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Témoins n°33 (été 1963)
Le retour
Article mis en ligne le 29 mars 2008

par Druelle (Adrien)
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 [1]

Tu
donnes du pain à celui qui a faim,

mais
il vaudrait mieux que personne n’ait faim.

Saint-Augustin

L’Avent
s’ouvrait, quand le fils Martin revint. C’était un
décembre doux et faiblement lumineux sur les prairies
demeurées vives et vertes. Elles luisaient, semblables à
des miroirs tendus vers le ciel par la main de Proserpine. Leurs
regards d’eaux débordées brillaient un peu partout
sur la vallée, et lorsque Philippe entra, le soir, dans
l’église, un soleil jaune l’enveloppa, comme l’étreinte
même de la déesse qui les avait, lui et tant d’autres
jeunes gens, retenus aux enfers.

Martin,
tenant sa femme par le bras, attendait sous le porche… Il ne
pleuvait pas, mais ni la vallée ni le jour ne pouvaient sécher
leurs larmes sur leur visage et l’air mouillé, vibrant de
toute la nudité de l’espace, baignait les yeux du pauvre
homme. Les gens avaient respecté sa révolte, peu
guettaient le retour de l’enfant sacrifié, — quelques
bigotes qui, perçu le chevrotement du clocher, se précipitent,
Arsène qui déposa sur le cercueil une couronne de
laurier et de houx tressée dans la laiterie. Quand le cortège
parut, un autre Arsène passait devant l’église. Il
s’arrêta, se signa ; il portait un sac en bandoulière,
et la douleur de Martin, au moment où la Charité
dégageait le cercueil, fut si violente qu’il devait toujours
avec la même intensité imaginer le père couleur
de feuille morte dans son velours à côtes désabusé,
le sac à guano gonflé sur lequel le soleil réchauffait
l’inscription délavée : CAPA. Madame Martin se
mit à trembler, Martin pensa la soutenir, mais elle le
repoussa, s’avança vers son fils, écartant le curé
interdit… longuement, elle caressa le bois du cercueil.

Le
lendemain, commença par des chants nasillards une cérémonie
cahotante et patriotique. Martin et sa femme n’y jouaient qu’un
rôle, celui des principaux figurants. Tous les yeux étaient
fixés sur la nuque de l’homme ; elle étranglait dans
le col du pardessus, elle tranchait le sombre velours comme un cri…
A peine les hennissements des chantres eurent-ils commencé à
nasiller que la chair rougit, parut devoir se rompre sous la violence
du chagrin qui prenait feu. A quelques chaises de là, le
notaire pensait : Il va tomber foudroyé… Non ! Martin restait
debout, indifférent à son propre corps, il se dressait
roide, battu par les hymnes, bleui par l’encens… Seule, la nuque
attestait qu’il vivait.

Sous
le catafalque, encadré par la Charité, derrière
une grille vibrante de flammes, gisait ce qui avait été
Philippe. Philippe ? Etait-il possible de l’atteindre à
travers ce dédale de bruits, de tentures, de cierges ? Où
était l’enfant qui regardait Martin sceller lui-même
ses cartouches, qui guettait les courlis dans le gabion noyé
de nuit, menait ses chèvres vers la mer, un jour enfin, sur la
route, décidait, tandis que les croisait un camion d’Allemands
rieurs mangeant des oranges : « Je vais partir, je veux me battre
aux côtés des Anglais ». La religion, quelle prise
gardait-elle sur la vie ?

Le
portail, les deux portes en forme d’ogive s’ouvraient sans arrêt.
La foule qui sentait la pluie, qui suintait, animale, pressait les
murs où s’étalaient les tentures des premières
classes. Le notaire regarda le sous-préfet, à part,
devant un prie-dieu caparaçonné d’une housse. « Je
serais décoré si j’étais préfet au lieu
d’être notaire. Quand j’ai terminé mon droit, je
pouvais devenir secrétaire de préfecture. »

Derrière
le mandaté du pouvoir, la municipalité, les anciens
combattants, leur drapeau, engorgeaient le chœur. Les trois
chantres, leurs oreilles largement écartées derrière
un crâne de primates, appuyaient sur leurs fausses notes que
traînait jusqu’aux pieds de Sainte-Cécile le
chuintement de l’harmonium.

