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La Vie ouvrière n°8 (20 janvier 1910)
Le mouvement syndicaliste à Zurich
Article mis en ligne le 5 avril 2008

par Brupbacher (Fritz)
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I

Le
mouvement ouvrier de Zurich, et celui de la Suisse allemande en
général, présente des particularités qui
le distinguent du mouvement de l’Allemagne, et qui font pressentir
(surtout pour l’avenir) certains rapports avec le mouvement français.

Les
causes de ce caractère particulier sont de diverse nature. En
premier lieu, il ne faut pas oublier qu’en Suisse, et surtout à
Zurich, les institutions démocratiques ont atteint un haut
degré de développement.

Dans
le canton de Zurich, la classe ouvrière a réussi à
conquérir une part considérable du pouvoir politique
dans la commune et aussi, à un moindre degré, dans
l’État en cantonal. La municipalité (Stadtrat)
de la ville de Zurich, qui se composé de neuf membres entre
lesquels sont répartis les divers départements de
l’administration, compte actuellement quatre membres appartenant au
parti socialiste (Socialdemokraten), parmi lesquels le
directeur de la police municipale ; et une quantité d’emplois
subalternes dans l’administration de la ville sont occupés par
des membres de ce parti.

Il
en est ainsi, par exemple, dans le troisième arrondissement, —
arrondissement essentiellement ouvrier, — de tout le personnel de
l’office des poursuites, attendu que cette catégorie
d’autorités dépend aussi de l’élection
populaire. Ce fait a contribué fortement à la formation
de la manière de voir qui a cours à Zurich sur la
valeur de l’action politique parlementaire de la classe ouvrière.

L’ouvrier
zurichois a appris à connaître par l’expérience
ce qu’on peut attendre de l’entrée de « représentants
ouvriers » dans la législature et dans l’administration.
Il sait que ces « représentants » ne se distinguent
pas d’une façon bien tranchée des législateurs
et administrateurs bourgeois. Et c’est un des motifs pour lesquels,
dans le mouvement zurichois, on ne s’exagère pas la portée
de l’action politique et parlementaire, comme le font les camarades
d’Allemagne.

Ce
ne sont pas seulement les administrations, mais aussi les autorités
judiciaires qui renferment des éléments « socialistes » ;
et nous avons la bonne fortune, à Zurich, dans les grèves,
de voir affichés des arrêtés interdisant les
postes de grévistes, qui portent la signature d’un
administrateur municipal « socialiste » ; d’être
empoignés par une police « socialiste », poursuivis
pour délit de grève par un procureur général
« socialiste », et condamnés pour ce délit
par un juge « socialiste ». Nous avons le privilège,
en cas de poursuite pour dettes, de voir notre mobilier saisi et
vendu à l’encan par un huissier « socialiste ».

En
un mot, l’oppression de l’État se fait sentir à nous
par l’organe de représentants que nous avons élus
nous-mêmes et qui appartiennent au parti ouvrier socialiste, et
non pas seulement par l’organe de gouvernants bourgeois. Et on
comprend facilement que cette situation ne nous dispose pas à
une admiration bien enthousiaste de ce que peut produire la conquête
du pouvoir politique et parlementaire.

Un
autre résultat de nos belles institutions démocratiques,
c’est que les ouvriers qui nous arrivent d’Allemagne et d’Autriche,
élevés dans l’orthodoxe crédo de la
Socialdemokratie, reviennent en général très
promptement de leurs illusions en matière politique,
particulièrement dans les moments de grève, et que leur
naïve croyance fait place à un état d’âme
plutôt anti-parlementaire. Simple état d’âme,
d’ailleurs. Dans leur colère, ils s’en prennent à la
personne des politiciens zurichois : ils voudraient, nous disent-ils,
les voir remplacer par des hommes qui resteraient fidèles à
leurs principes (!).

Voilà
donc un point par lequel le mouvement zurichois se distingue de celui
des pays politiquement plus arriérés, comme l’Allemagne
et l’Autriche. Les illusions sur la démocratie sont moindres,
à Zurich que dans ces pays, l’arrivisme des politiciens y est
plus facile à constater, parce qu’à chaque instant
quelque ambitieux y obtient une place et, en conséquence,
retourne plus ou moins sa veste.

