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Iztok n°5 (mars 1982)
La Pologne
Article mis en ligne le 26 mars 2008

par Dimitrov
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Depuis
le 13/12/81, le Dimanche noir des Polonais, la Pologne est dans un
« stanvojeni », c’est à dire coup d’état
militaire, état exceptionnel. Toutes les libertés
individuelles, syndicales, politiques, civiles sont abolies mêmes
celles que les ouvriers dans leurs luttes ont arraché au
pouvoir qui a signé lui-même les accords de août
81 a Gdansk ; le pouvoir civil, même celui du parti, n’existe
plus, la milice et l’armée gouvernent directement par
l’intermédiaire des chars et des mitraillettes, des
arrestations de masse, des camps et des prisons. Les tribunaux
militaires sont ouverts, on est condamné pour grève,
pour refus d’obéissance, il y a militarisation de la
production et mobilisation obligatoire des travailleurs, etc.

Une
page de l’histoire tragique du peuple polonais est fermée.
Quelle est la situation exacte actuellement et pour les jours à
venir ? C’est difficile à savoir, et encore plus à
prévoir. Une chose est évidente : l’humanité a
fait un arrêt dans son développement, l’expérience
du changement en Pologne a reçu un coup, on assiste au retour
des ténèbres du Moyen Age ou du temps de l’occupation
fasciste. Encore une fois, les espoirs de millions de gens sont
bafoués, oubliés, interdits au nom d’objectifs
militaires, d’un dogmatisme idéologique, d’intérêts
impérialistes d’une puissance extérieur. Que
pouvons-nous écrire, nous ici ? Notre révolte et notre
impuissance.

Pour
nous, c’est également douloureux par le souvenir de ce que
nous avons vécu en Bulgarie dans les années de
construction du socialisme stalinien. Cette révolte et cette
impuissance, nous les avons senties en 54 quand les ouvriers
allemands en grève ont été écrasés
par les chars de l’occupant russe ; en 56 quand les luttes des
ouvriers, des étudiants hongrois ont été elles
aussi arrêtées par les chars soviétiques ; et le
printemps de Prague en 68… nos yeux se tournent avec espoir, avec
admiration et aussi avec peur vers nos frères des pays
d’Europe Orientale qui luttent sans résultats. Ce n’est pas
suffisant de se déclarer solidaires, d’affirmer son soutien
moral, comme il était aussi ridicule de jouer au prophète
pendant les 16 mois de lutte. Il faut essayer de mettre un peu
d’ordre dans nos pensées qui sont tout à fait
désorientées face au sort tragique des Polonais. Nous
allons essayer de faire quelques considérations un peu
générales. Mais comme les lecteurs d’Iztok se
plaignent souvent que nos articles sont trop longs, nous allons
diviser ce sujet en plusieurs chapitres qui peuvent être lus
séparément.

L’ordre
règne en Pologne

C’est
la phrase que la presse, la radio, la télé, les
généraux répètent depuis le coup d’état.
Cette phrase à un écho sinistre dans la mémoire
collective, surtout celle des polonais, car c’est la même
phrase qui a annoncé la fin de l’insurrection de Varsovie dans
l’hiver 44-45 quand les armées hitlériennes ont détruit
quartier par quartier tout Varsovie et ses habitants pendant que
l’armée rouge attendait sur l’autre rive de la Vistule sans
venir en aide au Polonais. C’est par la même phrase que le
gouvernement russe a annoncé la fin de l’insurrection
polonaise de 1831-33. C’est la même constatation de
rétablissement de l’ordre qui a suivi les massacres de Batouk
et Panagurichté après l’insurrection d’avril 1876 en
Bulgarie – après les dernières barricades du Père
Lachaise de la Commune de Paris – après la résistance
des quartiers ouvriers à Santiago du Chili. C’est toujours le
même cri de triomphe, toujours la même réaction
noire devant ceux qui sont tombés ou mis à genoux,
devant chaque échec des masses populaires qui essaient de se
libérer pour constituer leur marche vers l’avenir.

La
vie est normalisée

Cela
aussi est bien connu. Après chaque secousse, après
chaque manifestation de rejet du régime, ces régimes
triomphent par la violence comme à Prague et à
Budapest, comme à Kronstadt et Novotchekask (1962). Cela
signifie qu’en Pologne seront introduites les mêmes normes et
les mêmes valeurs que le peuple entier a refusé pendant
16 mois. Comment aujourd’hui ce peuple sera-t-il obligé de les
ré-accepter ? Ces normes, cet « état militaire
exceptionnel » n’ont rien de nouveau ni d’inconnu. C’est la vie
quotidienne de millions de citoyens-esclaves de l’empire moscovite,
et pas uniquement de cet empire, ce même état vient à
peine d’être supprimé en Corée du Sud où
il était en vigueur depuis plusieurs décennies –
tandis qu’en Turquie, il vient d’être introduit.

En
Bulgarie, par exemple, ce n’est pas un état passager et
exceptionnel, c’est une situation constante et permanente depuis la
prise de pouvoir du parti communiste, c’est un terrorisme étatique
quotidien, c’est l’interdiction de toute la presse, toute la pensée,
toutes les réunions, c’est l’inféodalisation des
paysans dans l’économie étatique plus lourde que celle
des seigneurs du Moyen Age, c’est l’enchaînement des ouvriers à
leurs usines où ils sont plus exploités que leurs
frères ouvriers d’Occident, cet état militaire dure
depuis des décennies. Il n’est pas isolé et partiel, il
est organisé et systématique. Il ne s’adresse pas aux
ennemis de l’extérieur, mais à son propre peuple. Il ne
défend pas les intérêts du peuple mais ceux d’une
minorité qui a pris le pouvoir par la force militaire.

Il
s’agit d’une certaine forme de guerre civile impitoyable et
permanente. Quand la théorie de Trotsky d’une révolution
permanente s’est révélée inconsistante, on a
commencé, ou plutôt on a continué la guerre
civile commencée en 1917. Si à l’Occident la deuxième
guerre mondiale s’est terminée en 1945, chez nous en Bulgarie,
en Pologne, elle continue… Dans les pays de l’Est européen
il y à même quelque chose de plus étrange, on ne
sait pas si l’on vit dans une époque d’après guerre ou
d’avant guerre, car on entretient artificiellement en même temps
le souvenir de la dernière guerre et la psychose de la
prochaine avec des mobilisations et des exercices permanents. Et en
même temps il n’y a pas d’autre pays au monde où l’on
ose parler constamment de la paix.

