hazebrouck, ne
produisent pas autre chose que de la toile d’Armentières, que
si dans quelques tissages de Lille et des environs, quelques métiers
sont occupés à des articles spéciaux, les quatre
cinquièmes, sinon plus de l’ensemble de ce centre tissent
uniquement les genres dont Armentières avait le monopole avant
1883.

Il
ne semble pas non plus utile de prendre en considération ce
dire de certains autres patrons de Lille, que le tarif appliqué
dans leurs usines est au moins égal, sinon supérieur,
au tarif d’Armentières.

S’il
en était réellement ainsi, les dits patrons ne
refuseraient certainement pas de communiquer leurs tarifs, et ne
craindraient pas la lumière d’une discussion en commission
mixte. Les enquêtes faites par les syndicats montrent que les
prix payés en dehors d’Armentières-Houplines sont de
plus de quinze pour cent inférieurs à ceux du tarif
élaboré en 1904 par la commission mixte d’Armentières.
On peut dire, sans crainte d’un démenti que les prix
actuellement payés à Lille sont de plus de dix pour
cent inférieurs aux prix pratiqués à
Armentières, il y a plus de trente ans, alors que la vie était
pour l’ouvrier beaucoup moins chère qu’aujourd’hui.

L’unification
des tarifs s’impose pour l’avenir des tisseurs de l’arrondissement de
Lille et de la vallée de la Lys. C’est pour ne pas l’avoir
assez tôt compris que les camarades lillois se sont pendant
plusieurs années désintéressés de cette
question, et ont ainsi retardé la réalisation de ce
progrès social.

Avant la grève

Au
mois de février dernier, les tisseurs d’Armentières-Houplines
proposèrent à leurs camarades de la région de
reprendre en commun une nouvelle campagne pour obtenir du syndicat
des fabricants de toiles de chaque localité un tarif général
uniforme.

Pour
Armentières, où fonctionne toujours la commission
mixte, il n’y eut qu’à réviser les tarifs III et IV,
travail sur deux métiers (coton et fil), travail sur deux
métiers (avec apprenti). Ces tarifs furent relevés de
10 et 15%.

Ailleurs,
les négociations et l’agitation commencèrent. Le
syndicat de Lille entrait en mouvement : 300 tarifs en blanc furent,
imprimés et remis à des délégués
spéciaux afin de relever avec la plus scrupuleuse exactitude,
dans chaque usine du secteur de Lille, les tarifs en vigueur.

Ce
travail terminé, le syndicat patronal recevait le 22 mai une
lettre du syndicat ouvrier sollicitant la réunion d’une
commission mixte chargée d’examiner ses propositions
d’unification des tarifs.

Le
syndicat des fabricants de toile déclinait cette proposition
de rechercher avec les ouvriers les voies et moyens permettant,
d’aboutir sans heurt. Il arguait qu’il n’avait ni qualité, ni
mandat, pour engager de telles négociations et il invitait la
chambre syndicale ouvrière à adresser une demande
individuelle à chacun des patrons.

Le
9 juin, le syndicat ouvrier adressait aux 28 patrons lettre, leur
sollicitant une entrevue, et dans laquelle il se défendait
d’être un fomenteur de grève.

Une
seule réponse favorable émanant d’un des industriels
les plus notables de Lille lui parvint.

Le
syndicat résolut de vaincre ce mauvais vouloir, en montrant
aux patrons la volonté unanime des ouvriers de la corporation,
et il décida de commencer sans délai une série
de conférences organisées dans le voisinage de chaque
usine. Elle débuta le 20 juin.

Les
orateurs firent observer que l’industrie textile traverse en ce
moment une période de prospérité dont les
patrons doivent profiter pour écouter les revendications de
leurs salariés. Ils insistèrent sur l’équité
d’une unification des tarifs dans tous les tissages de Lille et
environs qui fixerait le même prix de façon pour les
articles identique

Après
chacune de ces conférences, les ouvriers étaient
appelés à voter un ordre du jour donnant mandat au
syndicat textile de Lille de s’entendre avec la Fédération
National et avec l’agglomération de la vallée de la
Lys, pour prendra les mesures nécessaires pour faire aboutir
l’unification.

Ainsi
mandaté, le secrétaire du syndicat textile sollicitai
du préfet du Nord une entrevue qui fut fixée au 22
juillet Les délégués Bauche et Creton
entretinrent le préfet question et le mirent au courant de la
situation. Ils exposèrent que c’est par la conciliation que le
syndicat veut obtenir l’unification, qu’il n’a jamais été
dans ses intention d’entraîner aveuglément les tisseurs
dans un mouvement de grève ; qu’il désire entrer en
relations directes avec les patrons, bien persuadé que
l’entente naîtra de ces entrevues.