Une
autre particularité, qu’on retrouve également dans
presque tout le mouvement suisse, c’est le nombre considérable
des ouvriers étrangers. Pour la Suisse prise dans son
ensemble, on compte une proportion de 16,5% d’ouvriers étrangers
dans les industries auxquelles s’applique la loi sur les fabriques.
Mais la proportion réelle des étrangers n’est pas
donnée par ce chiffre, car les ouvriers de beaucoup de métiers
ne sont pas « protégés » par cette loi ; et
l’industrie du bâtiment, par exemple, qui est une de celles
auxquelles la loi sur les fabriques ne s’applique pas, n’occupe
presque que des travailleurs étrangers.

Tous
ces ouvriers venus du dehors, ne jouissant pas du droit électoral,
ne peuvent pas prendre part au mouvement politique et parlementaire.
Toute leur activité, par conséquent, se concentre dans
le mouvement corporatif ; .aucune préoccupation de succès
électoraux ne les trouble dans leur action syndicale. Dans la
population totale de la ville de Zurich, la proportion de la
population étrangère est de 34% ; et si on se limite à
la seule classe ouvrière, cette proportion doit être
encore plus élevée.

Mais
Zurich est en outre une ville dont la population ouvrière est
très flottante. Non Seulement les maçons et manœuvres,
presque tous, sont des nomades, mais dans la plupart des métiers
on trouve de nombreux ouvriers allemands et autrichiens qui, dans les
années de leur jeunesse, viennent passer un certain temps en
Suisse, et s’en retournent ensuite dans leur pays.

Il
en résulte que nous avons à Zurich, parmi les salariés
de nombreuses industries, beaucoup d’éléments jeunes et
énergiques, qui, après, un séjour plus ou moins
long, nous quittent, et sont remplacés, au fur et à
mesure, par une nouvelle génération de jeunes gens
venus de l’étranger. C’est là un facteur dont il faut
tenir compte pour bien apprécier ce qu’on peut attendre du
mouvement.

Il
faut savoir aussi, pour mieux comprendre la situation, quelles sont
les industries qui existent à Zurich, et à quel stade
du développement capitaliste elles trouvent.

Zurich
n’est pas, comme Winterthour par exemple, une ville où
dominent de puissantes fabriques, à côté
desquelles les petits ateliers ne jouent qu’un rôle
insignifiant. Sur les 34.000 ouvriers que compte Zurich (pour une
population totale de 180.000 hab.), il n’y en a que 10.000
travaillant dans les ateliers qui occupent plus de 100 personnes ;
environ 10.000 travaillent dans des ateliers occupant de 21 à
100 personnes, environ 7.000 dans des ateliers de 6 à 20
personnes, et plus de 8.000 dans des ateliers de 2 à 5
personnes. Et c’est là un fait dont l’importance ne saurait
être négligée.

La
classe ouvrière de la ville de Zurich s’est trouvée
jusqu’à présent en face de patrons auxquels il n’était
pas trop difficile de s’attaquer, en comparaison de ceux de la grande
industrie. Dans les petits ateliers, où l’on n’a pas à
mettre en branle le poids difficile à remuer d’une masse
considérable, où l’exemple individuel a une importance
plus grande, où l’on risquera plus facilement une grève
même avec peu de chances de succès, parce qu’on sait
qu’on retrouvera de l’ouvrage ailleurs, les ouvriers sont plus
disposés à entrer en lutte que dans les vastes usines,
où une grève coûte des sacrifices énormes,
et où beaucoup d’autres causes en rendent l’organisation et le
succès plus difficiles.

Il
est vrai que dans ces dernières années les patrons ont
cherché à contrebalancer ces conditions plus favorables
où se trouvent les ouvriers, en créant des
organisations locales et nationales, et qu’ils ont plusieurs fois
réussi à tenir ainsi leurs salariés en échec.

