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Témoins n°32 (printemps 1963)
Pris sur le vif
Article mis en ligne le 21 mars 2008

par Boujut (Pierre)
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Animateur, en son Jarnac
(Charente), de la revue « la Tour de feu », l’ami Boujut,
indépendamment d’une œuvre poétique déjà
abondante, est aussi l’auteur d’un récit autobiographique,
« Le tonnelier-poète » (par lui défini « roman
quotidien »). C’est à ce livre encore inédit que
nous nous faisons un plaisir d’emprunter les deux passages
suivants, dont les titres, ajoutés par nous, ne sont là
que pour la commodité du lecteur.

Histoire de Soubise

— En
retard encore une fois, dit maman.

— Tu
nous dois cent francs, mon vieux, me dit Michel. Et puis donne-les
tout de suite. Pas de pitié.

— Et à
quoi penses-tu les yeux perdus ? N’as-tu pas assez réfléchi
dans ton cher bureau toute la matinée ? dit ma Simone.

Je sors les cent francs de
mon portefeuille. C’est le tarif quand j’arrive en retard pour
manger. J’accepte la pénalité sans rechigner.

On me remplit mon assiette.

— Peut-être
monsieur voulait-il jeûner aujourd’hui !

(Car je jeûne en effet
de temps en temps, une grande journée chaque mois. C’est
très sain. Et je connais une joie merveilleuse le ventre
creux.)

Mais non, il n’est pas
question de jeûner aujourd’hui ! Tous les plats me sourient et
mon gosier se réjouit déjà à la seule vue
de la bonne bouteille de vin rouge qui vient de chez Robert
Hillairet, le paysan de Saint-Simon, l’ami des poètes de la
Tour de Feu.

A quoi je pense ?

Je ne pense à rien,
c’est dire à tout.

Je pense
à Hillairet à cause du vin, je pense à Miatlev
et à son séjour à Saint-Simon à cause
d’Hillairet. Mais pourquoi tel souvenir de captivité me
revient-il maintenant plutôt qu’un autre ? Pourquoi la
captivité me parait-elle avec l’éloignement une fort
belle époque de ma vie ? Je réponds :

— Je
pense à la captivité. Ah, c’était le bon
temps ! Les copains ne m’engueulaient pas quand j’arrivais en
retard. Ils disaient : alors quelles nouvelles ? Tiens assieds-toi, on
a gardé ta part au chaud. Car j’allais tous les jours en
ville ou dans un autre camp de prisonniers et je rassemblais toutes
les nouvelles du jour. Mais je ne donnais que les bonnes, je gardais
les mauvaises pour moi. J’étais le porteur de bonnes
nouvelles.

— Fallait y rester dans
cette admirable captivité ! dit Simone.

— Il est fou ! dit Michel.

C’est joli de parler
comme ça à son père ! dit maman.

Et je
continue à penser à ces quatre années de
captivité passées en Autriche, à cette
expérience de vivante camaraderie, de poésie vécue
et de fatalité vaincue. Ce dernier trait peut s’exprimer
ainsi : durant l’esclavage hitlérien, je me sentais maître
de moi, maître de mon avenir ; j’avais une formidable
confiance en mon destin. Bien rares furent les instants où je
m’abandonnais au découragement ou au désespoir.
J’étais un vivant debout dans la nuit, un vivant porteur de
lumière. J’avais une joie maligne à déjouer
toutes les difficultés, tous les soucis qui nous assaillaient,
mes camarades et moi. De plus, au moindre découragement, il me
suffisait d’écrire un poème pour me remettre sur
pied, pour retrouver ma joie et mon accord profond avec l’univers.
Un homme joyeux peut tout résoudre avec une facilité
qui semble miraculeuse à ceux qui ignorent ce pouvoir de la
joie intérieure. Mais ce pouvoir a des limites, tout au moins
les ai-je connues. L’histoire de mon camarade Soubise me rappelle
brusquement à un peu d’humilité.

Soubise croyait à mon
pouvoir et il croyait ce pouvoir si étendu qu’il en était
arrivé à me craindre infiniment.

A quoi je pense ?
demandez-vous. Je pense à Soubise maintenant tout en écrasant
mes haricots, en découpant un morceau de viande, en mâchant
le pain avec mes souvenirs. Je pense à Soubise, à tous
les détails de cette curieuse histoire qui éclairant un
homme un peu fou, m’éclaire également d’une lumière
dont je ne parviens plus aujourd’hui à retrouver la vraie
couleur.

