L’anarchisme en Chine de 1949 à 1981

, par  Wieberalski , popularité : 6%

 

Le
mouvement anarchiste chinois apparaît à l’aube du XXe
siècle. C’est à l’origine un mouvement purement
intellectuel, surtout influent parmi les étudiants, notamment
ceux partis à l’étranger. Le mouvement va participer à
toutes les secousses de l’histoire troublée de la Chine à
cette époque. Il parvient à s’implanter parmi les
ouvriers, mais il restera marginal et faible car il n’a aucune
influence parmi les paysans, qui forment l’écrasante majorité
de la population du pays. À la fin de la deuxième
guerre mondiale, le mouvement anarchiste compte d’après ses
propres estimations environ 10.000 membres (groupes étudiants,
syndicats ouvriers et coopératives). À cette époque
déjà il cohabite mal avec les communiste : il refuse de
rejoindre le Front Populaire formé et dominé par le PC,
et les maoïstes qualifient les syndicats anarchistes de « nids
de serpents ». C’est dans cette atmosphère que les
communistes prennent le pouvoir en 1949 [1]. (1)

* * *

Peu
après la victoire maoïste, les anarchistes vont rentrer
dans la clandestinité, après une brève période
de correspondance avec l’étranger. Il y eut même une
résistance anarchiste à Tchangsha. Meltzer parle des
deux attitudes adoptées à cette époque face au
nouveau régime par les anarchistes. Les ouvriers, déjà
habitués à la clandestinité du temps de la
dictature de Tchang Kai Shek, peuvent continuer dans leur grande
majorité leur activité dans les usines sans trop de
problèmes d’adaptation. Les intellectuels au contraire sont
nombreux à se rallier. Ces anarchistes « mous » (par
opposition aux autres qualifiés de « durs »)
prennent des postes dans l’enseignement où ils n’ont pas
besoin de faire l’éloge du régime, qui quant à
lui a trop besoin de personnel à cette époque pour
demander autre chose qu’un ralliement de façade. La révolution
culturelle par contre va frapper très durement ces anarchistes
« mous ». [2]

Le
plus connu d’entre eux est l’écrivain Pa Kin. Son cas peut
d’ailleurs résumer tout leur drame. Écrivain célèbre
dès la fin des années vingt, Pa Kin est aussi le plus
connu des militants anarchistes chinois. Il traduit Kropotkine,
Bakounine, Malatesta et s’occupe dans les années quarante
d’une maison d’édition anarchiste. En 1949, avec la victoire
maoïste, il cesse son activité militante et plus aucune
lettre de lui ne sont publiées dans la presse libertaire
internationale alors qu’elles n’étaient pas rares avant cette
date. Écrivain célèbre et populaire le régime
le gâte : il est élu député du Sichuan au
congrès national des Peuples, appartient à plusieurs
sociétés littéraires ou artistiques, va à
l’étranger représenter la Chine. Ses œuvres complètes
sont éditées, on tire une pièce de théâtre
très jouée de « Famille », et des films sont
tournés d’après ses romans « Famille »,
« Automne », « Nuit Glacée » et
« Retrouvaille ». [3]

Mais
il doit quand même payer ces honneurs officiels et faire acte
d’allégeance au régime. À partir de ce moment,
s’il ne se montre pas être un maoïste très actif,
c’est le moins qu’on puisse dire, il ne fait plus aucune référence
à l’anarchisme. Dans ses romans, toutes les allusions à
des militants anarchistes comme Emma Goldman et Bakounine sont
gommées, leurs fins jugées trop pessimistes sont
réécrites. Pa Kin n’écrit d’ailleurs plus guère
et ses œuvres de cette époque sont mineures. Victor Garcia
parle à son sujet de « suicide littéraire ». [4]