Une
réponse aux événements de Pologne

Dès
la nouvelle du coup d’état en Pologne, la presse capitaliste
occidentale a donné libre cours à son soulagement
devant la fin de l’insécurité en Pologne. Il y a enfin
là-bas un pouvoir fort et sûr. On peut citer quelques
uns des titres du Times,
du Gardian et Financial Times de Londres, Die Zeit
et Der Spiegel d’Allemagne Occidentale : « le coup d’état
en Pologne est la meilleure nouvelle de cette semaine »,
« Jaruzelski est sincère », « pour la première
fois depuis 16 mois, il y a en Pologne un gouvernement »,
« l’intervention de l’armée était devenue
inévitable », « Walesa est un tribun populaire qui
aime s’écouter parler ».

Un
des premiers télégrammes de Jaruzelski a été
adressé aux trusts bancaires occidentaux pour les assurer de
la bonne volonté du pouvoir et de leur volonté
d’honorer les engagements financiers. Non seulement les milieux
financiers mais les milieux politiques ont affiché
immédiatement en même temps leur tristesse pour les
pauvres Polonais et leur acceptation de ne pas se mêler des
affaires intérieures de la Pologne, y compris la France. Mais
il s’est produit quelque chose d’imprévu : des masses
ouvrières, les intellectuels, les étudiants ont
manifesté plus de solidarité que leur gouvernement et
les capitalistes. Quand les boulevards parisiens autour de
l’ambassade de Pologne ont été couverts de
manifestants, le pouvoir politique a été obligé
de durcir sa position vis à vis des nouveaux maîtres de
la Pologne. Comment sera l’avenir, il est trop tôt pour le
dire, mais on peut rappeler la phrase célèbre de
Lénine : « les démocraties occidentales et les
capitalistes vont nous vendre même la corde avec laquelle nous
les pendrons ».

Luttes
ouvrières

Ce
qui unit les assassins les plus actifs, directs ou indirects, et
leurs complices occidentaux, conscients ou inconscients, c’est leur
panique devant la conscience éveillée et la combativité
de la classe ouvrière. Nous citons ici le sociologue français
J. Julliard :

« En
Août 1980 avec la victoire des accords de Gdansk a commencé
en Pologne une vraie révolution ouvrière, la plus
massive, la plus démocratique, la plus pure depuis la Commune
de Paris 110 ans auparavant. Et pour la première fois la
question du passage vers le socialisme c’est à dire vers une
démocratie ouvrière ne s’est pas passée comme
d’habitude à partir d’un capitalisme développé
ou non, mais à partir d’un régime étatique
bureaucratique. En Pologne pendant 16 mois on a assisté à
une complète disparition du parti qui avait perdu complètement
tout contrôle sur le pays, en faveur d’un mouvement ouvrier
indépendant organisé en syndicat dans les entreprises
de production. Les usines s’étaient transformées en
vraies forteresses de l’indépendance ouvrière tandis
que l’idée d’une autogestion était l’expression
politique de cette indépendance. Ainsi on peut mieux
comprendre la vraie peur panique des bureaucrates des pays de l’Est
devant un tel mouvement et en même temps le manque
d’enthousiasme des milieux capitalistes occidentaux pour leur venir
en aide même moralement… Les révolutions socialistes
du 20e siècle ont abouti à des dictatures
bureaucratiques paralysantes incapables d’accepter l’absolue
nécessité de l’indépendance du mouvement
ouvrier. C’est pourquoi ce mouvement prend de plus en plus un
caractère révolutionnaire. On était arrivé
à une confrontation inévitable entre le communisme
bureaucratique et la démocratie ouvrière car ces eux
conceptions sont incompatibles. La Pologne en a été la
démonstration. »

(Nouvel
Observateur, 26/12/81) 

Avant
de discuter l’affirmation de ce sociologue, nous donnerons une autre
prise de position, celle de la Pravda de Moscou, le lendemain
du coup d’état de Varsovie.

« …
Les événements en Pologne… ont démontré
l’inconsistance et l’absurdité de la théorie des
syndicats indépendants. Au contraire ils ont démontré
que c’est le parti qui est la meilleure forme de l’organisation de la
classe ouvrière… L’histoire de notre pays a confirmé
l’absurdité et l’impuissance de l’anarcho-syndicalisme en tant
que conception de syndicat indépendant et sur le rôle de
l’organisation syndicale en tant que facteur dominant de la société ;
ainsi que de leur conception selon laquelle les syndicats ouvriers
peuvent remplacer l’appareil d’état et jouer le rôle
d’un parti politique… Les syndicats peuvent réellement
remplir leur rôle et leurs droits garantis par la constitution
uniquement sous la direction du parti. Le fait… que les
organisations du parti dirigent les syndicats dans leur activité
quotidienne représente un facteur important dans le
renforcement de l’unité indestructible entre le parti et le
peuple. »

(Pravda) 

Comme
on le voit, il y a des points de vue complètement opposés
non seulement sur les événements de Pologne mais sur
les questions théoriques essentielles comme par exemple le
rôle du mouvement ouvrier et des syndicats. Et il y aura
probablement d’autres points de vue soit pour défendre soit
pour critiquer l’expérience polonaise, de la même façon
qu’il y a eu récemment à Paris des discussions sur
l’expérience tchécoslovaque. Nous ne ferons ici
qu’aborder le problème pour signaler plus précisément
un oubli historique : entre la Commune de Paris et le syndicat
polonais Solidarnosc il y a eu beaucoup d’autres expériences,
et surtout une qu’il ne faut pas oublier ni sous-estimer – les
idées et le mouvement social, révolutionnaire, syndical
et prolétarien des soviets dans la révolution russe. Il
est évident qu’aujourd’hui, de cette idée et de ce
mouvement, il ne reste que le nom sans aucun contenu. Comme il est
évident que la propagande du parti a effacé de
l’histoire tout ce qui était lié à ces idées
et à ce mouvement.

Mais
malgré tout la vérité historique existe,
quelques contemporains et historiens de l’époque ont laissé
des traces. Il faut que nous continuions à parler de ces pages
oubliées de l’histoire jusqu’au jour où elles seront de
nouveau évidentes pour tout le monde.

