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Iztok n°5 (mars 1982)
Documents sur l’autogestion en Pologne
Article mis en ligne le 26 mars 2008

par Kowalewski (Zbigniew), Sokotowski (W.A.)
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Pour
illustrer plus concrètement l’article précédent,
nous avons choisi trois textes qui nous semblent importants à
connaître. Le premier, sur la démocratie et les
élections, montre que l’illusion parlementaire qui sévit
en Occident n’est pas forcement le modèle auquel se réfèrent
les polonais qui ont réfléchit sur ce sujet. Nous
publions des extraits d’un article de W.A. Sokotowski que
l’Alternative a publié en entier dans son numéro
9, mais la traduction est d’Iztok car celle de l’Alternative
nous a semblé appauvrir grandement les idées de
l’auteur. Le deuxième texte sur la grève générale
active est repris d’Imprecor n°110 du 12/10/81 qui a
publié des extraits beaucoup plus longs que ceux que nous
reprenons. C’est le texte le plus radical émanant de
« Solidarité ». Le troisième teste enfin est
repris dans son intégralité du quotidien « Le
Monde » du 17 décembre 1981. Son auteur, Zbigniew
Kowaleski, est aussi à l’origine de la théorie de grève
générale active. Si nous ne sommes pas d’accord sur
tous les points avec cet article, il résume à notre
sens le contenu le plus positif du mouvement social en Pologne depuis
août 1980. Et il explicite tout à fait pourquoi et avec
quoi nous sommes solidaires vis à vis de la Pologne.

Qu’est-ce
que la démocratie ?

La
démocratie est la forme de gouvernement sur une société,
non par une personne ni par un groupe, mais par cette société
toute entière. Telle est l’idée de la démocratie ;
en pratique, il n’est jamais vraiment possible de la réaliser
dans son expression littérale formulée plus haut. Au
cours de l’histoire de l’humanité sont apparues d’autres
formes de démocratie. Actuellement est « en usage »
ce qu’on appelle la démocratie représentative,
où les représentants élus par la société
exercent le pouvoir sur elle.

Le
degré de démocratisation de la vie s’évalue en
principe d’après le degré de liberté de ces
élections (c’est à dire dans quelle mesure la décision
du vote est indépendantes d’autres personnes) et d’après
la mesure où la technique d’élection appliquée
permet de choisir les personnes les plus compétentes. Mais
cette évaluation est très simpliste. Évidemment
une condition indispensable est la liberté des élections,
mais ce n’est pas tout. L’électeur doit encore avoir un choix
réel à faire et savoir qui il veut élire.
Admettons qu’on réalise ces conditions grâce à
une bonne technique et à une culture électorale ; les
gens les plus compétant, selon les électeurs, sont par
conséquent choisis. Sur ce, en général, on croit
l’affaire finie et tout le monde rentre chez soi avec le sentiment
d’avoir accompli un grand acte de démocratie. C’est en effet
un acte, mais ce n’est qu’un acte-démocratie, c’est à
dire que le gouvernement par la société elle-même
se termine au moment de l’élection de ses représentants.
Suit une période qui dans la plupart des systèmes
« démocratiques » fonctionnant dans le monde n’a
rien de commun avec la démocratie. Pendant cette période,
seuls les représentants gouvernent. Ils le font de différentes
manières, la plus fréquente étant le
gouvernement d’une personne ou d’un petit groupe constitué
plus ou moins formellement.

Ainsi
donc des élections démocratiques seules ne règlent
rien encore – une société donnée qui se
gouverne vraiment démocratiquement décide non pas qui a
été élu mais comment et dans quels intérêt
se comportera le gouvernement après les élections.
Comme on ignore généralement, ou bien on ne tient pas
compte de ce fait, en conséquence la plupart des
représentants, même élus le plus démocratiquement
du monde, sont fermement persuadés que le mandat obtenu les
autorise à agir comme bon leur semble, c’est à
dire conformément à leur point de vue personnel dans
les cas où ils ont à décider comme représentants
de leurs électeurs. Ils considèrent qu’en leur donnant
sa voix, l’électeur reconnaît comme siens leurs intérêts
et leur façon de penser. Et pourtant c’est (ou cela doit
être !) le contraire : l’électeur qui donne sa voix à
un candidat donné considère que justement le candidat,
quand il sera élu, pensera et sentira comme lui, agira comme
lui aurait agi à sa place.