Quand
la révolution culturelle arrive, tous les intellectuels hauts
placés où en vue de l’époque sont emportés
dans la tourmente. En août 1966, il est mis à l’écart
et il est traité de sommité réactionnaire. Le 26
février 1968, un article du quotidien « Wen Hui Bao »
de Shangaï l’attaque violemment : il y est dénoncé
comme un tyran littéraire et comme le plus connu et le plus
vieil anarchiste chinois, il est accusé d’avoir attaqué
Staline et l’Union Soviétique en 1930 et de viser par là
le Parti Communiste chinois. [5] À
Nankin apparaissent des dazibao qui le traitent de traître à
la patrie. Les gardes rouges envahissent sa maison et détruisent
ses objets d’art chinois et sa bibliothèque qui contenait de
nombreux livres anarchistes. De 1966 à 1970, il est contraint
de faire plusieurs autocritiques par écrit ou à la
télévision. [6] Le 20 juin 1968, il est accusé au stade populaire
de Shangaï d’être un ennemi de Mao et un traître et
il doit faire son autocritique à genoux, filmé par la
télévision. [7]. Au
début de la révolution culturelle il devient balayeur à
l’Association des Écrivains, puis il est envoyé dans un
camp de rééducation (« l’école des cadres
du 7 mai ») en 1970 où il cultive des légumes. En
1973 sa situation s’améliore et il peut faire des traductions
d’auteurs russes (Tourgueniev, Herzen). À la chute de la bande
des Quatre, il est réhabilité, revient au premier plan
et est de nouveau comblé d’honneurs. [8] Mais de nouveau il doit montrer
sa soumission au régime : il est dans la ligne du président
Mao, mais il a été la victime de la Bande des quatre,
telle est la version de sa période de disgrâce, et le
côté anarchiste de ses œuvres est toujours gommé.
Dans un article récent un journaliste soutient même la
thèse que Pa Kin n’était pas anarchiste, mais
démocrate. [9]

La
personnalité de Pa Kin et son comportement ont suscité
des réactions diverses dans le mouvement anarchiste
international. On peut les séparer en deux tendances : la
condamnation et l’indulgence. Ceux qui condamnent, comme les
anarchistes chinois de Hong-Kong de la revue Minus, disent que
Pa Kin n’est plus anarchiste et qu’il s’est définitivement
rallié au régime communiste comme le montrent ses
textes les plus récents. Ceux qui sont indulgents pensent
qu’on ne peut rien reprocher à Pa Kin car il faut comprendre
ce qu’il a subi. Ils pensent aussi que son ralliement n’est que de
façade et qu’au fond il est toujours anarchiste. On trouve
parmi ces indulgents le journal anglais Black Flag et Victor
Garcia par exemple. [10]

Tout
le drame des anarchistes « mous » est résumé
dans le destin de Pa Kin, qui s’en sortira mieux que les autres parce
qu’il est célèbre. Cette révolte téléguidée
qu’a été la révolution culturelle va balayer
toute l’élite intellectuelle et avec elle de nombreux autres
anarchistes « mous ». Un autre cas nous est connu, celui du
professeur K.C. Hsiao, militant anarchiste de longue date inactif
depuis 1949. À 80 ans, il est obligé de pousser des
tombereaux de fumier en guise de rééducation. Il décide
de se suicider, et il laisse une lettre pour expliquer son acte. Il y
écrit qu’il ne considère pas comme dégradant de
transporter du fumier, au contraire pour mépriser le
transporteur de fumier, il n’y a qu’à le nommer professeur. Il
estime qu’il a transporté suffisamment de fumier dans les
salles de classe, que sa vie arrive à son terme et que devant
cette tyrannie, il ne lui reste que le suicide. [11]
Un autre professeur (à moins que cela ne soit le même ?),
Pi Shiou Sho, se suicide aussi pour les mêmes raisons. Avant
1949, il avait traduit Élisée Reclus en
chinois. [12] D’après Meltzer, les ouvriers
des usines intervinrent dans certains cas pour défendre contre
les étudiants et pour aider matériellement des
intellectuels anarchistes qui ne survivaient parfois que grâce
à eux. [13]