Il
ne saurait être question de décrire ici l’organisation
de résistance patronale, qui s’étend sur toute la
Suisse. Il suffira de dire qu’à la fin de 1908 l’Union
centrale suisse des patrons se composait de treize unions centrales ;
que le nombre des ouvriers occupés par les patrons ainsi
organisés était de 154.000, et que les salaires payés
annuellement par ces patrons s’élevaient, selon leurs dires, à
la somme de 156 millions de francs. Le nombre des ouvriers de
fabrique, en Suisse était, d’après le recensement de
1907, de 307.131. À côté des unions centrales, il
existe des unions locales des organisations patronales. On peut dire
que les patrons sont presque tous affiliés à ces
organisations, bien que dans le canton de Zurich un certain nombre
d’entre eux restent encore en dehors.

D’après
un rapport officiel de 1909, nous possédons dans le canton de
Zurich soixante et onze unions de patrons, et ces unions sont
fédérées entre elles. Les unions ont pour la
plupart des secrétaires permanents, et possèdent
généralement des agences de placement. Elles ont aussi
des relations à l’étranger, et à plusieurs
reprises elles se sont fait envoyer des « briseurs de grèves »
par leurs organisations sœurs d’Allemagne. Ç’a été
le cas, en particulier, lors d’une grève de menuisiers en
1909, où Zurich a reçu du Comité central de
Berlin les briseurs de grèves dont les patrons avaient besoin.

Passons
à la description des organisations ouvrières
zurichoises. Comme il a été dit, la ville de Zurich
compte environ 34.000 ouvriers d’industrie. Sur ce nombre, il y en
avait 11.666, à la fin de 1908, qui étaient organisés
en syndicats (Gewerkschaften). La plus grande partie de ces
syndicats font partie, d’une part, de la fédération
d’industrie ou de métier à laquelle ils ressortissent,
et, d’autre part, de l’Union ouvrière locale.

À
ces salariés il faut ajouter les travailleurs des chemins de
fer, qui n’appartiennent pas à l’Union ouvrière.

Les
fédérations d’industrie ou de métier
(Centralverbande) ont un caractère politique, bien que,
nominalement, elles soient neutres. Par leurs journaux professionnels
et par leurs caisses centrales, elles soutiennent officiellement
l’action du parti socialiste (socialdemokratische Partei) et
elles participent aux élections par des appels, etc. ;
toutefois, elles ne paient pas de cotisations régulières
au parti.

L’Union
ouvrière de Zurich, par contre, est, aux termes de son
programme, une organisation socialiste (socialdemokratisch),
et si on voulait juger, par la lettre de leurs statuts, des syndicats
qui en font partie, ils auraient tous le caractère de
syndicats socialistes. Il y a peu de temps encore, l’Union ouvrière
de Zurich avait à sa tête un comité unique, élu
à la fois par les syndicats et par les groupements politiques.
Mais comme les syndicalistes se sentaient gênés par les
politiciens, qui jouaient le rôle de frein modérateur,
ils ont réclamé en 1909, à la suite de la grève
des menuisiers, une séparation à l’amiable ; et
aujourd’hui il n’existe plus entre l’organisation syndicale et
l’organisation politique qu’un lien assez relâché. La
section syndicale et la section politique de l’Union ouvrière
ont maintenant chacune leur comité particulier, et leurs
réunions particulières de délégués.
L’une des sections s’occupe exclusivement de questions syndicales, et
l’autre s’occupe exclusivement de questions politiques. Les
politiciens se sont montrés disposés à accepter
de bon gré la séparation proposée par les
syndicalistes, parce que ces derniers transportaient trop, au goût
des politiciens, la méthode d’action directe dans le domaine
de la politique, et troublaient par là l’existence idyllique
des meneurs électoraux.

Comme,
depuis la nouvelle organisation, l’occasion ne s’est encore présentée
d’aucun grand mouvement d’ensemble, il n’est pas encore possible de
se prononcer sur la valeur de cette organisation nouvelle.

Avant
de parler des principales luttes qui ont été soutenues
contre le capitalisme par la classe ouvrière zurichoise, il
sera bon de dire quelques mots de la journée de travail et des
salaires dans la ville de Zurich. Nous empruntons les données
qui suivent à une statistique établie par le secrétaire
de l’Union ouvrière zurichoise.

Chez
les maçons et manœuvres, la journée est de dix heures ;
chez les peintres, de neuf heures ; chez les métallurgistes,
elle est de neuf à dix heures ; chez les ouvriers du bois, de
neuf heures ; chez les typographes (compositeurs et conducteurs de
machines), de neuf heures ; chez les relieurs, de neuf heures et
demie ; chez les tapissiers, de neuf heures.