Nous
rappellerons brièvement ici quelques faits. La force et
l’originalité du mouvement révolutionnaire russe de
1917-21 ne résidaient pas dans le parti communiste qui était
très minoritaire, à peu près inconnu et toujours
en retard. Ce n’étaient pas non plus les personnalités
« historiques » comme Lénine et Trotsky (leur rôle
historique a été fabriqué a posteriori). Mais
c’était surtout la grande masse des ouvriers, des paysans et
des soldats en lutte précisément au nom des soviets en
tant que conception d’auto-gouvernement, auto-production et
auto-contrôle. Ces mêmes idées et ces mêmes
exigences qui ont mobilisé les ouvriers polonais en grève
en 1980 et sur lesquelles ils ont débattu pendant toute
l’année 1981. Pour illustrer ce que nous avançons, nous
citerons la phrase de Lénine que Trotsky a rappelée
plus tard, une fois en émigration (dans son livre sur Lénine,
1924, p. 63) : « Le pays des ouvriers et des paysans pauvres est
mille fois plus à gauche que les conceptions d’un Tchernov et
cent fois plus à gauche que nos propres positions ».

Le
deuxième fait aussi important que le premier est que l’idée
de « tout le pouvoir au soviet » n’est pas un mot d’ordre
isolé mais correspond à un mouvement organisé et
conscient. Ce mouvement était présent dans chaque unité
de production, dans chaque lieu d’habitation. Dans ces conditions de
révolution et de guerre civile, ce mouvement avait commencé
à s’organiser dans des dimensions nationales. Le 2e
Congrès panrusse des soviets devait ouvrir ses travaux
précisément le 24/10/1917 à Pétersbourg.
Dans cette fin d’octobre, le mot d’ordre « tout le pouvoir aux
mains des soviets » n’était pas un souhait, c’était
une réalité concrète. Pratiquement, tout le
pouvoir était déjà aux mains des soviets, le
congrès devait uniquement officialiser ce système et
légaliser la pratique déjà existante, autrement
dit prendre le pouvoir.

Ce
n’est pas par hasard que Trotsky a réussi à convaincre
Lénine. Et ce dernier a entraîné derrière
lui la majorité du Comité Central du Parti dans la
nécessité d’agir avant le Congrès des Soviets,
et d’agir par un coup d’état militaire que la propagande
bolchevique a appelé plus tard la Révolution d’Octobre.
Ce n’était pas une révolution, c’était une prise
de pouvoir par la force militaire. Le coup n’était pas dirigé
vers le pouvoir passé qui n’existait pratiquement plus, mais
devant le danger d’une vrai révolution, c’est à dire la
prise de pouvoir par le Congrès des Soviets au nom des soviets
déjà existants. On peut ouvrir ici un parallèle.
Le coup d’état militaire en Pologne se produit en réponse
aux propositions du Conseil nationale des syndicats indépendants
Solidarnosc de faire un référendum précisément
sur la question du pouvoir en Pologne et sur la place du Parti et des
syndicats dans ce pouvoir.

Il
est intéressant d’étudier les rapports de Lénine
et des bolcheviks avec les soviets. Nous donnerons ici quelques
citations d’un contemporain Arthur Lehning qui a écrit en
1929 :

« Lénine
et son parti n’ont jamais pris au sérieux l’idée de
tout le pouvoir aux mains des soviets, ils ne pouvaient pas accepter
cette idée pour la simple raison que dans ce cas ils devaient
accepter aussi que les soviets devraient jouer un rôle
essentiellement constructif dans la société socialiste
après la destruction de l’état bourgeois… conception
qui était en pleine contradiction avec l’idée
bolchevique de construction de cette société. Accepter
les exigences des soviets, cela signifie qu’il faut changer les
organes de l’État avec une nouvelle organisation sociale où
précisément les soviets ont un rôle important
politique et économique. Mais cela est incompatible avec la
conception de Lénine d’un socialisme d’État. Lénine
répétait tout le temps, dans ses articles de février
à octobre 1917, que la condition nécessaire de la
réalisation du socialisme est la création d’un pouvoir
étatique fort, que la tâche essentielle est de prendre
le pouvoir d’état pour créer un nouvel État. Ce
nouvel État, d’après Lénine, devait être
temporaire, comme la Commune de Paris… mais l’essentiel est cette
idée de Lénine d’un socialisme d’État. »

(A.
Lehning, 1929) 

Comment
les bolcheviks ont-ils résolu le problème d’utiliser la
puissance d’idée du mouvement des soviets pour leur propre
compte ? Cette question a non seulement une importance historique mais
aussi un intérêt actuel. Cela peut expliquer l’attitude
du Parti Communiste polonais envers les syndicats polonais pendant
les 16 mois écoulés, leur attitude actuelle, et
permettre même de prévoir leur tactique future.

Le
9/4/1917, Lénine écrit dans la Pravda : « Nous ne
sommes pas des blanquistes partisans d’une prise de pouvoir par une
minorité ». Le 14 avril, à la Conférence
des Bolcheviks de Pétrograd, il déclare : « Tant
que les soviets ne prennent pas le pouvoir, nous ne le prendrons pas
non plus ». Dans ses « Lettres sur la tactique » (dans
lesquelles il explique ses Thèses d’Avril) Lénine écrit
que d’après Marx la Commune de Paris n’est pas un blanquisme
parce qu’elle a assuré la domination directe et immédiate
d’une majorité et elle répond à l’activité
des masses dans ce sens que les masses s’affirment elles-mêmes.
Et transposant cet exemple dans la situation de la Russie au
printemps 1917, il écrit :

« Les
soviets des représentants des ouvriers, des paysans et des
soldats sont évidemment l’organisation directe et concrète
de la majorité du peuple… la prise de pouvoir de la part des
soviets n’a rien de commun avec le blanquisme parce que c’est une
prise de pouvoir d’une majorité. Notre activité doit
être orientée vers une lutte d’influence au milieu de
ces soviets… Le prolétariat n’est pas capable de prendre
l’appareil du pouvoir et de le diriger. Mais une fois le pouvoir
étatique pris, les soviets sont capables de développer
une activité, de démontrer leurs capacités…
Les soviets des ouvriers et des paysans seront la nouvelle forme de
l’État, une nouvelle forme supérieure de la démocratie,
une forme de la dictature du prolétariat ».