Le
préfet accepta d’intervenir auprès des patrons à
l’effet de rechercher les bases de l’unification.

À
la lettre du préfet, le syndicat patronal répondit
qu’il considérait l’unification des tarifs comme irréalisable,
que les ouvriers ont toute latitude pour faire entendre à
leurs employeurs les réclamations légitimes qu’ils
peuvent avoir à formuler.

Commue
on le voit, la réponse des fabricants de toile fui un refus
brutal d’entrer en pourparlers avec le syndical ouvrier, qui n’a,
comme on l’a remarqué, rien du tempérament
révolutionnaire.

Rouges et jaunes

Jusqu’au
10 septembre, il n’y eut rien de bien saillant. À cette date
le secrétaire du syndicat textile d’Houpline adressa à
tous les syndicats textiles de la région — rouges et jaunes
— l’appel suivant :

Camarades,

Vous
êtes priés d’assister à la réunion des
Syndicats de la toile de la région, qui aura lieu le dimanche
12 septembre 1009, à 4 heures du soir, à l’estaminet de
l’Abattoir, rue Nationale, à Armentières.

Ordre
du jour : l’unification des tarifs. Mesures à prendre.

Comptant
sur…

Pour
l’agglomération de la toile :

Henri
Rose,

Secrétaire
du Syndical Textile d’Hauplines.

À
cette réunion 41 délégués, représentant
14 syndicats ouvriers de la toile étaient présents.

Après
quatre heures de discussion, l’ordre du jour suivant fut mis aux
voix : Les délégués de l’agglomération de
la vallée de la Lys, réunis le 12 septembre, à
quatre heures du soir, Estaminet de l’Abattoir (siège du
syndicat indépendant), après avoir étudié
la campagne faite par Lille pour l’unification des tarifs ; heureux
d’avoir mis les deux syndicats de Lille (rouge et jaune) d’accord sur
toute l’action à entreprendre pour cette question, donnent
mandat de tenter les dernières démarches auprès
du syndicat des fabricants de toile de Lille ; décident que le
résultat, de leurs négociations sera soumis à
une dernière réunion de l’agglomération, qui
fixera définitivement les moyens à employer pour l’aire
aboutir cette légitime revendication réclamée
par la classe ouvrière textile. Confiants dans les nouvelles
décisions des patrons toiliers lillois, les délégués
se séparent au cri de « Vive l’Unification ! »

Cet
ordre du jour fut voté à l’unanimité par les
syndicats représentés dont voici la liste :

Armentières,
l’Association. syndicale Textile, le Syndicat fraternel,
l’Union ouvrière ; Lille, le Textile et
l’Indépendant ; Houplines, Hazebrouck, Perenchies,
Bailleul, Estaires, Nieppe, Erquinghem, La Chapelle d’Armentières.

Ainsi
qu’on vient de le voir, l’entente des rouges et des jaunes fut
préconisée par les syndicats de l’Agglomération
de la toile.

C’est
un spectacle peu banal et de nature à susciter la réflexion
que cette réunion d’hommes aux opinions si antagoniques
d’ordinaire. Il est vrai que nous sommes en plein réformisme
et… nous comprenons maintenant pourquoi Renard quand il nous
donnait, au Congrès d’Amiens 1906, le nombre des syndiqués
du Nord s’égarait jusqu’à compter avec les siens tous
les jaunes. Il est vrai encore que la nuance est presque
imperceptible entre nos bons réformistes et nos excellents
jaunes…

En
conformité des résolutions prises par les délégués
des centres toiliers au Congrès du 12 septembre à
Armentières, les délégués lillois des
deux syndicats se réunirent le 14 septembre à sept
heures du soir, 37, rue de Béthune à Lille.

Après
discussion, ils décidèrent d’adresser au Préfet
du Nord une nouvelle demande d’entrevue. Ils décidèrent
également que les frais que pourrait occasionner la campagne à
continuer seraient supportés par les deux syndicats.

Le
vendredi 17 septembre, ils furent reçus à la préfecture
par son Secrétaire général. L’entretien dura une
heure, les délégués exposèrent la
situation et le désir des organisations ouvrières de
solutionner la question au mieux des intérêts de tous,
mais comme le refus patronal d’entrer en discussion empêchait
tout arrangement, le secrétaire général, au nom
du Préfet, promit aux délégués que tout
le possible serait fait pour tenter un arrangement.