Sur
les anarchistes « durs », aucune information ne parvient en
Occident dans les années cinquante et la première
moitié des années soixante. Pour établir de
nouveau le contact avec le mouvement traditionnel, il faut attendre
1965 et une lettre publiée dans « Freedom ».
Elle est écrite par un vieil anarchiste d’avant 1949 qui
décrit brièvement l’état du mouvement. Il
distingue deux groupes : celui du « Drapeau Noir » et celui
appelé « Vers les Communes Libres ». Le « Drapeau
Noir » est surtout composé d’étudiants. Comme en
Chine Populaire les étudiants viennent de toutes les régions
et de toutes les classes sociales, les idées anarchistes sont
ainsi diffusées dans tout le pays, où des groupes
anarchistes apparaissent dans de nombreuses provinces. « Vers
les Communes Libres » est un groupe qui opère à
l’intérieur de l’appareil d’État et du Parti, notamment
dans les Jeunesses Communistes. En effet il est impossible de sortir
de l’engrenage du Parti sans devenir suspect, et il s’est donc formé
une opposition anarchiste sous le nez de la bureaucratie. Il est
impossible de calculer la force effective de cette organisation. Puis
ce correspondant parle du besoin qui se fait sentir d’avoir une
imprimerie et évoque l’idée d’une imprimerie tenue par
des anarchistes anglais à Hong-Kong mais fonctionnant pour les
anarchistes de Chine Populaire. Puis il parle de la difficulté
d’avoir des contacts avec l’extérieur, et il cite ceux
existant : avec les anarchistes de Corée, avec ceux du Japon
(rarement) et c’est tout. Ce texte signé C.S. a été
publié en mai 1965 par « Freedom » et il est donc
antérieur aux bouleversements de la révolution
culturelle qui débuta en novembre de cette année
là. [14]

Ce
document, s’il ne semble pas être faux, est peut-être
largement exagéré. En tout cas il n’est confirmé
que par un seul autre texte, de même provenance apparemment.
C’est un rapport sur le mouvement anarchiste chinois publié en
1968 dans le bulletin préparatoire au congrès
anarchiste international de Carrare. Il est contemporain, lui, de la
révolution culturelle. Il parle du « Drapeau Noir des
Anarchistes », groupe qui édite des tracts et des
brochures et qui est composé de travailleurs et
d’intellectuels, surtout des médecins et du mouvement « Vers
les Communes Libres » qualifié d’anarcho-syndicaliste et
recrutant chez les travailleurs du textile. Ce mouvement a créé
des « conseils ouvriers » contre le Parti et la police. Il
existe d’autres groupes dans le pays mais ils ne sont pas en relation
entre eux car c’est impossible dans les conditions dictatoriales du
régime. Enfin on apprend que dans plusieurs villes où
la police avait été mise en déroute par les
travailleurs un hebdomadaire, « Le Drapeau Noir » a été
diffusé. Le bulletin ne publie « pour des raisons de
sécurité que des extraits de ce rapport qui contenait
« d’autres informations très importantes. » [15]

Ces
deux textes sont-ils authentiques ? Rien ne permet de mettre en doute
leur véracité : le premier a été écrit
par un militant d’avant 1949 qui est venu en Angleterre et qui
connaissait la rédaction de « Freedom » (il
parle d’une photo où il est en compagnie du groupe « Freedom »)
et qui a appartenu à un groupe d’étudiants anarchistes
qui publia dans les années trente un livre, « Sommaire
des principes anarchistes » de Harry J. Jones, en chinois à
Shanghai. Tous ces renseignements sont tirés de la lettre. Ils
recoupent exactement ce que dit Meltzer de Chen Chang, médecin
et anarchiste chinois avec lequel il correspond et qu’il qualifie
d’anarchiste « dur ». Il parle aussi à son sujet
d’une anecdote (une photo publiée dans la presse chinoise
d’une manifestation à Londres où l’on voit plusieurs
banderoles anarchistes oubliées par la censure) qui se
retrouve dans cette lettre signée C.S. (Chen Shang
probablement). [16] En outre le second texte recoupe
très bien le premier. Ce qui fait douter de ces deux textes,
c’est l’image qu’ils donnent du mouvement anarchiste chinois :
organisé, important, influent, en expansion. Probablement sur
la base d’une activité anarchiste réelle, il y a eu
exagération par excès d’optimisme et/ou par difficulté
de bien s’informer, même sur place. En tout cas aucune source
officielle chinoise ne corrobore avec certitude ces renseignements,
et quand le régime parle d’anarchistes, ce mot est loin
d’avoir dans la grande majorité des cas le sens que nous lui
donnons.