Je pense
à Soubise et ce n’est pas la première fois et souvent
avant de m’endormir j’essaie d’évoquer les détails
de cette curieuse amitié inverse. Mais je ne peux noter
que ce que la mémoire et la vanité ont bien voulu me
rendre.

Il est plus facile d’avoir
à faire à une canaille, à un fourbe, à un
criminel même, qu’à un simple d’esprit. La
communication est au moins possible. On est de la même espèce.
Alors qu’avec les fous, on rencontre une catégorie d’êtres
absolument étanches à la logique courante,
imper­méables au raisonnement et parfois à l’amour.

— Je vous dis que c’est
un type dangereux. Il a tous les droits et tous les pouvoirs. Il vous
mène tous par le bout du nez. Même les sentinelles
doivent lui obéir ! Il n’y a que moi qui lui résiste.
Et c’est pour ça qu’il m’en veut et qu’il arrivera à
me faire partir d’ici. Vous verrez…

— Je ne sais si c’est le
cidre ou les beaux yeux de ta patronne qui te tournent la tête,
mais je crois que tu deviens complètement cinglé, mon
pauvre Soubise !

— Vous verrez, vous
verrez. Je ne sais pas encore ce qu’il manigance exactement, mais
je vous mets en garde contre lui. Tenez…

— Ça va, fous-nous
la paix avec tes idées. Tu penses trop et ça ne tourne
pas rond là-dedans. Allez, laisse-nous jouer.

Le « type
dangereux », c’est moi (aux yeux de Soubise) et la scène
se passe durant un de ces soirs anonymes de la captivité dans
un petit kommando affecté à la culture. Les prisonniers
après la journée de travail dans les champs sont
heureux de se retrouver autour de la table et de continuer
l’éternelle partie de belotte ou de bridge. (Elle ne cessera
qu’avec la captivité et pour certains qu’avec la vie !).
Mes camarades ne s’intéressent pas aux histoires de Soubise
et ils n’écoutent pas ses accusations contre moi. Je suis
l’« homme de confiance » qu’ils ont élu et ils
ont confiance en moi.

— T’inquiète pas,
mon vieux, disent-ils, t’inquiète pas de lui. C’est un
fou.

Et pour eux, par ce mot,
tout est résolu.

Je sais qu’ils m’aiment
bien. Je suis le défenseur devant la sentinelle, chef du
kommando, et devant les patrons-paysans trop exigeants. Je suis aussi
le confident. Je connais les joies et les ennuis de chacun. Je donne
des conseils, j’arrange les « histoires » et puis
surtout, chaque soir, j’écoute la radio anglaise et
j’apporte les dernières nouvelles. Je suis l’image de leur
sécurité, la certitude vivante de leur retour. Ils
s’appuient sur moi. Pourquoi ? Ils n’en savent rien ni moi non
plus. Sans doute mon attitude toujours joyeuse et amicale, la
tranquillité, la paix, la fraternité que j’ai su
maintenir entre nous, sont de grandes forces et j’en suis en partie
responsable. Sans se l’avouer peut-être, ils m’en sont
reconnaissants. Ils m’aiment exactement pour les mêmes
raisons qui poussent Soubise à me craindre et à me
haïr.

Soubise tient mon pouvoir
pour démoniaque et il est perpétuellement en garde
contre moi. Aussi mes camarades ne comprennent pas que, malgré
sa hargne, je sois toujours empli de sollicitude et d’attentions
amicales à son égard. C’est un fait, je veux le
vaincre, je veux le convaincre de mon amour tout simple, sans
intention secrète ou nuisible. Je veux l’amener à la
raison. (Mais y a-t-il un salut possible par la seule raison ?)

— Laisse-le tomber, disent
les copains.

Je ne puis ! J’ai toujours
été hanté par l’extraordinaire parabole du
Christ, celle qui heurte le plus la morale courante, celle de la
brebis perdue, la brebis galeuse qui doit le plus solliciter notre
amour et nos soins fraternels. Non qu’elle en soit la plus digne,
mais parce qu’elle en a le plus besoin. Et je sais bien que cela
irrite les bonnes brebis, les braves types, les bons fils de voir
tant d’attentions inutiles réservées aux crapules,
aux fous, aux enfants prodigues. Pourtant c’est le malade qu’il
faut guérir, c’est la brute qu’il faut transformer, c’est
avec le plus violent qu’il faut être le plus patient et le
plus doux.

