Un été sur le Tibre

samedi 29 mars 2008
par  Samson-Baerlocher (Gritta)

Vraisemblablement écrites vers 1930, ces pages, dont ma femme de son vivant ne m’avait jamais donné à lire l’original, ont paru ce printemps en une plaquette hors commerce à tirage restreint, rassemblant et leur rédaction allemande et la présente traduction, imprimée en regard. Assurément, nos lecteurs estimeront-ils, eux aussi, qu’il n’était que justice de permettre à la rare perfection d’un tel texte de se manifester aujourd’hui dans cette revue qui fut à tant d’égards également la création de l’amie dont ces radieuses images de l’été romain — lumière sur fond d’ombre secret — nous rendent, en dépit de l’irréparable, la présence.

À l’instant précis où le coup de canon de rigueur annonçait à toute la ville de Rome qu’il était midi, je me mis à descendre le raide escalier semblable à une échelle dont les degrés conduisent au petit établissement de bain qui, dissimulé par des arbres, jouxte un long banc de sable en amont du Ponte Risorgimento. Ce bain est ce qu’on appelle là-bas un « gallegiante », un bain flottant ; gaîment badigeonné en bleu et en rouge, avec, au bout d’une longue perche, un petit fanion agité par le vent, il avait pour propriétaire un certain Sor (signor) Nicola. Sor Nicola était un madré vieux Romain qui, ayant à vingt ans convolé en justes noces avec une matrone de quarante — que ne fait-on pour l’argent ? — dut ensuite attendre trente années bien comptées avant que sa conjointe eût enfin le bon esprit de quitter ce monde ; sur quoi il s’était empressé d’épouser une jeunesse de dix-sept printemps. Toutes choses qu’il racontait à qui voulait l’entendre lorsque, à l’heure méridienne, il trônait derrière son pupitre servant d’éventaire à tout ce dont on peut avoir besoin l’été : aiguilles, fil, savon, huile, pansements, clés, limes, pinces, ficelle, etc. Tout en parlant, il mordait dans l’espèce de sandwich qui lui tenait lieu de déjeuner, un petit pain farci d’un légume quelconque, « fagioli in paella », des haricots en casserole, précisait-il le plus souvent, d’un ton chagrin, quand on s’enquérait de son menu, car, ajoutait-il, par les tristes temps qui courent, tout ce qu’il pouvait se payer, c’était des haricots. Jadis, il y avait bien longtemps de cela, il avait possédé une drague sur le fleuve, pour l’extraction du sable et du gravier, puis un remorqueur, mais il y avait déjà des années que la navigation fluviale avait été supprimée, de sorte qu’il en était à présent réduit à ce « gallegiante » servant d’établissement de bain aux journalistes de Rome. La coutume veut en effet que les nombreux bains jonchant les bords du fleuve soient tous propriété de tel ou tel club ; de bain public, il n’en existe aucun et quiconque veut se baigner l’été doit donc nécessairement être introduit dans l’une de ces associations, affaire on ne peut plus personnelle et qui exige que le candidat soit dûment recommandé ; mais une fois cette formalité remplie, on est accueilli comme au sein d’une grande famille, et Sor Nicola veillait paternellement à ce que chacun trouvât toutes ses aises. Aussi bien connaissait-il son monde à fond et depuis des années.

Le bain flottant de Sor Nicola présentait un inestimable avantage : grâce à son banc de sable, il disposait d’une « spiagia », d’une plage. Aucun des nombreux autres bains disposés en aval ne pouvait se flatter de posséder semblable privilège. Ce banc de sable était tout à la fois l’orgueil de Sor Nicola et le point d’accostage préféré de tous les rameurs évoluant sur le fleuve entre onze heures et quatre jusqu’en amont du Ponte Molle — nom courant, aujourd’hui, du vénérable pont Milvius où le succès des armes devait récompenser l’empereur Constantin d’avoir prononcé le vœu de rendre au christianisme le périlleux service de le proclamer religion d’État.