Les
informations sur le mouvement anarchiste traditionnel vont se faire
de plus en plus rares. Le bulletin. préparatoire du congrès
de Carrare annonce la création d’une fédération
anarchiste chinoise en exil avec le camarade Tien Cun Jun comme
secrétaire général de cette organisation. Dans
la liste des organisations adhérant au congrès
anarchiste international de Carrare de septembre 1968, on trouve le
Mouvement Anarchiste Chinois (Chine Communiste) et la Fédération
Anarchiste Chinoise en exil (Hong-Kong), mais aucune des deux n’y
sera présente. [17]) En
1969 une lettre de Li Cheou Tao de Hong-Kong informe qu’il avait
envoyé en été 1968 les bulletins préparatoires
du congrès et les mandats de délégués aux
camarades chinois de l’intérieur. Il n’a pas encore pu
vérifier si cela leur était parvenu, et il précise
que cela fait longtemps qu’il n’a plus aucune nouvelle d’eux. Il
craint d’ailleurs qu’ils aient été victimes d’une vague
de répression. Ce sont les dernières informations que
l’on possède sur le mouvement de 1’intérieur. [18] En
1971, il y a encore sur les listes des organisations avec
l’Internationale des Fédérations Anarchistes le
Mouvement Anarchiste de Chine Communiste et le mouvement Anarchiste
Chinois en exil de Hong-Kong, mais en fait les derniers contacts avec
l’exil datent de 1969. [19] En 1977, les anarchistes de la
revue Minus publiée à Hong-Kong écrivent
qu’ils ne doivent rien au mouvement anarchiste chinois traditionnel
totalement inactif là-bas quand leur groupe se constitue en
1974, mais à leur démarche personnelle, par les textes
français et anglais qu’ils ont lus, par des contacts avec des
« anarchistes d’outremer » et par leurs discussions avec
d’ex-gardes rouges. La cassure est faite, au moins à Hong
Kong.

* * *

Les
lettres parvenues en Occident sur l’activité clandestine des
anarchistes chinois n’ont été jusqu’à présent
confirmées par aucune source officielle, article de journal,
discours, compte rendu de procès faisant allusion aux deux
organisations citées. Pourtant le pouvoir officiel emploie
bien souvent le mot « anarchiste ». Mais dans la langue de
bois bureaucratique il a un sens beaucoup plus large que celui que
nous lui donnons. Il recouvre simplement tous les éléments
radicaux que le pouvoir désapprouve et combat, et être
radical par rapport à un régime aussi réactionnaire
que le régime chinois cela ne veut pas dire être
anarchiste ou libertaire, loin de là. Le terme est donc une
insulte bureaucratique parmi d’autres et son emploi n’a aucune
signification réelle : il peut s’appliquer aussi bien à
de vrais anarchistes qu’à des gens qui ont des comportements
libertaires sans en être conscients ou à des gens qui
s’opposent simplement a la bureaucratie, sans qu’on puisse bien
souvent distinguer avec certitude devant quel cas on se trouve.

C’est
avec la révolution culturelle et les troubles qu’elle va
provoquer que le terme est employé à grande échelle.
Il faut dire que cette période qui voit de nombreux
bureaucrates balayés par des révoltes étudiantes
et ouvrières parfois contrôlées, parfois
incontrôlées, est propice à l’apparition d’un
anarchisme spontané. Les responsables de la propagande ne s’y
trompent pas, et ils vont largement employer le terme. Il est amusant
de noter que la principale victime de cette intoxication par la
propagande sera la presse libertaire internationale qui à la
fin des aimées soixante va bien souvent prendre pour argent
comptant les exploits des « anarchistes ». Le bulletin
préparatoire du congrès de Carrare
par exemple
reproduit des extraits d’un article du Figaro, qui lui-même
cite Radio-Shanghai qui elle-même reprenait un article du
quotidien maoïste local « Wen Hui Bao » (comme on le
voit, les chemins de l’information sont assez tortueux) qui montrent
que « l’anarchie gagne du terrain à Shanghai »
et que « l’anarchisme menace de détruire le pouvoir et
l’autorité du Comité Révolutionnaire de
Shanghai
 ». C’est bien évidemment une condamnation
des luttes des ouvriers et des étudiants qui continuent à
s’agiter et à s’opposer au nouveau pouvoir maoïste
instauré dans la ville depuis un an. Il y avait sûrement
des anarchistes à Shanghai cornue on le verra plus loin, mais
ils étaient beaucoup moins puissants que peut le laisser
croire le journal. En tout cas le bulletin commente cet article d’une
seule phrase : « ainsi nos camarades chinois ont engagé
une lutte à mort contre le totalitarisme maoïste.
 » [20]. Mais cette crédulité
dans les affirmations de la propagande disparaît avec la
révolution culturelle, et dès 1970 de telles
informations sont commentées critiquement.