J’offre à Soubise
mon tabac. Je partage avec lui mes colis… Mais Soubise ne veut pas
s’abandonner. Il préférerait des vacheries à
mes gentillesses. Il est troublé par mon attitude et, comme il
ne la comprend pas, il y voit une « combine », une
hypocrisie, une volonté secrète de lui faire du mal.

Sans
doute mon sentiment vis-à-vis de lui est bien d’origine
évangélique. J’y ajoute le goût de la lutte, le
désir de vaincre un refus, de surmonter une nature rebelle à
l’amour et de me prouver ma puissance sur autrui. Et puis, je ne
peux pas vivre dans l’hostilité. Qu’un seul soit contre
moi et il n’y a plus de joie au monde. Aussi je n’aurai pas de
paix tant que l’harmonie ne sera pas retrouvée. Je dis bien
harmonie : il ne s’agit pas que tous ceux qui m’entourent me
ressemblent, mais que, chacun restant bien soi, les différences
soient acceptées, soient joyeusement assumées. Un monde
d’hommes libres et fraternels, voilà ce qui doit régner
autour de moi. C’est à ce monde que je voulais faire accéder
Soubise…

… Mais je n’y suis pas
parvenu !

Et c’est parce que cette
« histoire de Soubise » fut un échec qu’elle me
revient à l’esprit et quelle est souvent en moi quand on me
demande : A quoi penses-tu ?

Un échec ! Amitié,
gentillesses, raisonnements, engueulades même, rien n’y fit !
Soubise avait peur de moi, peur de mon pouvoir, et toutes mes
tentatives se heurtaient à un mur infranchissable derrière
lequel il tremblait.

Si j’allais le voir dans
la ferme où il travaillait, c’était pour lui faire
tort aux yeux de sa patronne, une aimable et grasse Autrichienne dont
il aurait bien voulu occuper le lit. Mais si je n’y allais pas,
c’est parce que, bien sûr, je m’occupais des autres plus
que de lui et que je lui en voulais !

Il n’y avait rien à
faire. C’était un échec. J’en vins à ne plus
lui adresser la parole. Mais il m’observait intensément et
il m’arrivait d’avoir peur de celui qui avait peur de moi. Je ne
sais comment la situation se serait dénouée, si je
n’avais été brusquement rappelé au stalag,
c’est-à-dire au camp central de la région, et sans
motif. Je partis le lendemain matin avec une sentinelle. Je pensais
avec tous mes camarades que ce rappel était assez inquiétant
pour moi et qu’il y avait sans doute une punition au bout. Nous
étions tous tristes. Quatre années de vie commune, de
vie égalitaire, cela ne se termine pas sans un serrement de
cœur. Oui, nous avions les larmes aux yeux en nous embrassant pour
la séparation. C’est alors que Soubise est venu vers moi. Il
m’a serré les mains avec effusion en disant :

— Ça alors ! ça
alors !

Et j’ai compris que
j’allais lui manquer terriblement, d’autant plus que ce départ
précipité était la preuve de ma faiblesse. Ainsi
mon pouvoir n’était pas aussi grand qu’il l’avait cru et
craint, puisqu’il suffisait d’un ordre du stalag pour me faire
partir comme les autres. Ainsi j’étais un homme faible comme
lui. Ainsi je pouvais être son frère. Ainsi Soubise
pouvait m’aimer. Mais il était trop tard.

— Adieu Soubise, et
souviens-toi que je ne t’ai jamais voulu de mal !

Qu’est-il advenu de
Soubise à son retour de captivité ? Pense-t-il encore à
moi de temps en temps ? Mon départ l’a-t-il sauvé ? Je
ne le saurai jamais et j’y penserai toujours.

* * *

D’un octogénaire,
d’un freluquet et du plus miraculeux des lecteurs

J’entends un pas léger
et tâtonnant que je ne reconnais pas. Je lève les yeux :
c’est un vieux professeur retraité qui habite à
Jarnac et dont j’ai oublié le nom. Il est entré dans
le magasin et s’approche de mon bureau. Je me lève et lui
ouvre la porte. Salutations.

— Asseyez-vous,
monsieur.

— Ma
visite vous étonne sans doute !