Et
la différence entre la démocratie simulée (sous
la masque de laquelle se cache plus d’une fois une dictature
ordinaire) et la démocratie véritable se trouve
justement là : dans cette dernière le représentant
élu subordonne ses intérêts aux intérêts
de ceux qu’il représente, et non le contraire comme cela se
passe habituellement…

Rendre
publics les résultats d’un vote a une importance capitale pour
le fonctionnement de la véritable démocratie. Avant
tout, cela permet la remise en marche n’importe quand du mécanisme
la plus « rouillé » de la démocratie – la
révocation d’un délégué par ceux qui
l’ont élu. Ce n’est qu’en rendant publics les résultats
des votes qu’on peut estimer véritablement l’attitude d’un
délégué. Rendre publics les résultats des
votes permet aussi de fixer précisément, donc
justement, la sphère de responsabilité de chacuns de
ceux qui prennent part aux « décisions collégiales ».
Cela empêche les vainqueurs du vote d’usurper une force plus
grande que celle dont ils disposent effectivement et cela garantit au
moins à ceux qui étaient contre ou se sont abstenus de
ne pas endosser la responsabilité des erreurs des autres.

La
problème de la majorité lors du vote demande aussi
explication. On pense en général que le principe selon
lequel « la majorité décide » est le plus
équitable et beaucoup le considèrent comme l’unique
principe de décision. Et pourtant on peut commettre les plus
grands crimes en l’appliquant. On connaît dans l’histoire des
cas où l’on a décidé avec le vote légal
de la majorité le « massacre jusqu’au dernier » de
minorités constituant plus d’une fois une grande partie de ces
sociétés.

W.A.
Sokotowski, « Solidarnosc » n°26 (04/12/80)

La
grève active

Les
formes de lutte de Solidarité, y compris et surtout son arme
ultime, la grève de masse, devraient être subordonnées
à son but stratégique. La grève d’occupation,
telle qu’elle a été pratiqué jusqu’à
présent par Solidarité – c’est à dire passive
– est comme une arme à double tranchant. L’interruption du
processus de production, suivant sa longueur et son extension, freine
toujours plus ou moins la production de biens matériels et,
par là même, peut limiter les possibilités de
satisfaire les besoins sociaux. Face à l’approfondissement de
la crise économique et de la pénurie, face à
l’effondrement dramatique de processus de reproduction sociale, la
grève de masse apparaît bien comme une arme à
double tranchant. […]

Pendant
la grève d’occupation passive, les commissions d’entreprise de
Solidarité, transformées en comités de grève,
prennent automatiquement le pouvoir à l’intérieur de
l’entreprise. Ils doivent agir de même pendant la grève
active. La différence entre ces deux formes de grève
d’occupation est qu’après un court arrêt de la
production, c’est à dire une grève passive, les comités
de grève en assurent la reprise, contrôlant la
production et d’une manière générale toute
l’activité de l’entreprise. En outre, après la fin de
la grève, contrairement à ce qui se passe en cas de
grève passive, le pouvoir dans l’entreprise ne retourne plus à
ceux qui l’exerçaient auparavant, mais il est transmis aux
organes de l’autogestion ouvrière. […]

Le
comité de grève doit disposer, au nom des travailleurs
et au nom de l’intérêt social, du bien national confié
à l’entreprise, et décider de toutes les affaires
importantes concernant l’activité pendant la durée de
la grève active. Aucune décision essentielle, prise
soit par le directeur, soit par la personne responsable, n’est
valable si elle n’a pas été avalisée par le
comité de grève. La direction ou le comité de
gestion qui la remplace exécutent les décisions prises
par le comité de grève et en est responsable uniquement
devant lui et les travailleurs. […]

En
prenant leur indépendance par rapport aux Associations
industrielles, les entreprises ne risquent pas de manquer
d’informations sur les entreprises coopérantes possibles, car
celles-ci leur sont parfaitement connues. C’est pourquoi
l’entreprise, connaissant ses coopérants, doit établir
avec eux des relations horizontales. Toutefois, elle doit continuer à
assurer les livraisons de la part de ses coopérants
obligatoires jusqu’à ce qu’elle trouve des coopérants
volontaires. Il convient d’analyser l’état actuel des
relations de coopération et d’examiner les possibilités
de rapprocher les entreprises coopérantes des entreprises de
production finale, pour obtenir ainsi des économies
substantielles en transport, en combustible, etc. Sur l’initiative
des travailleurs, les entreprises doivent s’entendre entre elles,
signer des engagements pour briser ainsi les obstacles
administratifs. […]