(Lénine,
résumé des articles : Les Bolcheviks doivent-ils garder
le pouvoir. Lettre aux ouvriers américains. Texte du
20/8/1918) 

Comme
on peut le constater dans ce texte, Lénine crée une
confusion consciente entre le blanquisme et le non- blanquisme, c’est
à dire une prise de pouvoir par une minorité par un
coup d’état ; le prolétariat est à la fois
capable et incapable de prendre et d’exercer le pouvoir ; les conseils
sont l’expression de la volonté de la majorité du
peuple, ou ils sont l’organe de la future société qui
sera en même temps étatique et non-étatique. Il y
a une chose qui est claire, c’est que Lénine a un besoin
urgent des soviets en tant qu’idée sociale et en tant
qu’expression d’une majorité qui lui manque à lui.
C’est pourquoi il envisage de les « influencer » c’est à
dire de les manipuler et de les récupérer.

Pourquoi
en avril 1917 Lénine a-t-il formellement refusé
l’attitude blanquiste, et applique-t-il cette attitude en octobre ?
Parce qu’il n’a pas réussi à « influencer »
suffisamment ces soviets et à préparer un coup d’état
« légitime ». Mais surtout parce qu’il savait que
les soviets cette fois ci étaient prêts à assurer
le pouvoir, c’est à dire légaliser ce qui existait déjà
à la base, l’activité des soviets locaux. Mais en même
temps Lénine était assez intelligent pour comprendre
que sans les soviets ou contre les soviets il ne pouvait rien faire.
C’est précisément sur ce point qu’a lieu la découverte
« géniale » de Lénine, sa manière
malhonnête et rusée. Son compagnon de l’époque,
Trotsky, a expliqué plus tard à sa manière
intellectuelle et bavarde ce qui s’était passé :

« Le
parti a été incapable de prendre le pouvoir tout seul
sans les soviets et derrière leur dos. Cela aurait été
une erreur très mal accepté par les ouvriers et par la
garnison de Pétrograd. Les soldats connaissaient très
bien le soviet des représentants des ouvriers de Pétrograd
et ils travaillaient avec la section militaire de ce soviet. Ils ne
connaissaient pas notre parti ou ils le connaissaient uniquement par
l’intermédiaire des soviets. Et si l’insurrection sans
l’accord du congrès des soviets, se faisait sans liaison avec
lui, sans sa protection, sans qu’il soit évident pour les
soldats que cette insurrection était la condition de lutte
pour « tout le pouvoir aux soviets » - sans ces conditions,
l’attitude de la garnison de Pétrograd pouvait être très
dangereuse pour notre succès. »

(Trotsky,,
« Sur Lénine, 1924 p.78) 

Ainsi,
profitant d’une certaine confusion, créant par eux-même
des confusions, acceptant des perspectives qui leurs sont étrangères,
appliquant des tactiques qu’ils rejetaient quelques mois auparavant –
les bolcheviks ont pris de vitesse à la dernière minute
les décisions du Congrès des Soviets. Ils se sont
dépêchés de proclamer leur « gouvernement
révolutionnaire provisoire » qui les nommait eux-mêmes
« soviets des commissaires du peuple » - juste à
l’ouverture du 2e Congrès des Soviets, les vrais. La
confusion était elle que le 25/10/1917 ce Congrès à
voté un manifeste dans lequel il dit : « Le Congrès
des Soviets déclare prendre tout le pouvoir dans ses mains…
Le Congrès décide : tout le pouvoir dans ses mains…
Le Congrès décide : tout le pouvoir des différents
lieux d’habitation passe entièrement aux mains des soviets
locaux des représentants des ouvriers, des paysans et des
soldats ». Mais il y avait déjà deux pouvoirs en
place, le gouvernement provisoire sorti du coup d’état des
bolcheviks et les décisions du Congrès des Soviets. Au
début, le gouvernement entretenait l’illusion qu’il exécute
la volonté des soviets bien que ni son origine, ni son
organisation, ni ses idées n’aient correspondu à celles
des soviets. Progressivement, le parti de Lénine a éliminé
directement ou indirectement les gens qui animaient les soviets. Il a
aussi abandonné les idées du pouvoir des soviets
jusqu’au 5e Congrès des Soviets qui a amené
les soviets à ce qu’ils sont encore, un symbole sans aucun
pouvoir, une institution sans aucune importance. En Pologne, après
16 mois d’efforts pour utiliser et compromettre la nouvelle forme des
soviets qui était l’organisation Solidarnosc, le parti à
utilisé de nouveau la force militaire pour l’éliminer.
Il va probablement essayer, d’après les « leçons »
de Lénine, de sauvegarder et d’utiliser la phraséologie
et la façade des syndicats dits indépendants. Va-t-il y
parvenir, c’est un autre problème.

Mais
pour terminer ce bref rappel des conflits entre les soviets et le
parti en Russie en 1917, nous donnerons quelques extraits d’un
contemporain de ces événements, qui a écrit en
1921 :

« L’idée
des soviets, c’est l’expression la plus juste de ce que nous
considérons comme une Révolution sociale, car elle
englobe toute la partie constructive du socialisme… L’idée
de dictature est une conception bourgeoise qui n’a rien de commun
avec le socialisme. Au contraire, cette conception est en
contradiction fondamentale avec l’idée constructive des
soviets. L’effort d’unir ces deux conceptions contradictoires mène
à cette monstruosité sans espoir qui est le système
bolchevique actuel qui a été fatal pour la Révolution
russe… Et il ne pourrait en être autrement. Le système
des soviets est fondé sur de telles bases qu’ils ne peuvent
pas se développer dans une dictature. Dans la théorie
et la pratique bolchevique, tout vient de là-haut, on exige
des masses une soumission aveugle devant cette volonté
dirigeante. En Russie, cette dictature s’est imposée, c’est
pourquoi il ne peut être question de soviets ; au contraire,
c’est une caricature complète de l’idée même des
soviets c’est à dire l’indépendance des syndicats
ouvriers, auto-gouvernement et auto-production.

(Rudolf
Rocker, « La catastrophe du communisme russe, 1921, p.23-24) 

On
comprend alors pourquoi le parti communiste au pouvoir n’accepte pas
et n’acceptera jamais un mouvement ouvrier indépendant ainsi
que tout effort vers une certaine démocratie et une certaine
liberté. On comprend aussi pourquoi il écrase chaque
fois par la force militaire soit directement comme à Prague et
à Budapest, soit indirectement comme à Varsovie, tout
effort et tout éveil vers des idéaux semblables à
ceux de 1917. Dans ce sens l’affirmation de la Pravda de
Moscou : « Les idées syndicalistes et plus précisément
celles de l’anarcho-syndicalisme sont dépassées et
rejetées par l’histoire » - s’est révélée
fausse. Car au contraire, bien qu’interdites, presque inconnues, ces
idées et ces pratiques reviennent constamment et
périodiquement sur la scène de l’histoire. Et il en
sera ainsi tant que la question sociale n’est pas résolue.