Sor Nicola me souhaita la bienvenue. Il me disait « Madama », marquant ainsi que sans être italienne je n’en étais pas moins une créature féminine ayant droit à une appellation honorifique. Je m’étais acquis cette bienveillance par l’entremise d’une obèse fiasque de vin des Castelli romani, car Sor Nicola aimait le vin, surtout lorsqu’il était « pastoso » (ce qui signifie à peu près velouté, mais « avec du corps »). Il avait un vocabulaire d’une richesse extrême et merveilleusement coloré et, pour peu qu’il eût quelque chose à boire, il n’en finissait pas de conter les histoires les plus cocasses agrémentées de beaucoup d’esprit ; les plus savoureuses il les achevait toujours par cette même phrase : « Noi, che stiamo a Roma, noi stiamo sempre bene, perche c’e il Santo Padre, non èvero ? » (Nous qui nous trouvons à Rome, nous sommes toujours sur du velours, puisque le Saint Père y est aussi, n’est-il pas vrai ?) Et pendant l’énoncé de ce mystérieux apophtegme, il clignait malicieusement de l’œil tout en quêtant les signes d’entente et d’admiration de son auditoire.

Mais déjà Sor Nicola m’apportait mon maillot, mon bonnet de caoutchouc et mon peignoir, puis il me conduisit jusqu’à une minuscule cabine, non sans s’informer en détail de mon état de santé et du rêve que j’avais eu la nuit précédente. Pas plus qu’il se serait jamais abstenu de me tenir au courant de la température de l’eau, ni surtout de me rappeler que celle du Tibre a des propriétés curatives tout à fait exceptionnelles, en dépit de sa couleur jaune sale si faussement interprétée par tous les étrangers ; car elles ne sont pas moins de sept — saluons au passage le nombre sacré — les sources, non, pas moins de sept, ferrugineuses, radioactives et sulfureuses, qui alimentent le fleuve. Le Tibre, en vérité, était un fleuve tout à fait particulier, là-contre rien à dire, et d’un charme incomparable, à tel point que les connaisseurs le préféraient même à la mer. Et Sor Nicola d’entamer l’une de ses innombrables histoires à seule fin de prouver la véracité de son dire.

En bas sur le banc de sable, je retrouvais la compagnie habituelle qui régulièrement venait là — en été la pause de midi dure jusqu’à quatre heures — passer la partie la plus torride de la journée sous les rayons, il est vrai, d’un soleil implacable, mais en se laissant du moins aller à vivre en symbiose avec l’eau du fleuve sous la caresse du vent frais qui, à partir de midi, ne manque jamais de souffler dans la vallée du Tibre.