Une
autre tâche non moins importante de la direction régionale
doit être l’exploitation de toutes les ressources qui
permettent d’assurer l’approvisionnement des villes par les campagnes
à un niveau suffisant pour satisfaire les besoins de la base
de population citadine. Il est possible, en coopérant avec le
mouvement syndical indépendant des paysans individuels, d’en
appeler à la solidarité entre les paysans et les
ouvriers. Mais il existe également d’autres moyens, comme par
exemple la mise en route ou l’augmentation de la production de
produits industriels, ne fût-ce que d’équipements
mécaniques, dont les paysans ressentent cruellement le besoin ;
on peut aussi les aider aux travaux des champs en envoyant des
brigades ouvrières à partir des entreprises dont la
production est arrêtée. Dans le même sens, il faut
empêcher, par l’institution d’un contrôle, la
discrimination dans les livraisons de fourrages, de combustibles,
d’engrais, dans l’aide apportée par les centres techniques,
d’une ressource sociale importante pour la classe ouvrière à
savoir les ouvriers propriétaires de parcelles, les
ouvriers-paysans et les paysans-ouvriers qui habitent à la
campagne et vont travailler à la ville et qui sont des
producteurs importants de denrées alimentaires. […]

Z.
Kowalewski, « De la tactique de la grève active »,
brochure publiée à Lodz fin 81.

L’affaire
de tous les travailleurs.

Les
conquêtes de la grève nationale d’août 1980 ont
ouvert une nouvelle phase de la lutte des travailleurs polonais
décidés à prendre leurs affaires en main.
Aujourd’hui la contre-révolution est une réalité
en Pologne. Le pouvoir bureaucratique, plongé depuis des mois
dans une crise sans précédent, use de ses dernières
armes. Devant l’inertie de l’administration civile de l’État,
qui avait perdu toute capacité à diriger le pays, et
devant la décomposition des bases du POUP, le pouvoir a
considéré que sa dernière planche de salut
résidait dans son appareil militaire. L’État de guerre
instauré par le général Jaruzelski contre la
classe ouvrière et contre la société toute
entière tente d’écraser la révolution ouvrière
par des méthodes qui relèvent d’un véritable
terrorisme d’État.

Ces
derniers mois, l’incapacité de l’appareil d’État et du
parti au pouvoir à satisfaire les besoins matériels les
plus élémentaires est devenue évidente aux yeux
de tous. Néanmoins, les travailleurs mettaient leurs espoirs
dans la réforme économique fondée sur
l’autogestion ouvrière qui devait entrer en vigueur à
partir de janvier 1982, les libérant d’un strict contrôle
de la bureaucratie centrale et leur permettant de prendre le pouvoir
dans les entreprises. Le développement d’un contrôle
social sur la politique économique et la perspective des
premières élections libres aux parlements locaux ; le
printemps prochain, renforçaient ces espérances.

Au
mois de novembre, l’abandon inattendu de la part du gouvernement de
son propre projet de réforme économique et la décision
de concentrer encore plus le pouvoir économique entre les
mains de l’appareil bureaucratique provoque une grande tension
sociale. Dans de nombreuses entreprises et certaines régions,
les travailleurs de Solidarité commencèrent dès
lors à se préparer à la grève active afin
d’exercer un contrôle sur les moyens de production et de
distribution, d’instaurer une véritable autogestion ouvrière
et d’imposer une réforme économique par le bas, au
travers d’un vaste mouvement de masse.

Simultanément,
pour assurer l’autodéfense en vue de la prise en main des
entreprises et de leur gestion par les travailleurs, Solidarité
commença à préparer la mise en place de gardes
ouvrières. La question de savoir qui devait détenir le
pouvoir – une minorité privilégiée ou les
masses laborieuses elles-mêmes – commença à
être discutée au sein de Solidarité. Une
situation directement révolutionnaire surgit dès lors
en Pologne. C’est alors que la hiérarchie de l’armée
polonaise décida de mener à terme les préparatifs
du coup d’État pour imposer sa dictature. Préparatifs
qui avaient commencé depuis un an mais auxquels, dirigeants de
Solidarité, nous avions prêté une attention
insuffisante.

Aujourd’hui
le recours aux baïonnettes surprime non seulement la possibilité
d’un socialisme ouvrier et autogestionnaire auquel aspirent les
syndicats libres et les masses laborieuses polonaises, mais également
les droits élémentaires de l’homme, du citoyen et du
travailleur.

La
révolution polonaise, qui constitue l’une des expériences
les plus avancées eet les pus audacieuses au monde du point de
vue de l’émancipation des travailleurs, court le péril
de se voir écrasée. La classe ouvrière et le
peuple polonais sont décidés à résister,
mais ils ont besoin d’un appui unitaire et déterminé de
la part des travailleurs du monde entier, et en premier lieu des
puissantes organisations syndicales d’Europe occidentale. La défaite
de Solidarité représenterait leur propre défaite.
Ce qui se passe aujourd’hui en Pologne est l’affaire de tous les
travailleurs.

Z.
Kowalewski, membre du présidium de Solidarité de la
région de Lodz, en exil en France.


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