Impuissance
de l’Occident

La
question polonaise et sa tragédie ont placé tout
l’Occident dans une position très inconfortable – son
impuissance complète de toute action. Même dans des pays
ou des endroits où il y avait un sincère désir
de solidarité, de révolte, d’aide au peuple polonais,
tout cela est resté uniquement symbolique, exclusivement
éthique, plus utile pour ceux qui ont manifesté, et en
réalité sans aucune valeur. La même situation se
répète chaque fois qu’il y a des cas semblables en
Europe de l’Est.

Cette
situation contraste étrangement avec les conflits des autres
coins de la planète, Corée, Vietnam, Amérique
Centrale, Proche Orient, etc. Pourquoi cette différence dans
les attitudes et les possibilités ? Nous rentrons ici dans le
domaine de la diplomatie, de la politique politicienne pleine
d’incertitudes, d’inconnu, de subtilités incompréhensibles.
C’est un domaine inhabituel pour nous, où tout doit être
dit au conditionnel ou par supposition. Cela à même posé
des problèmes entre nous. Par exemple, des camarades ne
comprennent pas pourquoi je ramène souvent la question à
Yalta. Il semble que la diplomatie ne doive pas intéresser les
révolutionnaires, pour eux c’est le rapport de force qui
compte dans la lutte. Le reste n’est qu’un jeu. C’est probablement
vrai pour les régimes démocratiques où il existe
une opinion publique, où des mouvements sociaux et politiques
peuvent agir, peuvent provoquer des réformes, des changements.
Mais l’Occident oublie ou ne veut pas accepter la réalité
des régimes totalitaires bien que dans son histoire du 20e
siècle il ait dû aussi les subir. Cela change du tout au
tout. Comment peut-on expliquer par exemple qu’en Pologne aujourd’hui
quatre cent mille miliciens soient en train de mettre à genoux
dix millions d’ouvriers derrière lesquels il y a le peuple
tout entier. Dans le même sens, la remarque blessante pour nous
tous les émigrés : mais pourquoi supportez-vous ces
régimes, vous n’êtes pas des hommes, pourquoi ne les
rejetez-vous pas… Il ne faut pas oublier que les régimes
totalitaires fascistes ont été détruits non pas
par une résistance intérieure mais par une guerre. Et
qui veut accepter aujourd’hui les risques d’une nouvelle guerre ?
Alors le totalitarisme de gauche survit.

Mais
il survit aussi parce que l’Occident a accepté et garantit sa
survie. Par les accords de Téhéran de 1943, par les
accords de Yalta en février 1945, par les accords de Poznan. A
l’occasion des événements de Pologne, la presse
occidentale à été formelle au sujet de Yalta :
« Du début jusqu’à la fin de la Conférence
de Yalta, il y a eu un désaccord qui n’est jamais parvenu à
se régler, sur la frontière occidentale de l’URSS. »
Par conséquent il n’est pas vrai que l’Occident ait vendu
toute l’Europe Orientale à Staline, et qu’il se soit lié
lui-même les mains dans une impuissance complète devant
les pires crimes perpétrés dans cette zone là,
zone qui peut être considérée comme chasse gardée
où le chasseur peut faire tout ce qu’il veut sans rendre
compte à personne.

Nous,
les peuples de l’Europe Orientale, nous n’avons pas été
invités à signer ces accords et nous ne savons pas
exactement ce qui a été décidé là-bas
sur notre prore sort, sur le sort de nos enfants, sur le sort de
presque cent million d’habitants. Mais pour nous tous sans exception
notre sort actuel et même notre avenir ont été
décidé à cette Conférence diplomatique.
Toute l’attitude de l’Occident depuis trois décennies le
confirme. La dernière expérience, celle de la Pologne
1980-81, le confirme encore une fois.

Pour
nous, les Bulgares, c’était déjà évident
dès 1945 pendant les premières et uniques élections
plus ou moins libres ; la terreur était si déchaînée
qu’elle n’a même pas épargné les représentants
occidentaux, même le représentant personnel du président
américain, et personne n’a rien pu faire. Plus tard, nous
avons vu l’autre face du même problème, quand l’armée
des partisans grecs du général Markos a été
écrasée par les occidentaux sans que les pays puissent
lui apporter le moindre secours. Pour nous, il était évident
que l’Europe était divisée en deux zones, et que nous
étions enfermés et laissés en otage à
Moscou pour permettre à l’autre moitié de l’Europe
d’être « libre ». Pour nous, il était aussi
évident que nous ne pouvions rien faire contre cette nouvelle
colonisation. Et aujourd’hui que les héros des cafés de
Paris nous accusent de « ne pas être des hommes », je
me rappelle les discussions à l’époque en Bulgarie
entre ceux qui envisageaient la résistance et ceux qui
envisageaient l’émigration. Le bonheur relatif de ces
européens occidentaux est payé par la souffrance de nos
peuples, et en plus ils nous insultent.

Nous
ne sommes pas dans les secrets des diplomates, mais nous connaissons
bien l’histoire qui, à toutes les époques et sous tous
les régimes, a pratiqué la politique du partage ; les
hyènes civilisées ont toujours discuté sur la
carte le sort des peuples selon les intérêts et les
caprices des grandes puissances. Quand le mouvement socialiste a pris
naissance au siècle dernier, et s’est développé,
c’était un des thèmes essentiels de sa lutte : le refus
d’autoriser les impérialistes à décider du sort
de millions d’êtres humains. Qui aurait pu envisager que les
responsables du monde dit socialiste utiliseraient les mêmes
méthodes pour construire de nouveaux empires basés sur
de nouvelles injustices.