Le
mercredi 29 septembre, sous la pression préfectorale, se tint
salle de la Société Industrielle, une réunion
des patrons tisseurs à laquelle assistaient le Préfet
du Nord et le maire de Lille.

À
l’unanimité, les patrons confirmèrent ce qu’ils avaient
écrit précédement au Préfet, à
savoir que l’unification des tarifs était impossible et que si
des ouvriers avaient des réclamations à faire, ils
étaient tout disposés à les écouter.

Le
même soir, à neuf heures et demie, les délégués
de la Commission Intersyndicale se réunirent au siège
choisi par eux, 47, rue de Béthune, pour examiner la réponse
patronale parvenue par l’entremise du Préfet.

Les
délégués décidèrent d’organiser
pour le surlendemain une réunion privée des syndiqués
des deux organisations, puis de se rendre à la réunion
de l’Agglomération de la toile qui se tiendrait dimanche 3
octobre, à quatre heures de l’après-midi, à
Armentières.

À
cette réunion, 18 syndicats étaient représentés.
Après discussion l’ordre du jour suivant fut voté :

Les
Syndicats ouvriers textiles de Bailleul, Bac-Saint-Maur,La Chapelle
d.’Armentières, Houplines, Armentières (3), Roncq,
Halluin, Lille (2), Hazebrouck, Nieppe, Pérenchies, Estaires,
Erquinghem, représentés par 46 délégués,
réunis le dimanche 3 octobre 1909 à 4 heures du soir, à
la Coopérative l’Avenir, place du rond-point d’Armentières ;

Après
avoir examiné le refus hautain des fabricants de toiles aux
propositions de discussion courtoise sur le projet d’unification des
tarifs à Lille ;

Éstiment,
que les patrons ne peuvent pas justifier leur argumentation en
déclarant inacceptable un tarif qu’ils ne veulent pas
discuter ;

Décident
que les ouvriers et ouvrières des tissages de Lille et
environs doivent poursuivre l’unification des tarifs par la grève
générale des tissages là où les patrons
refuseront l’unification.

Le
travail ne devra pas cesser où le tarif sera accepté,
sous réserve que les ouvriers laisseront 1 franc par semaine
et les ouvrières 50 centimes, pour soutenir leurs camarades en
lutte.

En
outre, tous les syndicats s’engagent à nourrir et loger les
grévistes qui viendront vendre les tickets officiels dans
leurs localités et à verser une cotisation hebdomadaire
sur les fonds des syndicats.

De
plus quatre syndicats sont partisans de soutenir Lille par la grève
générale, dont trois réservant, la grève
générale au jour où où les syndicats se
déclareront impuissants à marcher seuls.

Enfin
onze syndicats sont pour l’appui financier, dans la plus large mesure
de leurs moyens.

Décident
qu’une grande réunion générale de tous les
ouvriers et ouvrières des tissages de Lille soit organisée
dans la plus grande salle de leur ville, dans laquelle les délégués
de l’Agglomération de la toile viendront continuer leurs
engagements avant de passer au vote sur la déclaration de la
grève.

Le
30 octobre, la commission intersyndicale se réunit à
trois heures du soir à son siège.

Après
avoir élaboré définitivement les tarifs qu’elle
fit distribuer le jeudi 7 octobre, elle décida la distribution
d’un manifeste, convoquant pour le dimanche 10, à deux heures
précises du soir, salle. de l’Alcazar à Lille, tous les
ouvriers tisserands, à l’effet de décréter la
grève générale.

Tous
les tisserands de Lille et des environs étaient présents
à cette réunion.

Renard,
secrétaire de la Fédération Textile ; Créton
(rouge) et Lambert (jaune), secrétaires intersyndicaux ;
Coutel, président de l’Association des Syndicats Indépendants
(jaunes) ; Saint-Venant, secrétaire de la Fédération
locale des Syndicats de Lille ; Bauche, trésorier du Syndicat
Textile, et des délégués de Roncq, d’Halluin,
d’Armentières prirent la parole et exhortèrent les
tisserands à se’ mettre en grève et à suspendre
tout travail. Bien entendu ils demandèrent de ne pas se
départir du calme et de la réflexion qui sont tous
deux, dirent-ils, des gages de succès comme s’il était
encore possible de craindre l’énervement de ces bons moutons
syndiqués du Nord qu’ils ont complètement détournés
de tout acte révolutionnaire. Sur les 2.000 présents à
la réunion, 647 prirent part au vote. La grève fut
votée par 533 voix contre 112.

A.
Deverné

P.-S.
— Dès que la grève sera définitivement
terminée ; nous examinerons les conditions dans lesquelles elle
s’est déroulée.


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