Les
travailleurs municipaux (tramways, électricité, gaz,
balayeurs, etc.) ont la journée de neuf heures : ils ne l’ont
pas conquise par une revendication syndicale, elle leur a été
octroyée par un vote du corps électoral communal. Comme
partout, les travailleurs municipaux appartiennent aux éléments
les moins impulsifs, et qui se distinguent le moins par la conscience
de classe, tandis que le reste de la classe ouvrière s’efforce
constamment d’améliorer son sort. La ville de Zurich a
municipalisé presque tous les services publics ; et, comme elle
possède une classe très nombreuses d’électeurs
ouvriers qui ont le droit, non seulement de nommer des représentants
politiques, mais aussi de voter sur les lois, la situation économique
des travailleurs municipaux, grâce à l’action politique
parlementaire de l’ensemble des ouvriers, a fait dans ces dernières.
années de grands progrès. On n’en peut pas dire autant
de leur développement intellectuel et moral. Pris en masse,
ils forment la portion la moins avancée de la classe ouvrière
zurichoise, avec, néanmoins, un certain nombre d’honorables
exceptions.

Quant
aux salaires, celui des maçons est de 54 centimes l’heure ;
celui des manœuvres de 44 centimes, celui des charpentiers de 66 à
73 centimes, celui des peintres de 95 centimes, celui des tailleurs
de pierre de 75 centimes, celui des serruriers en bâtiment de
45 centimes, celui des monteurs et installateurs de 65 centimes,
celui des menuisiers et ébénistes de 66 centimes ; celui
des afficheurs de 75 centimes, celui des tapissier de 50 centimes,
celui des cordonniers de 48 centimes Le salaire annuel des
travailleurs municipaux va de 1.500 à 2.200 francs. Le cadre
de cet article ne nous permet pas d’entrer dans de plus longs détails
sur ce point.

Pour
faire apprécier ce que représentent ces salaires il
faut encore donner quelques indications sur le prix des logements et
des principaux moyens de subsistance. Nous les empruntons à
une statistique publiée par la Typographie. En 1908, le
loyer d’un logement de deux à trois pièces, à
Zurich, variait entre 500 et 1190 francs ; celui d’une chambre meublée
était de 17 à 30 francs par mois. Le prix de la pension
alimentaire pour un ouvrier était de 17 fr. 50 par semaine. Le
lait coûtait 23 centimes le litre, le pain 40 centimes le kilo,
la viande de bœuf 95 centimes le demi-kilo, le veau 1 fr. 20 le
kilo.

Ces
divers chiffres, s’ils sont un peu arides, permettront au moins au
lecteur de se former une idée plus nette de l’état des
choses que ne le feraient de simples généralités
non appuyées d’une documentation précise. Nous allons
maintenant, pour montrer l’esprit qui anime la classe ouvrière
de Zurich, raconter quelques-uns des mouvements de l’époque la
plus récente, et parler de l’attitude prise par les ouvriers à
l’égard d’un certain nombre de questions générales.

II

Nous
choisissons, pour caractériser les luttes, la résistance
et l’esprit de la classe ouvrière zurichoise, deux grèves
qui ont exercé une grande influence sur le développement
du mouvement. Ce sont celle des maçons et manœuvres en 1905,
et celle des métallurgistes en 1906.