Je
suppose que dans les textes officiels de Yalta il n’y a pas
effectivement mention du tracé de la frontière
occidentale de l’URSS. Mais je suppose qu’il y a des textes secrets,
non publiables, qui concernent cette question. Quelques faits me
mènent à cette supposition. Par exemple, Churchill dans
ses Mémoires mentionne le marchandage personnel avec Staline
pendant cette Conférence. Sur un petit bout de papier, tous
les deux s’étaient mis d’accord et chiffraient en pourcentage
leur influence respective. Il semble que pour la Bulgarie, c’était
75% d’influence russe pour 25% d’influence occidentale. Après
ce marchandage, les promesses d’élections libres, de
démocratisation, de représentativité deviennent
complètement superflues et hypocrites. Il y a des documents
selon lesquels Brejnev a prévenu lui-même le président
américain quand l’armée rouge a envahi la
Tchécoslovaquie, il a même précisé que
l’armée rouge s’arrêterait juste avant le no man’s land
avant la frontière allemande.

Selon
certaines informations, Moscou avait prévenu directement les
USA et l’Allemagne Fédérale du coup d’état de
Jaruzelski en Pologne (en France uniquement le Bureau Politique du
Comité Central du PCF aurait été prévenu).
Pourquoi Moscou a-t-il tellement tenu aux accords de Helsinski
(accords qu’il n’a jamais appliqué dans son propre
territoire) ? Uniquement pour donner une base juridique au partage de
l’Europe précisément sur la partie secrète des
accords de Yalta. Pourquoi Moscou entretient-il des points chauds
dans les différentes parties de la planète, en
proposant chaque fois des possibilités de nouvelles
discussions en vue de nouveaux accords et de nouveaux partages ?

Pourquoi,
parmi les dirigeants occidentaux, uniquement Mitterand s’est-il élevé
officiellement contre les accords de Yalta tandis que tous les autres
et surtout les américains ne les ont jamais critiqués ?
Parce que la France du général De Gaulle n’a pas siégé
à Yalta et a refusé de les ratifier à l’époque.
Et parce que la politique tiers mondialiste de Mitterand essaie de se
placer entre les deux hégémonies. En tout cas, que la
frontière occidentale de l’URSS soit légale ou non,
garantie par Yalta ou par Helsinski, acceptée ou tolérée
– le peuple bulgare, le peuple polonais tous les peuples tombés
sous la domination soviétique sont condamnés à
subir, être esclaves, n’avoir ni perspective ni avenir, et cela
en plein 20e siècle.

Puisque
nous sommes dans les suppositions diplomatiques, ajoutons encore
quelques questions. En ce qui concerne la Pologne, il semble que son
sort devait être réglé en 1945 par des élections
libres ; et quand les occidentaux ont vu que ces élections
n’étaient pas libres du tout, mais terroristes et qu’elle
engageaient l’avenir du pays dans une impasse, ils ont envoyé
des lettres de protestations (c’était quelques semaines avant
la mort de Roosvelt) et ils ont été étonnés
des réponses cyniques de Molotov et de Staline. Notre question
est la suivante : les puissance occidentales étaient-elles si
naïves pour croire à la bonne volonté de Staline,
ou leur mécontentement était-il uniquement destiné
à diminuer leur propre responsabilité dans le sort du
peuple polonais. D’après les accords de Téhéran
les américains devaient retirer leurs forces militaires
d’Europe une fois la guerre terminée, ce qu’ils n’ont pas fait
ni à l’époque ni depuis. Notre question est la
suivante : les événements en Europe Orientale sont-ils
la cause du maintien de forces d’intervention américaine en
Europe, ou y a-t-il une autre raison.

Pourquoi
l’armée rouge s’est-elle arrêtée sur l’Oder et
depuis trente ans joue aux gendarmes dans les pays occupés,
mais n’a jamais franchi l’Oder. Ce n’est pas quelques divisions qui
pouvaient l’arrêter. On peut se permettre d’esquisser une
certaine réponse à partir de l’expérience
historique. Chaque traité de paix est en réalité
la fin d’une guerre et en même temps la préparation
d’une guerre future. Le capitalisme privé ou étatique
ne peut exister qu’en se développant, c’est à dire en
devenant un impérialisme qui seul peut assurer des marchés,
des matières premières, la puissance, la tranquillité.
Jusqu’ici ce n’est pas original, Lénine a déjà
développé cette pensée. Mais elle est aussi
valable non seulement pour le capitalisme classique actuel mais aussi
pour cette variante qui est le capitalisme d’État d’URSS qui
sous le prétexte d’une guerre idéologique bâtit
un nouvel empire tout à fait semblable aux autres avec sa
domination de peuples asservis, l’exploitation de son propre peuple,
la formation de nouvelles classes dominantes et de nations
dominantes, et la nécessité d’une guerre permanente.

Les
traités de paix de Berlin en 1878 qui ont décidé
du sort de la Bulgarie actuelle (à la fin de la guerre
russo-bulgare) étaient exprès injustes, atroces, pour
pouvoir créer une haine et une animosité entre les
peuples frères des Balkans et donner la possibilité de
nouvelles guerres. Effectivement les Balkans ont été
déchirés par trois guerres fratricides. Les traités
de paix de Versailles, de Neuilly (pour la Bulgarie) à la fin
de la première guerre mondiale étaient rédigé
de telle manière que la future guerre mondiale était
inévitable. Je pense que les traités de Yalta, Téhéran
et Poznan avaient le même sens : finir une guerre mondiale et en
préparer une autre. Tous les discours, toutes les grandes
déclarations sur l’amour de l’humanité et de la paix,
soit de l’Est soit de l’Ouest, étaient uniquement de la
propagande et par conséquent des mensonges. La deuxième
guerre mondiale s’est terminée par une armistice, pas par une
paix. Et même cette armistice est relatif, pas seulement pour
la séparation des deux Allemagne, pour toute l’Europe
Orientale qui vit en état de guerre, mais pour la vie de toute
notre génération qui a été une guerre
éternelle, une guerre froide ou chaude, une guerre passée,
présente et future.

Je
pense que les stratèges qui avaient envisagé la
troisième guerre mondiale n’avaient pas prévu deux
choses qui ont perturbé leur plan. Les peuples étaient
trop fatigués, trop traumatisés, trop saignés
par les longues années de guerre. Ils se sont occupés à
relever leurs maisons en ruines, rassembler leurs famille dispersées.
Ils ne pouvaient accepter une nouvelle boucherie. A l’Est, au nom de
la paix, ils avaient oublié la liberté pour pouvoir
supporter le nouveau régime totalitaire. A l’Ouest, ils
avaient abandonné leur idéal révolutionnaire
prolétarien et avaient ainsi sauvé le capitalisme. Pour
le grand mécontentement de ceux qui essayaient de nouveau de
les mobiliser. Ce même Churchill qui a une grande
responsabilité dans le marchandage de Yalta a été
le premier à peine quelques mois plus tard à appeler
ouvertement à la troisième guerre mondiale. Tandis que
le « père des peuples » Staline après avoir
occupé des territoires aussi peuplés que son propre
empire, appelait ouvertement à une « guerre
révolutionnaire » pour avoir encore plus de colonies.