Avec
les désordre généralisés de la révolution
culturelle, le mot va donc connaître une grande fortune et il
sera très souvent utilisé pour condamner a posteriori
les explosions de violence qui échappent au pouvoir central.
Ainsi en janvier 1967 à Shanghai, une lutte assez obscure se
déroule entre les maoïstes qui veulent prendre le pouvoir
et les bureaucrates en place sur fond de grèves ouvrières.
Les ouvriers sont organisés dans plusieurs groupes dont un, le
« Liansé » (Quatrième Quartier de Liaison),
est dit « anarchiste ». Un journaliste français qui
interviewe en 1971 un ouvrier de Shanghai sur janvier 1967
(légalement, donc c’est la version officielle des évènements
qu’il entend) se voit répondre qu’il appartenait à
l’organisation « Liansé » qu’il qualifie aussi
d’organisation anarchiste refusant toute autorité. Trois mois
après les grèves de janvier elle rassemble la majorité
des ouvriers de son usine et elle est assez puissante pour empêcher
sa prise de contrôle par l’armée, qui n’interviendra
finalement qu’en octobre. [21] À l’issue de
cette « tempête de janvier » selon le terme chinois,
une campagne de presse s’attaque aux désordres, une phase
parmi d’autres du rétablissement de l’ordre, et l’anarchisme y
tient une bonne place. Le « Quotidien du Peuple »
(Renmin Ribao), équivalent chinois de la « Pravda »,
du 8 mars 1967 dénonce dans un important article le « courant
anarchiste
 ». [22]
L’éditorial de ce même journal du 26 avril s’intitule « À
bas l’anarchisme
 » et affine entre autres choses que
« l’anarchisme surgit, dissout les objectifs de notre lutte
et détourne son orientation générale
. »
Il publie le 11 mai un autre article intitulé « L’anarchisme
est le châtiment des déviationnistes opportunistes
 ».
Les autres journaux reprennent ces condamnations en les amplifiant
parfois. Ainsi le « Quotidien de Tsingtao » de ce
même 11 mai accuse les anarchistes de s’inspirer de Liu
Shiaoqi, ex-second de Mao et principale victime de la révolution
culturelle, « dont l’individualisme dégénéré
rejoint l’anarchisme réactionnaire.
 » [23] Après les troubles très violents de Pékin
en août 1967, qui culminent avec l’incendie de l’ambassade
britannique, Mao les condamne en les mettant sur le compte de
« mauvais éléments » et de
« l’anarchisme ». [24]

