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Les temps nouveaux n°9 (29/06-05/07 1895)
Le gouvernement
Article mis en ligne le 22 mars 2008

par Duchmann (Henri)
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De tous les préjugés qui entravent le développement
normal des individus, le principe gouvernemental est, à la
fois, celui qui trouve le plus de défenseurs et dont le joug
se fait le plus terriblement sentir. Commentant cette définition
de Locke : La fin du gouvernement est le bien de l’humanité,
Huxley émet l’opinion suivante : « On peut
rêver une société où l’intelligence
naturelle de chacun serait assez forte et sa culture assez développée
pour lui permettre de savoir ce qu’il doit faire et poursuivre.
Dans cet État, la police serait aussi superflue que toute
autre forme de gouvernement. » Puis il ajoute aussitôt
cette restriction : « Mais le regard de l’homme ne
peut découvrir un pareil État, et il n’est point
probable que l’avenir lui en réserve le spectacle. »
Huxley considère donc une société sans
gouvernement, un État sans police ni autre direction que
l’intelligence et l’initiative individuelle, — c’est-à-dire
la conception anarchiste — comme le couronnement inespéré,
le salut, improbable d’une civilisation arrivée à
l’extrême degré de perfection. « Le rêve
seul peut atteindre ce mieux suprême et il est trop beau pour
être réalisable ! » s’écrie-t-on
pour s’épargner la peine de propager l’idée que
l’on admet sublime.

Ceci répond merveilleusement aux injures de ceux qui
prétendent que la lutte entreprise par les anarchistes ne tend
qu’à donner libre cours à leur instinct de
destruction. sanguinaire : leur idéal est trop beau !
Mais les esprits sensés ne peuvent rejeter sans autre examen
l’œuvre qui semble si désirable, impossible a priori.
Une thèse également prônée par les
partisans de l’autorité consiste en la déduction
suivante : l’humanité primitive, qu’aucune
législation ne régissait, végétait à
l’état sauvage et, seule, la force brutale présidait
aux rapports des hommes entre eux ; plus tard, pour établir
une entente commune et sauvegarder les droits de tous, un
gouvernement fut constitué qui formula des lois de
sociabilité. Celles-ci furent cause d’une subite sympathie
mutuelle, les violences furent proscrites, la civilisation s’étendit
alors sur le monde et, modifiées, les coutumes s’améliorèrent.

Or, rien n’est moins vrai, d’un bout à l’autre cet
exposé est faux ! Que l’on compulse l’histoire malgré
ses allures de courtisane, et chaque page nous dira les luttes
qu’eurent à soutenir contre l’arbitraire des gouvernements
le droit et la raison des peuples. La force brutale ne disparut point
des mœurs, elle fut tout au contraire le monopole de la caste
dirigeante. La force brutale fut, pendant de longs siècles
pour les chefs d’État, le seul moyen de se maintenir au
pouvoir et de rançonner leurs sujets. Les lois qu’ils
prescrivaient attentaient toujours au bien-être et à la
liberté des individus. Les gouvernements ont été
les seuls fomenteurs des guerres qui dévastèrent le
monde, pour eux s’enrégimentèrent les foules et
n’advenaient aux honneurs que les brutes sanguinaires, les
guerriers farouches, les conquérants impitoyables.

Admettre la nécessité d’un gouvernement, c’est
faire preuve d’obscurantisme, c’est avouer son ignorance, c’est
dire l’incapacité de connaître soi-même les
besoins qui nous assaillent. En quoi les gouvernants savent-ils mieux
que nous ce qui nous est profitable ? Leurs connaissances ne
sauraient dépasser les bornes des connaissances de tous ;
aucune supériorité ne les distingue du commun des
mortels et ils n’excellent que dans l’art de duper et de saigner
les peuples. Sont-ils doués d’une intelligence excessive ?
Nous sommes en mesure de répondre par la négative, car
ils s’apercevraient bientôt que leur intervention ne peut
être que préjudiciable à l’intérêt
des hommes.