Le
deuxième fait historique est l’événement de la
bombe atomique. Il a fait hésiter même les militaristes
les plus acharnés, devant le danger d’une apocalypse. Ces deux
faits ont eu des conséquences considérables.
L’esclavage dans les pays de l’Est, qui était envisagé
comme provisoire et qui devait servir d’étincelle pour la
prochaine guerre, dure toujours. La révolution qui était
proclamée planétaire s’est arrêtée et le
monde capitaliste se porte très bien. Ceux qui espèrent
aujourd’hui que les polonais vont sortir la poitrine nue devant les
chars polonais ou russes, doivent réfléchir à
ces quelques considérations de « haute politique ».

Le
problème des pays de l’Est, notre problème, reste non
résolu et semble même insoluble.

Jusqu’à
quand devront nous subir ces régimes imposés et
atroces ? Comment arriverons-nous à nous débarrasser
d’eux, à nous libérer, et à reprendre comme tous
les peuples notre marche en avant ? Depuis quelques décennies,
il n’y a chez nous aucun mouvement, aucun progrès, la vie est
arrêtée, gelée, interdite, persécutée,
emprisonnée, fusillée. Cette question se pose devant
nous, devant nos peuples, devant l’opinion publique, devant la
conscience humaine. Tout a été essayé. Toutes
sortes de tactiques, de méthodes, de tentatives, de compromis,
d’espoirs, et rien n’a réussi.

Comme
nous l’avons vu, la seule force positive qui a eu un large soutien
des masses populaires en Russie révolutionnaire – le
mouvement des soviets – a été utilisée et
ensuite détruite par une poignée de révolutionnaires
professionnels et de spécialistes du coup d’état qui
n’avaient aucun idéal constructif, qui même aujourd’hui
sont incapable de promouvoir une vie sociale, de créer une
force productive dans le pays. Un certain nombre de gens, y compris
quelques libertaires, avaient pensé à l’époque
que la tendance terroriste et dictatoriale était passagère,
que le régime allait revenir à l’inspiration des
soviets – tous ces gens naïfs ont disparus dans des camps ou
ont été fusillés. D’autres plus lucides ont
accepté la lutte ouverte, la guerre des partisans : le
mouvement des makhnovistes, le plus important des mouvements de
résistance de gauche, la révolte de Kronstadt, ont été
détruits. Les mouvements de partisans qui ont repris pendant
la deuxième guerre mondiale en Ukraine, en Biélorussie
et dans les pays baltes, ont aussi été détruits.
La résistance passive des masses paysannes, des tolstoiens,
des « vieux croyants », de millions de gens innocents – a
entraîné un holocauste immense encore aujourd’hui
presque inconnu. La résistance secrète, intérieure,
par petits groupes, qui a essayé d’éveiller l’esprit
critique, a été infiltrée dans la plupart des
cas par la police politique pour pouvoir décourager même
la résistance individuelle. La déstalinisation et le
libéralisme khrouchtchevien ont permis un nouveau stalinisme.
En Hongrie, la fraction la plus démocratique du parti
communiste a essayé d’utiliser la révolte des étudiants
et les conseils ouvriers pour ouvrir une politique plus proche du
peuple, mais les chars soviétiques ont restauré
l’ancien ordre. En Tchécoslovaquie, c’était surtout
l’intelligentsia, la jeunesse qui ont tenté de faire entrer
un peu d’air frais dans les prisons moisies ; le parti a pris le train
en marche pour pouvoir endiguer cette volonté de changement,
mais de nouveau les chars ont amené le froid sibérien
en plein août 1968. En Pologne, après une série
d’essais et de révoltes dont quelques unes noyées dans
le sang, l’espoir ne 1980 s’est trouvé plus grand parce qu’il
a duré plus longtemps et sans violence. Actuellement, tout est
arrêté et il est encore trop tôt pour tirer des
conclusions de leur expérience.

On
peut poser seulement des questions : y avait-il en réalité
une possibilité de changement ? Les ouvriers n’étaient-ils
pas trop sûrs d’eux-mêmes, mal préparés
devant le coup d’état trop bien préparé du
pouvoir. En tout cas, les événements ont montré
encore une fois ce qui est essentiel dans nos pays de l’Est : le
profond refus et le rejet du pouvoir imposé ; la disparition
presque complète du parti qui a la prétention de rôle
dirigeant mais qui se dissout de lui-même en face de la
première grève généralisée ; la
catastrophe économique et l’absurdité du système
économique ; le rôle conscient de la classe ouvrière
organisée sur une base syndicale comme seule force positive du
pays ; la conscience et la fidélité des masses
paysannes, des intellectuels, de tout un peuple qui rejoint cette
force ouvrière organisée ; la force des idées
d’un auto-gouvernement, d’un auto-contrôle et d’une
auto-production non seulement comme idéal mais comme réalité
économique et sociale ; le seul vrai pouvoir pendant ces seize
mois en Pologne était Solidarnosc.

La
propagande, soit pour, soit contre, les événements de
Pologne, amis au premier plan non le rôle essentiel de la
classe ouvrière, des paysans et des intellectuels organisés
dans Solidarnosc, mais deux faits plutôt secondaires, le
nationalisme polonais et le rôle de l’église catholique
polonaise. En ce qui concerne le nationalisme, il est facilement
explicable par l’histoire même de la Pologne ; pendant des
siècles les Polonais ont été davantage esclaves
qu’indépendants, et dans la plupart des cas précisément
sous le joug des Russes. Et au lieu d’accuser les occupants, on fait
grief aux occupés de leur besoin d’indépendance. Pour
ma part je suis étonné de leur modération et de
leur sang-froid. Je vais rappeler seulement deux faits : en septembre
1939 quand l’armée hitlérienne a envahi et occupé
la moitié ouest de la Pologne et l’armée rouge la
moitié est, Molotov a publiquement déclaré sa
joie de « la disparition de la Pologne, ce monstrueux bâtard
de Versailles ». Le 2 juillet 1920, le maréchal
soviétique Toukhatchevsky a déclaré : « le
chemin vers l’incendie mondial passe par le cadavre de la Pologne ».
Quand un peuple est sous le joug, quand il est opprimé et
exploité, sa seule possibilité de ne pas disparaître
complètement c’est d’essayer de conserver sa physionomie, sa
langue, ses particularités. La Pologne a eu aussi dans son
histoire des tendances d’annexion (vis à vie de l’Ukraine, de
la Tchécoslovaquie au moment même où les armées
hitlériennes sont entrées à Prague, etc.) mais
cela ne concerne pas son peuple qui dans de nombreuses insurrections
populaires a essayé et essaie toujours de retrouver son
indépendance.