La
lutte menée par les maçons en 1905 avait pour objet
d’obtenir la fixation d’un minimum de salaire et un contrat pour la
réglementation des conditions du travail. Le syndicat des
maçons et manœuvres avait envoyé en juin 1904 à
l’association des patrons de la maçonnerie un projet de
contrat, en l’invitant à se prononcer sur l’acceptation ou le
rejet de ce projet. Comme, au printemps de 1905, les patrons
n’avaient rien répondu encore, le syndicat revint à la
charge, en fixant le 25 mars pour dernier délai. Les patrons
alors, se décidèrent à répondre, et
refusèrent d’accepter le principe d’un minimum de salaire.
Là-dessus, le syndicat s’adressa au président de la
ville (titre équivalent à celui de maire) en
sollicitant sa médiation. L’intervention du président
resta sans résultat. Les maçons et manœuvres,
naturellement, avaient désiré, avant de déclarer
la grève, s’assurer de l’appui d’autres organisations
ouvrières ; ils s’étaient adressés, à cet
effet, au Comité central de leur fédération de
métier, et au Comité du Gewerkschaftsbund
(c’est-à-dire de la Fédération centrale des
syndicats professionnels suisses, qui a son comité à
Berne). Ces deux comités se prononcèrent contre
l’opportunité d’une grève, en donnant pour motif que
les maçons et manœuvres étaient insuffisamment
organisés. Mais l’Union ouvrière de Zurich, mieux
placée pour juger, se prononça en sens contraire :
malgré l’attitude négative du Comité central de
la fédération des maçons et du Comité du
Gewerkschaftsbund, l’ensemble des délégués
de l’Union déclara, le 30 mars, que celle-ci soutiendrait la
grève et ferait appel à des souscriptions. Toutefois
elle posa comme condition de ce concours que ce serait le Comité
de l’Union ouvrière qui prendrait la direction de la grève.

On
avait objecté aux maçons et manœuvres qu’ils étaient
mal organisés. Pour les lecteurs étrangers à la
Suisse, ceci a besoin de quelques explications. Dans la Suisse
allemande, le métier de maçon n’est généralement
pas exercé par des ouvriers parlant l’allemand et fixés
dans le pays, mais par des ouvriers italiens, qui presque tous ne
résident que temporairement à Zurich, pendant la saison
des travaux. Il y a bien un petit noyau d’Italiens sédentaires,
fixés à Zurich, mais ceux-là sont précisément
les éléments les moins vivants. Les ouvriers nomades
sont naturellement difficiles à réunir dans une
organisation. La difficulté est d’autant plus grande qu’on ne
trouve sur la place presque pas de militants et de propagandistes
parlant l’italien. Les caisses de grève de ces travailleurs
non sédentaires offrent donc peu de ressources, et c’est
justement la raison pour laquelle les maçons durent avoir
recours à l’Union ouvrière avant la déclaration
de grève.

Après
que l’Union eut donné son consentement, 2500 maçons et
manœuvres, c’est-à-dire la presque totalité de la
corporation, décidèrent la grève. Dès le
lendemain, 3 avril, à l’exception d’une centaine environ
d’individus, personne ne travaillait. Pour se désennuyer
pendant leur inaction forcée, les grévistes
constituèrent un corps de musique. Chaque gréviste
reçut une carte de contrôle, et dut tous les jours se
présenter au local des assemblées. Puis une police de
grève fut organisée par les ouvriers, d’accord avec la
police municipale. Chacun des membres de cette police de grève
dut porter un brassard de couleur rose, et eut la mission d’empêcher
les grévistes de se livrer à des actes inconsidérés.

Dès
le début de la grève, les grévistes firent une
démonstration pacifique dans les rues de la ville, au cours de
laquelle ils distribuèrent une feuille volante destinée
à faire connaître au public les revendications des
ouvriers. Ensuite le président de la ville fit une nouvelle
tentative de conciliation. Elle échoua.

Dans
la seconde semaine de grève commencèrent les
distributions de secours, sous la forme de bons remis aux familles,
de soupes préparées par une cuisine de campagne pour
les célibataires, et d’hospitalisation des enfants dans les
familles des ouvriers zurichois.

Les
organisations ouvrières décidèrent toutes le
versement par leurs membres de cotisations extraordinaires, s’élevant
de 50 centimes à 1 franc par semaine. Il fut distribué
pour 15.765 francs de bons.

Bientôt
se produisirent des conflits avec les « jaunes », et l’on
vit la police mettre sabre au clair. Dans un faubourg l’autorité
fit sonner le tocsin et marcher les pompiers, parce que les ouvriers
avaient voulu empêcher des « jaunes » de travailler.
La municipalité de Zurich décida de demander au
gouvernement de mettre des troupes sur pied pour le maintien de
l’ordre ; mais, pour une raison ou pour une autre, le gouvernement
n’accéda pas à ce désir.

Si
les ouvriers de Zurich s’étaient déclarés
solidaires des grévistes, la bourgeoisie témoigna de
son côté sa solidarité aux patrons. Les bourgeois
tinrent une grande assemblée et, ne se sentant pas
suffisamment secourus par les représentants de l’État,
décidèrent la fondation d’une Association bourgeoise
ou Bürgerverband [1].