(Il est
vrai ! Je ne le connais que de vue et comme un vieil original assez
pète-sec. Lors d’une réunion organisée voici
quelques années par le Mouvement des citoyens du monde et de
Garry Davis, il avait protesté contre notre humanitarisme, et
je l’avais pris pour un patriote entêté et quelque peu
buté !)

— Voici donc la raison et
le but de cette visite. Ce qui me vaut le plaisir de vous voir et la
crainte de vous déranger…

Et, selon ce mouvement
caractéristique des vieilles personnes qui aiment bien
s’entendre parler, il m’explique longuement qu’il a toujours
aimé la poésie, qu’il en a souvent récité
en public, que sa mémoire est encore pleine de belles strophes
romantiques — il m’en égrène quelques fragments
avec flamme et attendrissement — mais qu’il a attendu l’âge
de 83 ans pour écrire son premier poème au cours d’une
récente maladie dont il ne m’épargne aucun détail.
Bref il voudrait connaître mon opinion au sujet de ce poème
et me demander quelques conseils en vue de sa publication dans une
revue.

Ses « Nuits de
décembre », comme il les a intitulées en souvenir
de Musset qu’il admire et de la période même de sa
maladie, forment un long poème classique. Strophes et
alexandrins débitent régulièrement, monotonement
les idées philosophiques d’un esprit positiviste à la
fois athée, jacobin et humanitaire comme on l’était
en 1900. Beaucoup d’idées et peu d’images. Une vieille
musique usée, connue, banale ; somme toute, bien sympathique.

Avec le poème lui est
venue la démangeaison de la publication.

— J’ai bien pensé
à la Tour de Feu, me dit-il. Mais voilà, je préfère
être publié hors de Jarnac. Alors comme j’ai entendu
parler de vous tout dernièrement lors d’une émission
radiophonique consacrée à une revue bordelaise qui
s’intitule, sauf erreur, « La Boîte à clous »,
j’ai supposé que vous étiez en rapport avec cette
revue et que vous voudriez bien avoir l’amabilité de me
recommander auprès d’elle, car sa conception de la poésie
me plaît.

Je n’avais pas entendu
parler de cette émission radiophonique. Mais je connais en
effet cette « Boîte à clous » et je crains que
le poème du vieux professeur n’y soit guère assorti.
Qu’importe, c’est avec plaisir que je lui donne l’adresse et
l’autorise à se recommander de moi. Et puis je lui souhaite
bonne chance et bonne santé.

— Ah, la santé,
elle est excellente depuis ma maladie…

Et le voilà parti à
m’expliquer en long et en large les caractéristiques de sa
santé, les qualités de son hérédité,
la fécondité de sa famille à travers les siècles
sur notre bonne terre charentaise.

Heureusement un autre client
arrive, un client « sérieux » qui coupe net l’élan
généalogique de mon vieux poète. Celui-ci se
lève, mais, avant de prendre congé, il veut absolument
souscrire un abonnement à la Tour de Feu, bien que sa vue très
basse ne lui permette plus beaucoup de lire. Il veut ainsi me
remercier de mon attention.

— Tenez-moi au courant de
la publication de votre poème, lui dis-je.

— Bien sûr.
D’ailleurs je reviendrai vous voir bientôt. Cette fois
j’aurai affaire au tonnelier, non plus au poète. Je vais
avoir besoin d’un petit fût pour mon vinaigre.

Le
deuxième client parti à son tour (ça a duré
moins longtemps), je me réjouis de la visite du vieux poète
et j’admire que le besoin de création, que la grâce
poétique puisse attendre 83 années avant de se
manifester pour la première fois chez un homme. C’est un
phénomène mystérieux. Et je prétends même
qu’un premier poème de vieillard est plus étonnant,
plus troublant qu’un premier poème d’enfant, et
certainement beaucoup plus rare. Serai-je encore poète à
83 ans ?

Pourtant j’aurais été
très embarrassé si mon vieux poète avait insisté
pour que je publie son poème dans le prochain numéro de
la Tour de Feu. Bien sûr je me serais replié sur
l’argument des numéros spéciaux : la Tour de Feu ne
publiant que des numéros spéciaux dont le thème
est annoncé à l’avance, il m’est facile de refuser
un texte en soulignant qu’in­dépendamment de sa valeur
propre, il ne correspond pas à notre projet. Et je sauve ainsi
en même temps la susceptibilité de l’auteur, son
amitié pour la Tour de Feu et notre réputation de revue
qui ne publie pas n’importe quoi et à laquelle c’est une
petite gloire de collaborer. Je ne compte plus les fois que cet
argument m’a servi. Mais avec mon vieux poète j’aurais eu
de la peine à l’utiliser, partagé entre mon désir
de lui faire plaisir, de marquer ce passage inattendu et ma gêne
à publier un texte qui tout de même est assez loin de
nos préoccupations et de notre style.