Le
catholicisme polonais peut aussi s’expliquer par son histoire.
Entouré de grandes puissances militaires russe, prussienne,
autrichienne qui ont toutes essayé de l’assimiler, le peuple
polonais a trouvé dans le catholicisme une arme contre le
protestantisme allemand et l’orthodoxie russe. Mais il y a quelque
chose d’autre, devant la morale double et hypocrite du parti, devant
le vide spirituel et l’appauvrissement des valeurs, les jeunes à
l’Ouest et surtout à l’Est essaient de retrouver les anciennes
valeurs qui étaient déclarées moribondes et
dépassées. Il y a un renouveau d’intérêts
vers les valeurs religieuses non seulement chrétiennes mais
musulmanes et même pour des sectes ésotériques.
On signale dans les pays de l’Est des manifestations religieuses bien
que les gens soient nés et aient vécu dans un régime
athée. Mais revenons au sort du peuple polonais qui est en
même temps le sort de notre peuple bulgare et de tous les
peuples de l’Est. Je pense que le danger actuel le plus grave pour la
Pologne serait de céder à la provocation et de tenter
de répondre par la violence à la violence déchaînée
par le pouvoir. Cette pensée peut sembler hérétique
à quelques révolutionnaires irréductibles. Mais
dans les conditions actuelles, cela donnerait un bain de sang sans
aucune issue. Et cela, pas uniquement parce que « les syndicats
ne sont pas une armée » mais aussi parce qu’il y a une
accumulation de haine, de vengeance, d’inégalité dont
on ne sait à quoi pourrait mener un déchaînement
de violence. On se demande même si ceux qui ont déclenché
le coup du 13 décembre ont calculé ce risque ?
Solidarnosc pendant son existence légale et aux premiers jours
de son existence illégale, a toujours essayé d’éviter
cette voie.

Mais
la résistance passive est-elle possible ? Cela sera très
dur pour les polonais. Nous apprenons par bribes comment Jaruzelski a
imposé son pouvoir. Les mineurs enfermés dans le fond
des galeries ont été réduits par la milice dans
un tel état de dénutrition qu’ils ont eu même des
difficultés pour remonter à la surface. Il y a des
récits et des témoignages de batailles de mineurs et
d’ouvriers avec leurs pelles contre des détachements
motorisés. Les grandes entreprises occupées par les
ouvriers ont été attaquées par des chars comme
dans une guerre. On est condamné à trois ans de prison
parce que la production dans une unité d’usine est considérée
comme insuffisante et donc un sabotage, etc. Si les mêmes
moyens et les mêmes pratiques étaient appliquées
même en un pourcentage infime dans n’importe quel autre pays,
toute la presse dite progressiste c’est à dire pro-bolchevique
se déchaînerait contre ces méthodes fascistes et
inhumaines. Tandis que cette presse trouve cela tout a fait normal
quand il s’agit d’un pays comme la Pologne. Que peut-on faire ? Avant
tout, refuser d’accepter la réalité, le fatalisme,
l’éternité de ces régimes. L’actualité et
le passé, la théorie et la pratique ont démontré
l’absurdité, la faiblesse et les résultats
catastrophiques des régimes dominés par le parti
communiste. Il y a une autre évidence, c’est que les peuples
qui sont obligés de les supporter ne les acceptent pas, et
périodiquement essaient de les rejeter. Ainsi d’un côté
les régimes compromis et chancelants, de l’autre la volonté
de lutte et de liberté, cela conduira à de nouvelles
luttes, de nouveaux conflits qui déboucheront un jour sur de
meilleurs résultats que ceux qu’on avait obtenus jusqu’à
présent c’est à dire la libération de ces
peuples.

Notre
tâche ici n’est pas de donner des conseils révolutionnaires
(de demander aux autres ce que nous n’avons pas pu faire dans notre
propre pays, en Bulgarie) mais de manifester concrètement
notre solidarité avec Solidarnosc. Il a besoin de cette
solidarité car devant les intérêts diplomatiques
et commerciaux le drame polonais sera vite oublié et mis au
second plan. Nous avons déjà vu ça en
Afghanistan, en Hongrie, en Tchécoslovaquie. Il ne faut pas
permettre aux appareils de propagande de Moscou avec leurs
succursales dans chaque pays, d’effacer et de déformer
l’expérience du peuple polonais, surtout qu’il ne peut
lui-même ni parler ni se défendre. Tant que le mythe du
« socialisme réel » existe, les masses populaires de
l’Ouest (parce qu’à l’Est ce mythe est démoli depuis
longtemps) ne pourront jamais se mettre en marche. Dans cette
démystification absolument nécessaire, il faut
combattre deux principes fondamentaux que les événements
en Pologne ont confirmé encore une fois, le rôle
dominant du parti et l’espace vital de la Pologne dans l’empire
soviétique. Il s’agit d’une conception classique d’un
impérialisme et d’un colonialisme où, sous le
vocabulaire de socialisme et d’humanisme, on perpétue la
domination d’un peuple par un autre. Le rôle prédominant
exclusif du parti renouvelle le vieux débat du Moyen Age sur
la priorité du spirituel sur le temporel avec la prétention
d’un totalitarisme dans la pensée, d’une exclusivité
dans la vérité, et une intolérance dont
l’humanité à mis plusieurs siècles à se
débarrasser (en ce qui concerne le Vatican). Mais l’église
marxiste a repris la place des anciennes églises. L’expérience
de la lutte du peuple polonais appartient déjà à
l’histoire et nous tous devons la scruter pour préparer nos
luttes futures.

Dimitrov
(10/1/82)


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