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Témoins n°33 (été 1963)
Silone vu par Madame de Beauvoir
Article mis en ligne le 29 mars 2008

par Silone (Ignazio)
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Madame
de Beauvoir est un cas curieux. Immense force de travail, droiture
dans la recherche abstraite, totale absence sur le plan personnel, de
préjugés, il y a chez cette femme de tête un beau
morceau d’honnête homme. On n’est plus étonné
que cette honnêteté s’accompagne, inconsciemment sans
doute, quand elle regarde les êtres, d’une tendance
étrangement déformante, presque d’une mauvaise foi de
dévote. Ainsi, comme nous l’avions alors relevé avec
stupeur, des étranges libertés que, dans Les
Mandarins,
elle avait prises dans son interprétation de la
personne de Camus. Or, un mécanisme tout semblable —
décidément, avec elle, nos amis n’ont pas de chance —
se laisse prendre en flagrant délit dans le bref portrait de
Silone qu’elle vient de tracer dans son dernier ouvrage, La
Force des choses,
série de souvenirs actuellement parue
dans Les Temps modernes. Après avoir, en évoquant
un séjour à Rome, parlé de Carlo Lévi,
elle écrit (p. 2192 du n° de juin 1963) :

« Moins
délié, plus renfermé, Silone — dont j’avais
aimé Fontamara jadis et récemment Le Pain et
le vin —
était lui aussi un conteur ; je goûtais
ses récits sur son enfance dans les Abruzzes, sur les durs
paysans de son village. »

« Il
avait été, de 1924 à 1930, un des dirigeants,
puis le principal responsable du parti communiste italien alors en
exil ; il en avait été exclu en 1931, pour des raisons
que nous ignorions. (Ici, en bas de page, la mémorialiste
ajoute cette note pour le moins curieuse : « En 1950, il y eut
sur la question une longue controverse publique entre Togliatti et
lui. Elle fut publiée dans Les Temps modernes. Le moins
qu’on puisse dire c’est que de son propre aveu, Silone entre 1927
et 1930 avait joué un étrange double jeu.) Revenu en
Italie après la guerre il était entré au PSI. Il
parla très peu de politique. Nous fûmes seulement
frappés par un scepticisme que sur le moment nous attribuâmes
à sa condition d’Italien, non à sa position
personnelle. Du haut du Janicule, contemplant Rome à nos
pieds, il dit pensivement : « Comment voudriez-vous que nous
prenions rien tout à fait au sérieux ! Tant de siècles
superposés, qui se sont tous contestés les uns les
autres ! Tant de fois Rome est morte, tant de fois elle a ressuscité !
C’est impossible pour un Italien de croire à une vérité
absolue. » (A nouveau, ici, une note en bas de page, dont on
appréciera l’aveuglant aveuglement : « Ce relativisme
cher aux hommes de droite lui servait sans doute de justification. Au
moment de la scission du PSI, à peu de temps de là,
Silone suivit Saragat. Et bientôt il donna à fond dans
l’anticommunisme. ») Il nous parla avec charme des dessous de
la politique vaticane et de l’attitude ambiguë du peuple
italien, religieux, superstitieux, mais que la présence
insistante du clergé rend farouchement anticlérical.
J’avais beaucoup de sympathie pour sa femme, une Irlandaise, dont
la pieuse enfance avait été encore plus étouffante
que la mienne. »

Dans
une lettre à Silone, je lui demandai s’il avait connaissance
de ce portrait, si l’on peut dire. De toute évidence, on ne
lira pas sans intérêt sa réponse à ma
question :

« Oui,
m’écrit Silone, j’ai lu le passage des mémoires de
Mme de Beauvoir où elle parle de moi. Ce qu’elle écrit,
non seulement à mon sujet, mais aussi à propos de
Vittorini, Alberto Mondadori, Bompiani et autres, est évidemment
approximatif (exemple : l’affirmation que j’aurais rompu avec
Nenni pour « suivre Sarragat » alors qu’en réalité
je me suis séparé et de l’un et de l’autre). A vrai
dire, je n’ai aucun souvenir de la conversation sur la colline
romaine du Janicule, dont elle parle dans la page qui me concerne ;
mais ce dont je suis sûr et certain, c’est que les mots que
Mme de Beauvoir m’attribue ne résument point du tout ma
pensée telle que je l’ai exposée maintes fois ces
années-là. Je me rappelle que ma première
rencontre avec Mme de Beauvoir eut lieu au foyer du Centre culturel
français de Rome, après une conférence de Sartre
sur l’expérience de la liberté. Mme de Beauvoir
arriva en retard, ayant été retenue au Vatican par une
audience, je ne sais pas si privée ou collective, chez le
pape. En effet, elle fit une apparition bien sensationnelle, étant
toute habillée de noir et avec un voile noir sur les cheveux,
selon ce que le cérémonial du Saint-Siège exige,
ce qui ajoutait à son charme naturel. C’est vraiment dommage
que, dans son récit, elle ne mentionne pas cette visite au
successeur de saint Pierre. Toujours est-il que notre rencontre n’eut
pas ce caractère équivoque que Mme de Beauvoir
aujourd’hui prétend ; au contraire, ce fut le commencement
d’une cordiale amitié. Nous nous sommes par la suite
rencontrés souvent, tant à Rome qu’à Paris,
et, sur sa demande, j’ai même consenti à publier dans
Les Temps modernes le premier chapitre de mon roman Une
poignée de mûres.
L’amitié dura jusqu’à
1964, moment où Sartre s’engagea dans la triste confrérie
des « Partisans de la paix ». Mais je dois dire, en toute
sincérité, que ni les polémiques politiques ni
les déformations que la force des choses ont à
posteriori produites dans la mémoire de Mme de Beauvoir, n’ont
modifié le sentiment d’admiration que j’ai toujours
ressenti pour l’honnêteté de Sartre. En plus de son
idée raide et schématique de l’engagement, ce que je
lui reproche c’est surtout son identification préalable de
tout progrès avec le sort des partis communistes et sa
conception géographique du camp de la paix. »


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