Enfin
monta vers le lustre un Libera libérateur ! Le curé
tourna autour du catafalque, suivi de l’enfant de chœur qui
relevait la chape en se dandinant. Martin se raidit. Dans ce petit,
rouge de joues sous le chaperon noir, il retrouvait Philippe,
Philippe clerc, mettant de côté le sol à Dieu des
offices, sa « paye » comme il disait, pour acheter un
bourri. Et Martin se revoyait arrondissant la somme, achetant le
bourri à la foire du Jeudi Absolu… Le bourri crevait la
première année de l’Occupation ; tout allait mal…
peut-être ce chagrin d’enfant avait-il cristallisé le
dégoût du garçon, sa haine de l’Allemand ?

Martin
suivait, seul et premier, le cercueil de son fils. Des larmes en vain
retenues roulaient, cristallines, sur le revers du pardessus. Debout,
les gens le regardaient, satisfaits. Il les avait toujours déçus.
Dernier venu de ce Martin qui vivait avec ses charbonniers dans les
forêts, où sous la hutte, le soir, il lisait et relisait
sa collection de livres scientifiques et philosophiques, il avait
trop le sens des nuances, il était l’objet de réactions
singulières, imprévues. Qu’il pleurât, qu’il
étalât sa douleur dès l’instant du Libera était
conforme, dans la règle du jeu. Le sous-préfet lui-même
dévisageait comme au spectacle cette face osseuse où le
chagrin révélait des traits, des os que la mort seule
fixerait. Dans un piétinement de bœufs poussés vers
des octrois, vers les gares, la foule serpentait à travers la
grande rue du village, cette route nationale qu’essayait
d’apprivoiser un instant l’épicier multicolore, la
devanture d’un boucher, l’hôtel tendu de toute sa faconde
vers les 75 filant vers les plages. Le glas tintait. Des
conversations s’amorcèrent. Le souffle de la vallée
s’engouffra dans le drapeau des croulants de quatorze.

Atteinte
la dernière maison, le cortège fléchit sur le
cimetière. D’épaisses nuées bataillaient dans
le ciel. Les paroles latines s’effilochèrent. Martin ne
réalisait plus très bien. Tout lui paraissait
fastidieux, incohérent. Le prêtre se tut. Le vent
écorcha le silence. Le père suivit, comme étranger.

De
nouveau, les porteurs s’étaient arrêtés. Ils
déposèrent le cercueil sur le bord du trou. Un Chariton
releva le drap noir qui reliait le mort au monde sec et chaud des
vivants. « Je le bordais quand il était petit »,
pensa Martin, pâle à tomber. Mais le cortège
s’organisait, suivant une articulation inéluctable. Un long
jeune homme maigre que Martin n’avait jamais vu se tint debout,
cierge au poing, à la tête du cercueil ; le
sous-préfet, des feuillets dans sa main gantée,
s’avança. « Qu’est-ce qu’il veut, celui-là ? »
fit à l’intérieur de Martin une drôle de voix.
« Il parle, il lit un discours. Ote-toi de là, chef de
gare ! c’est vous qui l’avez tué, mon fils, pour rattraper
vos prébendes, vos places. Où étiez-vous pendant
qu’il apprenait à sauter en parachute ? Cachés
derrière les Anglais ! La patrie, c’est nous qui la
défendons. Que Philippe serve d’exemple ?… Naturellement.
Ce n’est pas toi, chef de gare, qui buvait la gniole arrosée
d’éther à Laffaulx, mais tu la fais boire aux
Philippe d’à présent. Tais-toi, salaud ! »

Le
sous-préfet se tut, parce qu’il avait fini, mais aucun son
n’était sorti de la poitrine de Martin. Son visage dévoré
par la bise semblait de marbre. L’homme au képi regarda, ne
vit rien que ce buis sur lequel les serpes retournent leur fil.
« Quelle brute, un paysan ! La prochaine fois, j’enverrai
Raphaël Mariolles pour me remplacer. »