Par
contre, il y a une huitaine, j’étais parfaitement à
mon aise pour remettre aimablement mais fermement à sa place
un jeune poète prétentieux de sa personne et fanatique
de l’URSS, que sa tante, une institutrice du coin, avait voulu me
présenter. Il brûlait lui aussi d’être publié.
Sa poésie n’était pas classique. Sans rimes mais non
pas sans raisons, hélas ! Elle était toute pleine
d’arguments électoraux, de fragments d’affiches découpés
en longueurs inégales, et il n’y passait même pas de
souffle généreux et idéaliste, mais cette sale
petite haine qui fleurit chez tant d’intellectuels staliniens, qui
est faite d’envie, de jalousie parfaitement bourgeoise et qui n’a
rien à voir avec l’esprit de révolte ou de révolution
qui transforme l’histoire en changeant d’abord le cœur de
l’homme.

— Tous
vos mots manquent de vie, lui ai-je dit. Un mot est mort quand il
revient trop souvent associé avec les mêmes mots.
Cherchez des images nouvelles, de nouveaux mariages de mots. Tout ce
que vous écrivez, je l’ai déjà lu des
centaines de fois dans les journaux de votre parti. Vous suivez trop
les journalistes, pas assez les poètes. Vous confondez la
poésie avec la politique. Oui, la poésie est capable
d’exprimer un grand désir de justice sociale, de paix
internationale, et il est certaines époques où elle
doit descendre dans la rue. Mais elle n’est valable que si le poème
reste un produit individuel, irremplaçable, unique et jamais
entendu. Je regrette de vous dire que les poèmes que vous me
soumettez, une machine-robot sera bientôt capable de les faire
mieux que vous. Qu’on puisse pen­ser à une machine
devant un poème, c’est pour moi le signe même de
l’échec du poète. Vous êtes jeune, aussi je
vous parle sans ménagement. Croyez que c’est pour votre
bien.

L’institutrice n’avait
pas l’air très satisfaite et le jeune stalinien, après
quelques arguments sur la poésie-produit-social et
arme-de-combat prolétarien, voulut bien reconnaître
quand même l’importance du talent per­sonnel dans l’œuvre
de création. Il partit en me promettant de revenir bientôt
pour me faire signer un manifeste pour la paix. Je ne l’ai pas
encore revu.

Mais il n’y a pas que des
poètes pour s’intéresser aux poètes. Il existe
encore quelques êtres qui aiment les poètes et qui ne
demandent rien d’autre que de les lire, qui aiment les poètes
et qui n’écrivent pas de poèmes, qui s’abonnent aux
revues de poésie et qui ne sont pas malades de n’y être
pas publiés. Il y en a encore quelques-uns comme ça !

J’ai rencontré l’un
d’eux par hasard. C’est un véritable ami de la poésie,
un ami désintéressé. Un être qui tombe en
arrêt devant une page de vers qui frémit. Il ne possède
d’ailleurs pour toute Bible que « Les Contemplations »,
mais il les relit plusieurs fois chaque année et ne se lasse
pas d’y trouver sa joie, son salut.

Il s’appelle Verneuil.
C’est un marchand d’étoffes ambulant. Il a deux yeux
heureux dans une bonne figure ronde. Dernièrement il est entré
dans mon bureau avec un de ses camarades qui voulait m’acheter une
barrique. Il a remarqué mes étagères couvertes
de livres et pendant que je réglais l’affaire avec l’autre,
il a lu quelques titres sur les dos.

— Ah, Victor Hugo ! dit-il.

— Vous aimez lire ? Ici je
n’ai guère que des poètes…

Je ne me fais pas trop
d’illusions sur l’universalité de l’audience poétique.
Je ne cherche pas à imposer mes goûts, à
convertir à tout prix à la poésie. Aussi quand
on me demande un livre, je pense d’abord à une nourriture
plus grossière, mais généralement mieux
appréciée.

— Voulez-vous que je vous
prête un roman ?