Il y avait là le jeune Francesco et sa mère, rondelette et brave personne sans complications ; son mari était ce que l’on appelait entre initiés un « pezzo grosso », une grosse légume, quelqu’un d’important, à ce que l’on pouvait comprendre, dans la vaste machinerie du ministère des finances. Il y avait Pavoni, le metteur en scène de la vie collective du club, maigre, énergique, de son métier journaliste et éditeur, et qui, avec l’inimitable gentilezza propre aux Italiens, accueillait les baigneurs, les incitait à organiser des parties de bateau et, d’une manière tout à fait générale, ne cessait d’inventer les meilleures façons de faire valoir tout ce qui pouvait être à l’avantage de l’établissement de Sor Nicola. Il y avait les frères Sodani, constructeurs d’avions, et la quelque peu hystérique et gracieuse épouse d’un second journaliste ; puis, certaine jeune fille vaguement exotique aux jambes d’un brun de brou de noix et aux lèvres fardées du rouge le plus vif que l’on pût imaginer. Elle s’intéressait surtout au football et discutait passionnément avec Francesco de tous les matchs de chaque dimanche sur tout le continent, émettant souvent sur les joueurs les jugements critiques les plus acerbes, voire les plus injurieux que peut se permettre un expert rompu depuis des années aux arcanes du ballon rond. Il y avait Zambetti, aussi beau, aussi parfait de proportions qu’une statue antique ; il n’appartenait pas au « gallegiante » de Sor Nicola, mais venait de la rive opposée, où son club d’aviron disposait d’un pavillon allègrement peint en bleu et blanc. Il connaissait les Sodani et aimait à converser avec eux. Il arrivait dans son petit skiff aux formes élancées ; ce Zambetti était le meilleur rameur du fleuve. De temps à autre, il tenait des propos mélancoliques, mais qu’on ne pouvait pas prendre tout à fait au sérieux, sur l’absurdité de cette vie, ajoutant que son souhait le plus ardent eût été de peindre toute la journée dans la solitude. Tous les assistants, alors, de rire à qui mieux mieux et de le brocarder pour vouloir ainsi épater son monde avec de telles billevesées, mais il ne daignait pas répondre et tournait vers le ciel bleu son brun et hardi profil romain, ou bien, ramassant des cailloux plats, se mettait à faire des ricochets sur l’eau du fleuve. Et à tous les nouveaux venus au club il ne manquait pas de raconter qu’incapable de résister plus longtemps à sa passion pour la musique, il apprenait maintenant à jouer du tambour. Pur mensonge, mais rien ne l’amusait comme la stupeur dont témoignait à chaque fois le visage de ses naïves victimes. Assis à côté de lui, le lieutenant aviateur Pristini, petit de taille, souple, coquet, empressé, se montrait d’une courtoisie toujours sur le qui-vive ; il n’allait jamais à l’eau, ne savait pas nager, bornant son ambition à se laisser brunir par le soleil afin de mieux plaire au beau sexe, car ainsi le voulait la mode cette saison-là. Son père possédait dans le Sud, près de Bari, des vignes dont le raisin d’une qualité toute particulière était, encore au cep, enclos avant maturité dans des sortes de bouteilles et, exposé à la chaleur constante du soleil, fournissait des grains d’une grosseur aussi légendaire que leur sucré. Les grappes épousaient à tel point la forme du verre qu’elles finissaient par l’emplir sans y laisser le moindre interstice, de sorte que, l’automne venu, il n’y avait plus qu’à cacheter avec de la cire ces espèces de serres portatives pour qu’il fût possible de conserver en cave, pendant des années, le fameux raisin, en attendant de briser son enveloppe pour le servir dans les grandes occasions.

Notre lieutenant aviateur avait pris un plaisir manifeste à divulguer tous ces détails, puis allumant une cigarette, se mit à parler du saut en parachute qu’il allait tenter le lendemain. Oh, l’on voyait bien qu’il avait du courage, car c’est avec le plus indéfectible sang-froid qu’il énumérait tous les dangers de l’entreprise : un parachute, n’est-ce pas, ça ne s’ouvre pas toujours comme on y compte, et alors rien à faire. Il en connaissait des exemples, plus qu’on n’en peut compter sur les dix doigts. Dans de tels cas, bien chanceux qui pouvait encore, cadavre convenable, être logé dans un cercueil et non point jeté au trou à coups de pelle.

Il eût volontiers continué longtemps sur le même sujet, mais cette fois ne devait guère avoir de chance avec ses histoires macabres, car l’attention générale se tourna vers Bardoni qui n’avait pas un instant cessé de regarder devant soi dans le vide en montrant un visage indiciblement soucieux. Finalement, ledit Bardoni avoua en toute sincérité qu’il venait d’écrire une lettre de rupture à une presque fiancée de plus — la troisième de l’été, affirmaient les Sodani — et vivait maintenant dans une peur affreuse du père de l’offensée, depuis qu’on lui avait rapporté certain propos du personnage dont les termes obligeaient l’inconstant à prévoir qu’il n’avait rien de bon à attendre, mais là rien de bon du tout, la prochaine fois qu’il le rencontrerait. L’air accablé, Bardoni creusait un trou dans le sable tout en soupirant : « Madonna mia, che brutta vita ! » — ah, sainte Vierge, quelle sale vie ! —, puis, tout à trac, annonça sa décision de s’absenter pendant une huitaine afin d’échapper au péril.