Il
y eut encore deux discours et celui du maire fut le dernier, lourd,
lent à tomber, comme, tout à l’heure, le seraient les
premières pelletées de la terre d’Auge sur le
cercueil. Enfin le bonhomme cessa, suçant sa moustache, ému,
car il avait fait quatorze, et, durant qu’il lisait de sa voix
retrouvée d’écolier, c’est leur départ, à
Martin, à lui-même qu’il voyait, le train, les lazzis,
les chants, gestes, larmes, mouchoirs agités, tandis que sur
Bernay de blancs éclairs s’acharnaient à poignarder
le cadavre déjà noirci du jour. « A Berlin ! »
relisait dans sa mémoire l’écolier moustachu, penché
sur son pensum : « A Berlin ! Vive la France ! nous partons pour
que nos fils n’y aillent pas. »

Le
père sentit qu’il fallait bouger, se rendre à la
grille, serrer des mains inexorables. Il pleuvait, une de ces pluies
fines, argentées que la mer rejette au front, aux yeux clairs
de ses grèves, comme un voile nuptial… pour quelles noces,
mon Dieu ! Déjà, le prêtre fuyait ; là-bas,
baissé pour franchir la grille, le crucifix d’argent le
précédait. Restait la foule, la masse des gens,
triturante sur l’argile gorgée. D’elle, creusée par
un mouvement de surprise, un remous s’arracha ; s’y poussait une
silhouette rapide, une robe blanche écumant sur une pèlerine
à la Péguy… Le moine avança jusqu’au
cercueil, joignit les mains, pria en se donnant.

« L’abbé ! »
chuchotaient les gens. « L’abbé ! Faut-il tout de même,
eux qui ne se dérangent jamais, il est rudement bien avec
Martin, c’est vrai qu’ils sont voisins ; on n’a jamais vu ça
quand même. »

L’abbé
se redressa. Lui aussi tendait une face de buis, mais polie par
l’intelligence, rayonnant le don de soi, la gratuité. De
nouveau, tel un roi traverse le monde qui piétine en tournant
sur lui-même, il repoussa les gens, s’approcha. Martin
l’aperçut, grand et fort, mitré par le beau clair de
la joie méditée. Les larmes faillirent sur ses joues ;
l’abbé le regarda et ce regard d’un bleu de vague qui use
la grève, tomba en Martin, l’apaisa.

C’était
fini, la foule se désagrégeait sur la route ; par petits
paquets, le village rentrait dans ses maisons. Martin resta ; leur
seule parente, une cousine éloignée venue des rivages
où la mer tempérée par le Gulf-Stream s’illustre
de palmiers surprenants, entraîna Madame Martin ; le père
regarda son fils descendre dans le caveau neuf. « Attention à
la tête ! » recommandait un porteur. Martin saisit la corde
qui filait. « Laissez-nous faire ! ». « Laisse-nous
faire », corrigea le garde-champêtre, « il n’y a
pas de danger, tu peux être tranquille maintenant ».
Martin se pencha, vit l’abîme ; les hommes remontaient les
cordes… il partit.

Sur
le chemin qui, passé le monument aux morts (un vrai carrousel,
chaque soldat a l’air d’éveiller d’une baguette un
timbre invisible), remonte vers des plateaux, il rejoignit la
cousine, Arsène, sa femme. « Mon Dieu, s’effraya-t-il,
qu’elle a mauvais teint ! » Il prit son bras sous le sien…
Dire qu’ils avaient leur tempérament, une façon
d’apprécier, de choisir, hostile à l’autre ! Et
voilà, une onde les traversait, une chaleur, regret d’être
toujours séparés, eux, liés pour la vie… Mais,
c’était leur fils, c’était la même douleur de
leurs chairs distinctes. Elle les éclusait sur un même
plan d’abandon de soi-même vers ce qui ne peut être
qu’une fugitive aliénation.

« Monsieur
le Sous-Préfet vous fait dire qu’il remonte par le
Bas-Bault, il peut vous déposer chez vous. » Le Grand Luc
était devant eux, Luc, l’impitoyable ennemi des chiens
perdus, des chats errants, Luc qui leur avait volé Irène.

Martin
regarda le Grand avec colère, il allait parler, mais il sentit
sur le sien le bras de sa femme… Tout allait-il recommencer ?

— « Dites
que je remercie, je préfère rentrer à pied ».
— « Il est fou, le sous-préfet ! Ah ! si j’étais
à sa place… »

Déjà
Martin s’éloignait, entraînant les siens chez lui.

André
Druelle

Notes :

[1Récit faisant partie d’un ensemble intitulé Séquences.


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