Quelques
ouvriers s’étaient rendus à l’assemblée
convoquée par les bourgeois : ils y furent l’objet de voies de
fait brutales, et on les expulsa. Cet incident donna lieu à
une grande réunion de protestation de l’Union ouvrière,
à laquelle prirent part dix mille ouvriers, et à la
suite de laquelle une formidable démonstration parcourut la
ville.

Dans
la cinquième semaine, une assemblée des délégués
de l’Union ouvrière donna aux grévistes le conseil de
cesser la grève. Celle-ci se prolongea néanmoins
pendant trois semaines encore. Dans cette dernière période,
les grévistes exécutèrent en régie un
certain nombre de constructions.

Les
conflits entre grévistes et « jaunes » devinrent
toujours plus fréquents. La ville elle-même,
c’est-à-dire la direction municipale des travaux publics, qui
se trouvait entre les mains des socialistes, prenant ouvertement
parti contre les grévistes, logea les « jaunes »
dans le bâtiment de l’usine à gaz municipale et les fit
protéger par la police.

La
grève finit au bout de la huitième semaine. Ce fut la
médiation du gouvernement cantonal qui y mil un terme.

Les
ouvriers n’obtinrent pas le minimum de salaire qu’ils avaient
réclamé. On leur fit quelques petites concessions de
détail. Mais la classe ouvrière tout entière
retira de cette lutte un utile enseignement : elle apprit à
connaître cette vérité, que municipalité
et État ne sont pas autre chose que les chiens de garde du
capital. Et cet autre enseignement encore : que pour la réussite
d’une grève, l’argent et le calme ne sont pas des moyens
efficaces.

Après
la grève des maçons, le journal anarchiste Weckruf,
qui jusqu’à ce moment avait été peu répandu,
vil son tirage augmenter considérablement : la cause en était
la propagande faite par ce journal en faveur des idées de
grève générale, d’antimilitarisme et d’action
directe. La bataille avait fait comprendre à la classe
ouvrière la nécessité de recourir à des
moyens de lutte plus énergiques que ceux qui lui avaient été
recommandés précédemment.

Cette
grève nous offre un exemplaire du type classique des grèves
de maçons en Suisse : il lui manquait seulement l’inévitable
accompagnement de l’intervention de l’infanterie et de la cavalerie.
Cette lacune devait être comblée dans la grève
des métallurgistes de 1906, qui a fait mille fois plus pour
l’éducation de la classe ouvrière que de longues années
de propagande théorique.

Les
mois qui s’écoulèrent entre la grève des maçons
de 1905 et la grève des métallurgistes de 1006 furent
une période très intéressante. Le mouvement des
maçons avait mis les ouvriers zurichois dans un état
d’âme très particulier, une fermentation sans précédent.
Jusqu’alors on avait beaucoup espéré du
parlementarisme ; le gouvernement des meneurs des comités
centraux des organisations n’avait jamais été l’objet
de sérieuses critiques ; on s’était figuré, sans
plus approfondir la question, que pour triompher dans les grèves
il suffisait d’avoir des caisses bien garnies ; on avait cru pouvoir
compter sur la bienveillante placidité de l’État.

Toutes
ces opinions étaient maintenant ébranlées par
les expériences de la grève des maçons. Presque
tout le monde était mécontent. Les reproches, mérités
ou non, pleuvaient comme grêle sur les meneurs qu’on avait eu
l’habitude de suivre. Mais les nouvelles idées qui
commençaient à se former dans les têtes étaient
encore confuses. On n’y voyait pas suffisamment clair. Le Weckruf
rendit alors au mouvement un grand service en nous faisant connaître,
quoique de façon incomplète, les idées du
Congrès de Bourges. Il invita les ouvriers suisses à se
joindre à leurs camarades français pour la réalisation
de la journée de huit heures à la date du 1er
mai 1906.