Encore une fois, rien ne justifie la confiance que les individus ont
à l’égard des gouvernements. À ceux qui
objectent que le pouvoir a pour but d’améliorer le sort de
l’humanité, de résoudre les différends qui
naissent des rapports sociaux, nous montrerons l’œuvre néfaste
accomplie depuis les siècles que règne le préjugé
gouvernemental, nous prendrons à témoin le déplorable
résultat que nous avons sous les yeux. Certes, la brute
avinée, le lourdaud béat, le criminel féroce
sont de ceux contre qui la nécessité d’une mesure
défensive s’impose ; mais ne sortent-ils pas du moule
dans lequel l’État les a enfermés depuis leur
naissance et ne sont-ce pas eux qui, souvent, se mettent en tête
de régir les autres ? L’humanité se
trouve-t-elle plus heureuse qu’aux premiers âges de son
existence, alors que notre sort est encore entre les mains des
premiers forbans venus et que, malgré toutes les
extraordinaires révélations scientifiques qui devraient
abréger nos peines, nous sommes, plus que jamais, plongés
dans l’attente anxieuse d’un monde meilleur ?

Tous les régimes gouvernementaux ont exercé leur
puissance et, sous chacune de ces diverses formes du pouvoir,
l’esprit humain, affolé, s’est débattu ;
chaque fois, il a fait entendre sa protestation, mais son effort ne
réussissait qu’à transformer en une autre calamité
le mal qui l’accablait. C’est que, persistant, s’obstinant en
son erreur primitive, l’humanité n’envisageait ce mal que
comme l’œuvre de la classe qui occupait le faîte de la
société, alors que le principe lui-même est
désastreux.

Maintenant encore, de sincères pionniers préparent
l’avènement au pouvoir d’une nouvelle couche sociale,
espérant que celle-là, du moins, sera plus équitable,
plus humaine que celles qui se sont succédé jusqu’à
ce jour :

« Il faut que le peuple ait son tour ! »

affirmait sérieusement un poète socialiste. « Ce
n’est qu’un mensonge de journaux, répond Ibsen par la
bouche du docteur Stockmann, que de prétendre que la basse
classe, la grande masse, la foule soit l’élite, la fleur de
la nation. L’homme raisonne toujours ainsi tant que l’esprit
vulgaire reste dans le corps, et tant qu’il n’est pas arrivé
par le travail à s’approprier la noblesse intellectuelle ».

Aussi ce que nous combattons ici n’est pas tant le régime
actuel qui s’abîme dans la boue de ses scandales que le
nouveau despotisme dont l’aurore se lève à l’horizon
de la souffrance humaine. Nous savons trop ce que coûte de
tortures et de larmes le pouvoir d’un gouvernement quelconque pour
que nous restions muets à la menace d’une période
nouvelle d’asservissement. Ce n’est pas progresser que de
s’enfoncer plus avant dans le mal, que de conférer plus
d’extension, plus de puissance à l’État qui nous
opprime, que d’abdiquer notre initiative aux mains vénales
de bas politiciens et d’affreux saltimbanques de foires
électorales.

Si nos aïeux se sont trompés, ou plutôt s’ils ont
été trompés, est-il raisonnable de montrer dans
leur erreur une aveugle et stupide ostentation ? Aucune forme
gouvernementale n’est adéquate aux besoins de l’humanité ;
laissons là cette défroque d’un autre âge,
affranchissons-nous de ce préjugé, cherchons une autre
voie et recommençons une ère exempte d’autorité,
peut-être alors serons-nous sur la route du bonheur.

– O –

« L’homme — d’âme vertueuse ne commande ni
n’obéit. — Le pouvoir comme une dévorante peste —
Pollue tout ce qu’il touche ; et l’obéissance —
Hors de tout génie, vertu, liberté, vérité
— Fait un esclave de l’homme et de la vivante organisation
humaine — Un mécanisme, un automate. »

Inspirons-nous de ces admirables vers de Shelley et travaillons de
concert au renouveau sans crainte des répressions, car en
effet que pourrait-on requérir contre l’homme qui dirait
pour toute défense : C’est par amour pour mon prochain
que je dénonce et combats le mal dont il souffre !

Henri
Duchmann


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