Assise sur le sable brûlant, j’avais à côté de moi la mère de Francesco, qui n’aimait rien tant que bavarder pour ne rien dire, à moins que la curiosité ne la poussât à vous poser question sur question. Elle avait un frère consul quelque part en Amérique du Sud et à qui sa brillante carrière valait de toucher un traitement substantiel dont elle n’était pas peu fière — elle s’en serait voulu de ne pas préciser la somme — non plus que des vastes pouvoirs que lui conférait sa charge ; et tous les milliers de kilomètres qui la séparaient de ce frère si bien casé ne l’empêchaient pas, cela sautait aux yeux, de participer en esprit à sa réussite. Par-dessus le marché, elle avait aussi un oncle cardinal, fort âgé, mais à l’intacte faculté de jugement de qui le saint-père ne s’en fiait pas moins dans bien des questions importantes. C’est cet oncle, ne manqua-t-elle pas d’ajouter, qui les avait mariés, elle et son mari, et, lors du baptême de Francesco, il avait même obtenu du pape une bénédiction particulière. Sur quoi elle en vint à me demander si j’étais catholique et, lorsque je lui eus répondu négativement, elle exprima tout à la fois sa surprise et sa compassion ; car tout ce qui se trouvait en dehors de la Sainte Église était pour elle, purement et simplement, composé de païens et elle se sentait pénétrée pour tous ces malheureux d’une pitié toute chrétienne. Elle voulut cependant savoir si je croyais à l’enfer et s’il y avait des saints dans ma confession. Non, fis-je, il n’y avait pas de saints et, quant à l’enfer, il m’était absolument impossible d’y croire. Qu’elle me plaignait ! Car de pareilles façons de voir pouvaient encore passer chez un homme, chez un savant, mais sans le secours de l’Église une jeune fille était perdue. La triste religion que celle dont je venais de parler, sans saints patrons, sans enfer, et quelle affreuse existence pour les êtres humains qui ne connaissaient qu’elle ! Mais Francesco, tout frais émoulu des épreuves du bachot — il devait commencer sa médecine en automne — n’avait pas encore oublié ce qu’on lui avait appris : la Réforme et Luther, et la mère se souvint aussi, bien sûr, que cela, en effet, existait. Et cependant elle s’empressa de me dire avec la conviction la plus sincère, même la plus touchante, qu’il lui était impossible de se représenter que l’on pût être heureux dans de telles conditions ; ah que sa vie et sa foi valaient donc mieux ! Les jeunes autour de nous, par politesse, se taisaient, — peut-être pensaient-ils un peu différemment, pas très différemment, mais un peu. Entre temps, le soleil nous avait sérieusement rôtis et l’on décida de faire un plongeon. Nous remontâmes alors le courant à la nage le long du banc de sable tout en nous frayant un chemin entre des théories de poissons minuscules. Le vent était un pur délice, le ciel bleu et infini. Là où, sur l’autre rive, cessait le sable s’élevait un nouvel établissement de bain appartenant à l’Opera Nazionale Ballila, l’organisation des jeunesses fascistes. Cela fourmillait d’une foule attirée par quelque match ou quelque réception officielle. On entendait des détonations d’armes à feu, des roulements de tambour ; quelques canots automobiles, après avoir remonté le fleuve dans un fracas à tout rompre, accostèrent pour que pussent en descendre les représentants de la ville et du parti, accueillis par la jeunesse en uniforme militairement rangée autour du débarcadère, tous le bras levé pour le salut à la romaine, cependant que retentissaient les accents de « Giovinezza ». Puis se firent confusément entendre les échos indistincts d’une allocution indubitablement martiale.