Cette
propagande trouva assez d’écho pour que l’Union ouvrière
décidât de consacrer à la question des huit
heures une soirée de discussion. Au lieu d’une soirée,
il y en eut quatre. Et s’en suivirent les débats qui agitèrent
et intéressèrent toute la classe ouvrière. On
vit se produire une lutte entre les idées nouvelles de
l’action directe, de l’antimilitarisme, de la grève générale,
du fédéralisme, et celles du parlementarisme, du
centralisme, du système représentatif en général.

Ces
discussions furent alimentées par des conférences
faites dans toute la Suisse allemande, dans les syndicats, dans les
groupes politiques, sur le mouvement syndicaliste français. Et
partout on put voir d’importantes minorités, et dans bien des
endroits des majorités, qui voulaient, simultanément
avec les camarades français, en conformité de la
décision du Congrès de Bourges, faire un mouvement pour
la journée de huit fleures au 1er mai 1906.

En
même temps, les syndicalistes fondèrent à Zurich
une Ligue antimilitariste suisse. Jusque dans les plus petits
villages il fut parlé de l’antimilitarisme dans des centaines
de conférences contradictoires.

Mais
restons à Zurich. La masse des ouvriers n’y était pas
encore gagnée aux idées antimilitaristes. Il n’y avait
que cette minorité d’avant-garde, qu’on trouve toujours sur la
brèche, qui eût compris la doctrine nouvelle. La grève
des métallurgistes de 1906, à Laquelle se joignit
encore une nouvelle grève des maçons, devait amener aux
conceptions de l’antimilitarisme ceux qui ont besoin, pour
comprendre, d’avoir, au préalable, reçu quelques coups.

Cette
grève éclata en juin 1006 à la suite du renvoi
de quelques ouvriers d’une fabrique d’automobiles. Comme toujours,
les grévistes installèrent, devant la fabrique, des
postes de surveillants, tandis que l’État y envoyait ses
policiers. Bientôt se montrèrent des « jaunes »,
que les grévistes cherchèrent à empêcher
de travailler ; d’où quelques conflits avec la police.

Le
nombre des policiers fut augmenté ; celui des « jaunes »
augmenta aussi. Les grévistes, alors, placèrent devant
la fabrique aussi des postes de nuit. Les « jaunes »
étaient reconduits chez eux, après le travail, par la
police, dans des automobiles. Mais ils devaient traverser des
quartiers habités par une nombreuse population ouvrière,
au sein de laquelle se produisit bientôt une agitation intense.
Ce ne furent pas seulement des métallurgistes, mais des
travailleurs d’autres métiers, qui se mirent à la
disposition des grévistes pour les postes de surveillance et
les démonstrations. À la fin, tout le faubourg ouvrier
fut sur pied : on attendait les automobiles des « jaunes »,
pour les saluer, au passage, de compliments. peu flatteurs. Alors le
gouvernement ordonna la mise de piquet d’un régiment
d’infanterie et d’un escadron de dragons.Vinrent ensuite des conflits
entre les ouvriers et la police, de nombreuses arrestations, des
conflits avec la masse populaire dans le faubourg. Et, pour finir, un
régiment d’infanterie et un escadron de dragons firent leur
entrée dans la ville. La cavalerie fit des charges, le sabre
au clair ; il y eut une quantité de blessés. Celui qui
se permettait de sourire sur le passage des soldats était
sabré, empoigné et passé à tabac. Dans la
caserne, sous les yeux des officiers, des ouvriers furent si
cruellement battus à coups de cravache qu’il en résulta
pour eux une longue incapacité de travail.

On
commença alors à distribuer des feuilles volantes
antimilitaristes. La police réussit à saisir les
distributeurs et les auteurs, qui furent traduits devant un conseil
de guerre ; parmi eux se trouvait une femme. L’auteur principal fut
condamné à huit mois de prison. Le nombre des personnes
emprisonnées fut de 180 ; celui des blessés est
incalculable.

L’Union
ouvrière ayant voulu organiser une démonstration contre
ces violences, la démonstration fut interdite, au mépris
de toutes les garanties légales. Alors on se mit à
discuter sérieusement, pour la première fois,
l’éventualité d’une grève générale.