Début
1968, comme on l’a vu plus haut, le quotidien « Wen Hui Bao »
de Shanghai accuse encore les anarchistes de mettre en péril
le pouvoir officiel de cette ville. Dans un article du 6 février
1968 de ce même journal (peut-être est-ce le même
article que le précédent, repris dans le Figaro
du 7 février ?) intitulé « De la nature
réactionnaire de l’anarchisme
 », il y a une longue
condamnation des anarchistes chinois. « Ils n’écoutent
aucune consigne, ils n’obéissent à aucun ordre… Quand
des instructions parviennent du Quartier Général du
prolétariat, ils les exécutent si ça leur plaît,
non si ça leur déplaît. Ils appellent fièrement
cette attitude “indépendance de jugement”. Ils font ce qui
les amuse et ils ne travaillent que si cela leur convient. Ils ont
même trouvé une nouvelle devise “Flâne sans
remords !”.
 » L’auteur de l’article cite aussi un slogan
des anarchistes qu’ils emploient souvent et ouvertement : « À
bas l’esclavage
 », et pour eux la discipline est une forme
d’esclavage. Le courrier des lecteurs du même numéro
donne le témoignage d’une personne dont des collègues
de travail sont gagnés par « l’idéologie
anarchiste
 ». « Ils reprochent à leurs
camarades qui observent La discipline d’avoir une “attitude
d’esclave”
. » Dans un journal de Pékin « Hsinhua »
du 25 février 1968, un certain Yen Lihsin appelle à la
rescousse les grands maîtres Lénine et Mao dans un
article intitulé « L’anarchisme est un chemin
politique qui mène à La contre-révolution
 ».
Il s’appuie sur des citations pour critiquer l’anarchisme
petit-bourgeois qui refuse la dictature du prolétariat et
qu’il faut donc combattre avec une « haine
implacable
 ». [25]

Ces
références ont été trouvées au
hasard des livres parlant de la révolution culturelle. Elles
ne sont nullement exhaustives et il y a fort à parier qu’en
faisant une recherche systématique parmi les articles
disponibles de la presse chinoise concernant cette période, la
moisson serait abondante. Et il y a fort à parier aussi que
ces « anarchistes » insultés et combattus ne sont
bien souvent que des ouvriers ou des gardes rouges qui ne sont plus
contrôlés ou manipulés par les diverses factions
du régime. En faisant grève, en s’insurgeant, en
manifestant, en s’attaquant aux bureaucrates en place, anciens ou
nouveaux, sans en avoir l’autorisation, ils mettent en question
l’autorité de tout l’appareil et contrecarrent les savantes
manœuvres des différentes factions qui ne tolèrent
l’action des « masses » comme ils disent que téléguidée.
Les bureaucrates qui traitent d’anarchistes les chinois qui ont
commencé à prendre leurs affaires en mains sans obéir
aux ordres d’en haut et en menaçant le système en place
ont le même réflexe que les bourgeois du XIXe
siècle qui pensaient insulter ainsi leurs ouvriers les plus
radicaux. Mais cela ne veut pas dire que ces « anarchistes »
reprennent à leur compte les idées libertaires que bien
souvent ils doivent ignorer. Le même sort a été
réservé aux grévistes polonais de 1970, 1976 et
1980 qui ont été copieusement traités
d’anarchistes sans avoir jamais remis l’État en question, en
paroles du moins.

Si
on ne peut donc pas considérer comme anarchiste toutes les
personnes taxées comme telles par le régime, car on les
compterait alors par millions, le ton et le contenu de certains
articles prouvent qu’il y avait beaucoup d’ouvriers et d’étudiants
qui avaient une attitude réellement libertaire. Les longues
diatribes contre ceux qui refusent toute autorité et toute
discipline venue d’en haut, qui ne semble pas considérer leur
travail comme une chose sacrée à accomplir sont très
parlantes de ce point de vue. L’article du « Wen Hui Bao »
du 6 février 1968 notamment laisse penser que cette attitude
était relativement répandue à cette époque
à Shanghai pour mériter une condamnation si violente.
Anarchisme spontané ou influence de militants anarchistes
« durs » ? Il est difficile de répondre à la
question étant donné le peu de documents disponibles
sur ce sujet. Si les renseignements parvenus sur les organisations
anarchistes traditionnelles sont exacts ou au moins seulement
exagérées, ces articles peuvent prouver
qu’effectivement les anarchistes ont été actifs pendant
la révolution culturelle et s’ils n’ont pas accompli tout ce
dont on les accuse et dont on les accable, ils ont obtenu des
résultats localement, à Shanghai par exemple. Mais
comme les faits relatés dans ces articles et dans les lettres
parvenues en Occident ne sont pas fermement établis, ils ne
peuvent se confirmer entre eux. Tout au plus peut-on dire qu’il est
probable que le mouvement anarchiste traditionnel était
toujours actif alors sans qu’on puisse mesurer son influence réelle