Nous nous jetâmes tous d’un seul élan dans le fleuve, dont la fraîcheur nous fut à la fois détente et refuge. Un peu plus tard, dans un bateau de course, les frères Sodani m’emmenaient à grands coups de rames encore plus en amont, moi-même étant chargée de tenir la barre. C’était notre exercice à peu près quotidien, en guise d’entraînement. Jusqu’au Ponte Molle, il y avait bien deux kilomètres ; on serrait la rive de près, le courant sur les bords étant moins sensible. Sous le pont venait le moment critique. Là, les eaux avaient toute la violence d’un rapide, tourbillons et rochers compliquant encore le passage. Sur le pont même, les badauds guettaient, criant à pleine gorge « avanti ! », « forza ! », et applaudissaient à tout rompre lorsque, franchies les ténèbres de l’arche, on retrouvait au-delà, encore tout essoufflés, soleil et clarté du jour. Mais pour peu que l’on eût manqué le bon moment, failli à tourner la barre à l’instant voulu ou recommencé de ramer avec l’aviron qu’il ne fallait pas, le courant obligeait aussitôt l’embarcation à faire demi-tour et l’on dévalait à la dérive entre les tourbillons. Alors, sur le pont, la foule sifflait, vociférait, hurlait ses invectives, aussi peu soucieuse d’en limiter le nombre que d’en châtier les termes. Sans se décourager pour autant, on remontait tant bien que mal à l’assaut et, le passage finalement forcé, le Tibre, en amont du pont, nous accueillait large et calme, jonché çà et là de petites dragues faisant tourner leurs bras grêles avant de les plonger lentement dans l’eau. Les rives n’étaient plus si hautes ni si escarpées ; plane, brune et brûlée, la campagne romaine régnait jusqu’au fleuve. Bleus et comme transparents, les monts Sabins, tout au fond, déployaient leur admirable structure. Continuant sur notre lancée, nous voguions jusqu’à l’« Acqua acetosa », célèbre source d’eau minérale [1], et tandis que mes deux compagnons discutaient nouvelles constructions d’avions et que nous convenions de voler un peu, l’un des prochains soirs, au-dessus de Rome avec un pilote de connaissance, le souvenir en moi, soudain, pâle et comme en rêve, me revint que Goethe, souvent, dès l’aurore, quittait sa petite maison sise au bas du Corso, puis, après avoir traversé la Piazza del Popolo et franchi la porte du même nom, venait, par des chemins qu’il avait appris à aimer, jusqu’au but de notre propre promenade, afin d’y boire de cette eau « qui a le goût de celle de Schwalbach, en plus faible ». Qu’il avait à cette époque écrit Iphigénie et Egmont et, las de tant d’égarements et du néant des jours, cherché et trouvé un divin équilibre à Rome, la ville devant les portes de laquelle, à son arrivée, il avait dit : « … Si ce vœu m’est accordé, que pourrais-je de plus me souhaiter encore ! »

Donc l’Acqua acetosa était le but de notre randonnée ; arrivés là, nous rebroussions chemin et, dans le soleil et le vent, nous laissions descendre en regardant les dragues toujours prodigues de leur bruit mécanique, puis, refranchi le Ponte Molle, passions au large du gigantesque monolithe de marbre blanc qui, couché sur la rive, attendait d’être dressé, en l’honneur du dictateur alors tout-puissant, sur le stade à l’époque en voie d’être achevé. Entre les arbres, on apercevait le haut des tentes et les fanions du vaste camping installé sur les prairies qui s’étendent entre le Monte Mario et le fleuve. Là vivaient pour quelques semaines cinquante mille « avant-gardistes », jeunes recrues du fascisme entre quinze et vingt ans, venues de toutes les provinces et des colonies pour recevoir une sorte de préparation militaire et apprendre à connaître et à aimer « leur » Rome. A de certains jours, on les voyait défiler dans les rues de la capitale et sur la Piazza Venezia, allant rendre leur hommage au Soldat inconnu qui a trouvé, le malheureux, sa tombe au pied de l’horrible et colossal monument de Victor-Emmanuel II. En plus de la chemise noire, ils portaient autour du cou des mouchoirs mi-partie jaunes et mi-partie violets, se ressemblaient tous par le brun de la peau et leurs yeux noirs, infortunée jeunesse si sûre d’elle-même, bruyante, insouciante, vigoureuse et avide. Le vent inclinait d’un même côté, comme une seule vague gris vert, les frondaisons des saules, et soudain surgissait, solitaire et lointaine, la coupole de Saint-Pierre, passant lentement, sur un fond d’azur toujours aussi immaculé, de la rive gauche, d’abord, à la rive droite ensuite, avant d’y être brutalement offusquée par une infâme construction moderne. C’est à peu près arrivés là que nous nous rejetions à l’eau, tirant derrière nous notre canot au bout d’un câble. On riait, on faisait gicler l’eau, tout en se frayant sa route entre les bateaux d’entraînement, barques pour quatre ou huit rameurs, avec, à la barre, leur entraîneur aboyant comme un chien pour scander le rythme à tenir. Un quart d’heure plus tard, nous abordions notre banc de sable, accueillis par les mille et mille démonstrations verbales de ceux qui n’avaient pas bougé.