Des
gens qui, pendant des années, avaient systématiquement
réprimé, dans les organisations, toute libre parole
concernant la grève générale, l’antimilitarisme,
etc., se transformèrent subitement, en public, en partisans
« théoriques » du « principe » de la grève
générale, tout en se livrant à toute sorte de
manœuvres pour en empêcher la réalisation « pratique »
à ce moment. On assure que Greulich écrivit aux
travailleurs municipaux, dont il était le président,
une lettre pour leur dire qu’ils devraient ne pas se conformer à
la décision de l’Union ouvrière si celle-ci proclamait
la grève générale, bien que les travailleurs
municipaux soient membres de cette Union.

L’opposition
faite à la grève générale, dont ils
dénaturaient le caractère, par des meneurs politiciens
ou corporatistes rétrogrades, empêcha celle-ci
d’éclater. Et, cependant, les ouvriers étaient presque
unanimes à reconnaître que c’était le seul moyen
de lutte dans une circonstance pareille.

Depuis
ce temps, la grève générale est devenue, pour la
classe ouvrière zurichoise, une idée qu’on ne discute
plus et qui est acceptée comme un axiome évident. La
Ligue antimilitariste a pu se dissoudre, car tout le monde était
devenu antimilitariste. On ne croit plus ni à la patrie ni à
la démocratie ; et le parlementarisme est tombé dans un
profond discrédit. Ce que la grève de 1905 avait
commencé, ce que la propagande du Weckruf et du journal
antimilitariste le Vorposten avait continué, est devenu
l’opinion de la masse des travailleurs zurichois, à la suite
des violences militaires de 1906.

On
voit maintenant quel a été le point de départ de
l’état d’esprit qui domine actuellement chez les ouvriers de
Zurich. Cette disposition a continué à se développer
dans la même direction. On peut dire que notre classe ouvrière
a complètement échappé aux mains des politiciens
et des centralistes ; qu’elle ne croit plus sérieusement qu’à
une chose, à sa propre force ; qu’elle en est venue de plus en
plus à cette opinion, que l’action résolue des
individus, ayant à sa base une solide organisation de l’aide,
mutuelle, peut lutter avec succès par la grève générale
et l’antimilitarisme contre l’État et contre le patronat.

Le
bulletin de vote est employé aussi, il est vrai, mais on ne
s’en sert plus avec la conviction d’autrefois. On a vu trop souvent
que les gens qu’on avait élus changeaient de couleur ; que,
devenus directeurs de police, ils faisaient emprisonner et passer à
tabac les grévistes ; que, devenus juges, ils les condamnaient ;
qu’enfin, comme l’a fait le conseiller d’État [2] social-démocrate Wullschleger à Bâle,
ils n’hésitent pas à mettre leur signature au bas d’un
arrêté ordonnant la mise sur pied des troupes contre des
grévistes. On a vu trop souvent qu’au lieu d’orienter le
mouvement dans le sens de la lutte de classe, ils combattes ou
faussent l’idée de la lutte de classe. Et c’est parce qu’on a
vu cela, que les ouvriers de Zurich ont demandé que l’Union
ouvrière se divisât en une section syndicale et une
section politique parlementaire.

Cette
séparation, nous l’avons dit, a été accomplie en
1909. Et les politiciens eux-mêmes s’en sont félicités.
Ils voyaient, en effet, que, sous l’influence des syndicats, leur
politique électorale était de plus en plus compromise.
Par cette séparation, ils ont obtenu que les syndicalistes
n’eussent plus voix au chapitre dans la direction de l’action
politique parlementaire.

Il
eût été intéressant de signaler encore
quelques autres germes, caractéristiques également de
la tendance syndicaliste révolutionnaire. Mais pour le lecteur
qui n’habite pas la Suisse, il sera encore assez tôt d’en faire
mention quand nous pourrons ne plus parler seulement de germes, de
minorités, mais d’actions collectives de la masse.

Fritz
Brupbacher

Notes :

[1Le mot Bürger signifie à
la fois citoyen et bourgeois ; les patrons et leurs
amis donnent à ce mot le premier de ces deux sens, les
ouvriers lui donnent le second. Depuis les grandes grèves
zurichoises, les ouvriers désignera la coalition de leurs
adversaires de toutes nuances, radicaux, libéraux,
conservateurs, par ce mot nouveau, qui les amalgame en un même
bloc réactionnaire : die Bürgerlichen.

[2« Conseiller
d’État » en Suisse, signifie membre d’un gouvernement
cantonal.


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