Un
autre fait peut aussi soutenir cette hypothèse. Dans une
brochure publiée en 1967 par les « rebelles
révolutionnaires de la section de philosophie et sciences
sociales de l’Académie des Sciences de Pékin »
(une organisation de gardes rouges), un texte est consacré à
la condamnation de l’anarchisme, à partir de mots d’ordre
reprochés aux anarchistes. Voici les plus significatifs :
« Nous, ne reconnaissons aucune autorité basée
sur la confiance
 », « Toutes les règles et
toutes les contraintes doivent être abolies
 », « À
bas tous les “gouvernants”, supprimez toutes les barrières
 »,
« À bas toutes la bureaucratie, à bas tous les
mandarins
 », « Niez toute forme de pouvoir »,
« Il faut réaliser l’anarchisme au plus tôt »,
« Quiconque obéit aux instructions des dirigeants
prolétariens a une “mentalité d’esclave”
 »,
« À bas tous les chefs », « Mon cœur
n’est pas en paix parce que la démocratie est opprimée
 ».
Ils sont effectivement clairement anarchistes. Les autres non cités
sont voisins ou plus obscurs car se rapportant à des aspects
de la situation d’alors qui nous sont inconnus, comme « Vive
la suspicion envers tout
 » qui semble viser Mao
l’incriticable. Enfin certains slogans sont maximalistes comme « Vive
Le mot d’ordre révolutionnaire : chacun à sa guise
 ».
 [26] Ces slogans sont-ils exactement retranscrits, ou
ont-ils été déformés par les maoïstes ?
Rien ne permet de le savoir. En tout cas, on peut effectivement
qualifier de libertaires ceux qui les propageaient, et ils devaient
avoir une influence non négligeable puisqu’ils ont mérité
cette attaque. Mais là encore un problème insoluble vu
le peu de documents se pose : ces anarchistes se rattachent-ils ou non
au mouvement traditionnel ? La lettre de 1965 parle du groupe « Drapeau
Noir » influent parmi les étudiants, mais rien ne permet
de rattacher les deux faits entre eux. En tout cas une chose est
certaine : la révolution culturelle a révélé
des tendances anarchistes importantes parmi les ouvriers et les
étudiants, sans que l’on puisse connaître l’importance
respective de l’apparition spontanée et de la propagande
clandestine si elle a existé comme on peut le supposer. Le 14
octobre 1972 le « Quotidien du Peuple » dénonce
encore les séquelles anarchistes de la révolution
culturelle. [27]

Après
la révolution culturelle les attaques contre l’anarchisme et
les anarchistes cessent, ou au moins deviennent beaucoup plus rares.
Il faut attendre 1973 pour se retrouver en présence d’une
nouvelle affaire, assez importante, où intervient
l’anarchisme. En septembre et octobre de cette année-là
des procès ont lieu dans plusieurs villes de Chine, mettant en
cause plus de 300 ouvriers accusés de « vandalisme
grave
 ». En fait, on leur reproche d’avoir voulu reprendre
le contrôle de leurs comités d’usine en élisant
librement leurs délégués. Ce mouvement concerne
particulièrement l’industrie textile. Aux procès
d’octobre à Shanghai, le motif de l’accusation est
« déviationnisme anarcho-syndicaliste ». On
lit aux ouvriers accusés les textes marxistes-léninistes
attaquant l’anarcho-syndicalisme ; le Procureur d’État fait la
lecture de Marx dénonçant Bakounine, notamment du
passage où Marx dénonce les antinomies entre l’esprit
révolutionnaire et la nature russe ce qui déclencha des
tonnerres d’applaudissements (les sentiments anti-russes sont à
l’honneur en Chine) et de la fameuse « Confession ». L’un
des assistants au procès, en entendant les attaques contre
Ba-Kou-Nin croit que c’est lui qui avait tenté de s’emparer de
l’industrie textile de Shanghai et il s’écrie « a
prison est trop douce pour un tel bandit ! Qu’on le pende, qu’on le
pende !
 ». Une brochure sur ces procès a même
été diffusée à l’étranger (son
titre anglais est « Thus Far ») mais elle a été
assez vite retirée de la circulation étant donné
les condamnations de l’autogestion ouvrière mal comprises en
Occident. [28]