Puis on s’étendait à nouveau à même le sable, écoutant le caquet des autres ou, les yeux mi-clos, regardant passer, ramant dans sa barque en compagnie de deux amis, le fils du grand poète, qui, comme presque tous les fils d’hommes illustres, avait la réputation d’être insignifiant, peut-être parce qu’on le jugeait selon des critères qui n’étaient pas faits pour lui, et qui d’ailleurs, vraisemblablement écrasé, irrité par la gloire paternelle, menait effectivement la vie la plus plate.

Après avoir pris congé de chacun, le lieutenant aviateur partit, cependant que Zambetti regagnait l’autre rive dans son esquif et que Francesco et sa mère, non sans soupirer, s’exilaient à leur tour de l’eau et du soleil afin d’être rentrés à deux heures et demie pour le déjeuner. Sur le fleuve parut alors le vieux monsieur de soixante ans qui avait l’air de n’en avoir que vingt, sauf que ses cheveux étaient tout blancs. Il remontait le courant avec un ami, ramant à la vénitienne, élégant, se balançant comme un gondolier et plongeant dans le Tibre, d’un mouvement sûr et rythmé, la longue tige de son aviron. Tous deux vinrent s’asseoir auprès de moi pour se reposer tout en bavardant ; le vieux monsieur entama tout de suite une conversation sur l’art, car il n’aimait rien tant que ce genre d’entretien, non seulement parce que j’étais étrangère et donc, probablement, à Rome pour en admirer les trésors artistiques, mais encore parce que l’art était pour lui un domaine quasi personnel, lui-même ayant jadis peint et copié, en simple dilettante, certes, et quand il était encore jeune, il y avait donc bien longtemps de cela. Mais il en avait gardé un culte fanatique de tout art ancien. Quand aux modernes, ah ! dieux, quels gens ! Avaient-ils seulement la moindre notion de l’accord entre les couleurs, de l’harmonieuse répartition des figures sur une surface donnée, — de la beauté, en un mot ? Il était lancé — et moi je restais muette comme un poisson, sachant trop bien que l’on ne saurait à Rome discuter d’art moderne avec les sexagénaires — oui, quelle brutalité de sentiment, quelles couleurs impures ou criardes, quels sujets ! O, che sciocchezza ! — quelle sottise ! Puis, sans transition aucune, il se mit à parler de l’Amérique ; c’est d’outre-Atlantique que venait tout le mal et les gens commençaient, jusque dans son Italie, à imiter les méthodes américaines, s’imaginant que le salut venait de là-bas et s’en laissant imposer par le battage de la réclame, les succès vertigineux, l’inhumaine agitation au nom sacro-saint des affaires. L’ami souriait avec indulgence, gagné qu’il était par le doute et en proie à une admirable et mélancolique faculté de tout comprendre. « Calme-toi, Gino, dit-il, il ne faut pas se couper de tout, si l’on veut survivre ; aucune chose, per forza ! qui ne soit condamnée à ne plus ressembler à ce qu’elle était au bon vieux temps ; ce n’est pas si terrible et a même ses raisons profondes. » Sur quoi, gardant la parole, l’ami, heureux de puiser dans ses souvenirs, se mit à prononcer l’éloge de ma Suisse natale. Ces prés si verts, ces chalets, et la propreté ! « Et puis, Gino, le beurre que tu peux manger n’importe où, car il est toujours frais, et dans le moindre des villages tu peux te coucher sans crainte dans le premier lit venu. » Un beau pays, un pays heureux, un pays raisonnable. Méditativement, tous deux laissaient le sable s’écouler entre leurs doigts. De l’autre rive arrivait un bruit de cavalcade : un détachement de carabiniers qui défilait ; au-dessus des hommes à cheval, on apercevait les cyprès d’un parc surélevé, cependant que, très haut dans le ciel, tournait en cercle, avec un sourd bourdonnement, une escadrille.

