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Témoins n°32 (printemps 1963)
Le salaire de la honte
Article mis en ligne le 21 mars 2008
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Ce
salaire, ce n’est plus — bon pour les temps naïfs ! — les
trente deniers de Judas. Notre époque fait beaucoup mieux : la
honte, de nos jours, trouve sa récompense dans ce qu’il faut
bien appeler sa virtuosité, dans l’impudence qu’elle aura
mise à battre ses propres records.

On
n’a pas oublié : lorsque, il y a quelque dix ans David
Rousset eut entrepris de dénoncer la survie, après les
camps allemands, de l’horreur concentrationnaire en Russie, le
torchon qui s’appelle — bien entendu — « Les Lettres
françaises » (sic) l’accusa de n’avoir lancé
sa campagne que dans le seul intérêt de la « réaction
capitaliste ». Et lors du procès qui opposa à
l’époque David Rousset au torchon ci-dessus nommé,
l’un des rédacteurs dudit, le minus Pierre Daix, s’avisa
même de faire vendre dans la rue, par d’anciens déportés
des camps d’Allemagne affublés pour la circonstance de leur
vieil uniforme de détenus, un opuscule de son cru intitulé
« Pourquoi David Rousset a-t-il inventé les camps
soviétiques ? »

Pourquoi,
en effet ? Comme si la cause n’était pas entendue d’avance.
Ah, je les entends encore, tous les hommes de « gauche »
qui, un Albert Béguin le premier, vous disaient, avec l’air
de gens à qui on ne la fait pas : « Voyons, c’est cousu
de fil blanc puisque David Rousset publie tout cela dans le journal
le plus réactionnaire : le Figaro ». Parce que ce qui
comptait, ce n’était évidemment point de savoir si
les révélations de Rousset étaient exactes, mais
la couleur de la feuille où il en donnait connaissance.
Couleur apparemment significative à ce point que, pour
simplifier, on ne parlait que du « Figaro » et non pas, ce
qui était cependant la vérité, et une vérité
qui était plus qu’une nuance ! du « Figaro littéraire ».
(Personnellement, Rousset doit être d’ailleurs tout à
fait insensible, trop peut-être, pourvu qu’on le laisse libre
de dire ce qu’il veut, aux prises de position ou soi-disant telles
des marchands de papier qui accueillent ses articles. Pour ma part,
le « Figaro littéraire », ça ne me gênait
pas ; je n’en dirais pas autant de l’indifférence avec
laquelle il donne actuellement son reportage sur Cuba dans « Le
Nouveau Candide »…)

Seulement,
voilà, c’est embêtant, même un Etat aussi bien
organisé et… policé (c’est le cas de le dire !) que
la Russie n’est pas à l’abri des changements que peuvent
apporter avec eux et la mort d’un dictateur et le temps qui passe.
Et c’est ainsi que la revue « Novy Mir » (autorisée
pour ce faire par un vote en bonne et due forme du Comité
central ou du Politburo, qui se fichent pas mal de la vérité
mais doivent avoir leurs raisons tactiques) a récemment
publié, œuvre de l’ancien détenu des camps
staliniens Soljénitsyne, « Une journée d’Ivan
Denissovitch », récit d’un jour de détention
vécu dans un de ces camps de concentration russes prétendument
inventés.

N’importe
qui se serait dit : bon, la seule attitude à adopter, pour le
Pierre Daix en question, les « Lettres françaises »
(sic) et les notoires staliniens en sursis du carrefour
Châteaudun, c’est de faire le mince, de la boucler.

C’est
bien mal les connaître.

Le
récit de Soljenitsyne va paraître en volume, en
français. Or, savez-vous qui est chargé d’en écrire
la préface ? Vous ne devinez pas ? Pierre Daix en personne, le
personnage, ou enfin le porte-plume qui eut la consigne de démontrer
que les camps du bien-aimé Staline n’avaient jamais existé.

Comme
l’écrivait ces jours-ci l’un des principaux témoins
du procès David Rousset-Lettres françaises, on croit,
lisant cela, faire un mauvais rêve.

Certes,
mais ce mauvais rêve n’est qu’un échantillon de plus
de notre contemporaine réalité.

Ne
croyons pas, d’ailleurs, que cette virtuosité dans
l’abjection atteigne ici son sommet au point d’y trouver déjà
tout son accomplissement, tout son salaire. Le record, depuis, a
encore été battu. Dans une lettre dernièrement
adressée au « Figaro littéraire », le Pierre
Daix, aux anciens témoins de David Rousset, ces traîtres,
ces renégats qui osèrent à l’époque où
ce n’était pas encore permis par les geôliers, parler
de leur calvaire dans les camps du monde dit socialiste, a le front
d’opposer les innombrables malheureux qui y ont trouvé la
mort, les sacrifiés qui, ne rougit pas d’énoncer
notre sinistre sous-homme, sont, eux, « nos camarades ».

Des
cadavres, les nazis ne faisaient encore que du savon. Les domestiques
de l’autre totalitarisme sont bougrement plus à la page : les
cadavres, leurs cadavres, ils les revendiquent, ils les
enrôlent.

Vous
vous rappelez le cri infâme de la première tuerie
mondiale : debout les morts !

Ah !
qu’il est donc démodé.

Aujourd’hui,
c’est : à genoux les morts !

Dans
la bouche des bourreaux, le dernier salaire de la honte.

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