Verneuil repousse cette
proposition d’une main dressée et presque dédaigneuse :

— Non,
pas de roman, jamais de roman ! Je n’aime que la poésie. Les
romans ça donne de mauvaises idées, ça trouble
l’esprit, c’est bête. Moi j’aime la poésie parce
que c’est vrai, parce que c’est naturel ! Pendant mon service
militaire, j’ai lu pour la première fois « Les
Contemplations ». J’avais trouvé ce livre à la
bibliothèque de la caserne. Il était encore en bon
état. J’ai pensé qu’il ne devait pas être
beaucoup lu, alors je l’ai gardé. Je continue à le
relire plusieurs fois chaque année. C’est pas comme les
romans : quand on les a lus une fois on sait tout, on n’a plus
besoin de les relire, on peut allumer son feu avec, ou s’en torcher
le cul si c’est plus avantageux. Il n’y a plus rien à
prendre dedans. Tandis que la poésie ! La poésie, ça
n’a pas de fin ! Oui, je lis surtout « Les Contemplations »,
mais j’ai souvent feuilleté d’autres recueils de poèmes.
Tenez, je peux en prendre plusieurs au hasard dans votre
bibliothèque. Voyez vous-même ! Je parie que vous ne
l’aviez pas remarqué : il n’y a jamais le mot « fin »
à la dernière page d’un recueil de vers. Parce qu’il
n’y a pas de fin en poésie, ni de commencement. Vous pouvez
lire n’importe où, ouvrir à n’importe quelle page,
c’est toujours beau, c’est toujours complet. On peut s’arrêter
quand on veut, reprendre où on veut, c’est ça qui me
plaît ! Quelquefois je prends un vers avant d’aller au
travail ! Oui, exactement comme un autre prend son verre de vin. Et je
le garde dans ma bouche, dans ma tête pendant toute la journée.
Allez, croyez-moi, ça rafraîchit mieux que tous leurs
sacrés apéritifs…

Vraiment
je n’avais jamais encore rencontré un si bel amour de la
poésie. Je lui dis mon approbation, mon admiration et je lui
offre plusieurs recueils. Mais il n’en prend qu’un : « Les
Méditations » de Lamartine.

— Je n’en ai pas besoin
de tant que ça, dit-il. Moi, je n’ai qu’un livre et je
vous dis sincèrement que je n’envie pas votre bibliothèque.
Ça ne sert à rien d’avoir tant de livres, parce qu’on
ne peut pas bien les connaître tous. Si on ne connaît pas
bien un seul livre à fond, on ne connaît rien !

Et Verneuil n’a pas envie
de discuter davantage sur la poésie, ni de connaître les
mouvements à la mode, les écoles nouvelles, ni même
la Tour de Feu. Tout cela pour lui, c’est la politique de la poésie
et ça ne l’intéresse pas plus que la politique de la
France. Il est l’ami de la poésie, il n’est pas son
souteneur.

Après son départ,
je m’entends murmurer :

— Comme il y a loin de la
littérature à la vie ! Quel bel exemple de vie ouverte
en poésie.

Et je pense à tous
ceux qui affirment un peu partout que la poésie est appelée
à mourir, à disparaître de la terre avant l’homme
 ; que déjà elle n’a plus de signification, qu’elle
aboutit à une impasse. « On ne lit plus les poètes »,
écrivait un de nos pessimistes à la mode, un de nos
dandys de la fin du monde, « dans notre époque de peur,
au bord de la grande nuit qui vient, la poésie a perdu tout
prestige, la poésie n’a plus de pouvoir ».

Ah littérature !
Combien tes jeux stériles, tes paroles inefficaces me semblent
loin de l’ami Verneuil ! Car tous les farceurs qui déclarent
la poésie moribonde n’en continuent pas moins à
vaticiner et à écrire des poèmes, et à
intriguer pour les faire publier. La littérature n’est pas
la vie, la littérature n’est pas la poésie. L’exemple
de Verneuil m’assure que la poésie est un besoin pour
l’homme, mais que cette faim n’est pas particulièrement
ressentie par les littérateurs, mais que cette flamme n’est
pas spécialement entretenue par eux et qu’un simple marchand
d’étoffes ambulant qui n’a lu que « Les
Contemplations » porte plus sûrement en lui l’avenir de
la poésie et la certitude de son règne que tous les
académiciens et tous les poètes d’avant-garde réunis
en Congrès !

Pierre Boujut


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