Les deux vieux messieurs, alors se levèrent et après mille formules empreintes de la politesse la plus exquise, ils me serrèrent la main, non sans me mettre en garde contre l’excessive ardeur du soleil et tout en exprimant l’espoir de me retrouver le lendemain et encore de très nombreux jours. Puis, se laissant porter en aval par le courant, leur svelte et sûre silhouette dressée sur le bord, ils levèrent encore une fois leurs mains brunes en guise de salut tout en inclinant courtoisement la tête ; le vent emmêlait leurs cheveux blancs et, sans une lacune, leur denture étincela dans leurs visages basanés.

Je restai seule, couchée sur le sable. Le soleil, avec mon sang, circulait dans tout mon corps, le sable brûlait et, à travers mes paupières closes, je percevais l’invraisemblable azur du ciel ; tout près s’entêtait le grincement d’une drague. Sans pensée, sans désir, je n’étais plus que soleil, sable, vent. Un peu plus tard, je traverserais encore le Tibre à la nage, puis me doucherais sous l’eau glacée venue des Marches et, pendant que je m’habillerais, Sor Nicola me raconterait encore quelques-unes de ses impayables anecdotes, dans son dialecte romain si haut en couleur. Les mots difficiles, il me les expliquerait par une expressive pantomime interrompue d’innombrables « ha capito ? », « non è vero ? » et « Madonna mia ! ». Après quoi je gravirais le terriblement raide escalier de pierre en effrayant, soudain sortis de leurs invisibles cachettes ou des buissons poussiéreux, les lézards surpris dans leur sieste ; alors, quelques instants, je m’immobiliserais, sifflerais en sourdine et, me fixant de leurs petits yeux brillants, comme arrêtés par un charme ils m’écouteraient. Plus haut : sur la chaussée poudreuse dominant la rive, la chaleur, aussi violente qu’au sortir de la bouche d’un four, m’assaillirait. Dans tous mes membres, je sentirais encore la fraîcheur de l’eau, jusque tard dans la soirée lorsque, de ma fenêtre, au-dessus du jardin Borghèse et du faible oscillement des pins, je verrais la lune profiler sa corne de cuivre sur le ciel nocturne.

Gritta Samson-Baerlocher

[1Donnons tout de suite le passage de Goethe auquel fait aussitôt écho, un peu plus loin, le texte de la narratrice :

« Rome, le 5 juillet 1787

« Ma vie actuelle ressemble tout à fait à un rêve de jeunesse ; nous verrons si je suis destiné à en goûter toute la joie ou au contraire à devoir constater que cela aussi n’est que vanité… La chaleur est écrasante. Le matin, je me lève avec le soleil et marche jusqu’à l’Acqua Acetosa, source d’eau minérale à environ une demi-heure de la porte près de laquelle j’habite (*), j’en bois l’eau, qui a le goût de celle de Schwalbach (**) en plus faible… » (Second séjour à Rome). — Hélas, la source est aujourd’hui tarie ; il ne reste plus que le joli monument papal, et l’accès au fleuve est désormais barré par d’affreux camps sportifs installés là sous prétexte de je ne sais quelle olympiade.

(*) Porta del Popolo. — (**) Les eaux de Schwalbach, près de Wiesbaden, étaient, à l’époque, déjà réputées pour leurs vertus curatives.