La
publicité faite autour de ces procès montre qu’il
tenait à cœur aux autorités de faire un exemple. À
croire que cette tendance à vouloir s’occuper de leurs propres
affaires se répandait parmi les ouvriers. En tout cas le chef
d’accusation particulier aux ouvriers de Shanghai faisant référence
à l’anarcho-syndicalisme a de quoi surprendre. S’il n’est
réservé qu’à une seule ville alors que les
autres en ont un plutôt banal, c’est qu’à Shanghai les
faits ont dû être différents. Les violentes
condamnations de Bakounine par Marx et Lénine interposés
permettent de croire qu’une influence anarchiste réelle
existait parmi les ouvriers du textile. Le rapport parvenu en
Occident en 1968 indique que le mouvement « Vers les Communes
Libres » recrutait surtout parmi les travailleurs du textile
justement, qu’il agissait au niveau des usines et que les
anarcho-syndicalistes seraient arrivés à créer
des conseils ouvriers contre le parti et la police. Avant 1949,
Shanghai était l’un des bastions du mouvement anarchiste. Là
encore il n’y a aucune certitude, mais des présomptions assez
fortes que des militants anarchistes ont participé aux
évènements de Shanghai.

L’épouvantail
de l’anarchisme est périodiquement ressorti dans les grandes
campagnes de propagande. Ainsi le magazine officiel diffusé à
l’étranger « China Reconstruct » de mars 1978
expose le cas de Fangyehlin, un ouvrier favorable à la Bande
des Quatre et passé en jugement. Le juge le considère
comme une victime de la Bande des Quatre qui avait « crée
le chaos, violé volontairement la loi et l’ordre
révolutionnaire, prêché l’anarchisme et incité
les gens à combattre, à commettre des déprédations
et à prendre tout ce qu’ils voulaient
. » L’histoire
se termine bien puisque Fang, assuré du soutien de ses
camarades de travail pour l’aider à se racheter, fait son
autocritique, « rejette l’anarchisme prêché par
la Bande des Quatre
 » et obtient une condamnation avec
sursis. [29] Comme on le
voit, le terme est employé maintenant en dépit de toute
vraisemblance. Son caractère d’insulte se renforce de plus en
plus. En 1980 la presse chinoise fait une campagne contre le
houliganisne et l’anarchisme, assimilés ici comme on le fait
couramment dans les Pays de l’Est. [30]

La
propagande étant omniprésente en Chine, le mot est
maintenant compris par la majorité des chinois dans le sens
caricatural où l’emploient les bureaucrates. Une preuve
flagrante de ce fait se trouve dans l’emploi que fait du mot
anarchiste Mu Yi, un membre d’ « Exploration », la
revue la plus radicale du Printemps de Pékin. Il répond
à l’épithète d’anarchiste que le pouvoir colle
« a ceux qui recherchent la liberté » en
faisant une analogie avec le Kuomingtang qui réprimait déjà
toute opposition y compris communiste sous prétexte
d’« anarchisme » (c’est lui qui met les guillemets) et en
appliquant « l’étiquette d’“anarchiste”à
Mao pour avoir mis en branle et dirigé tous ces mouvements qui
ont mis en péril le pays
(Mouvement anti-droitiste, Grand
Bond en Avant, Révolution Culturelle) ainsi qu’à ses
petits camarades Lin Biao et Kang Sheng
 ». [31]
Ces mêmes rédacteurs d’« Exploration »
précisent, dans un texte diffusé après
l’arrestation de Wei Jingsheng, l’animateur principal du groupe :
« nous ne voulons prendre aucun “isme” comme principe
directeur. Nous ne nous agenouillons ni devant le
“marxisme-léninisme-pensée Mao Zedong” ni devant
l’anarchisme
 ». [32] Le mot anarchisme a
semble-t-il été profondément dévoyé
en Chine par la propagande bureaucratique. En tout cas même
l’opposition la plus libertaire comme peut l’être « Exploration »
(on le verra plus loin) n’emploie le terme que dans son sens déformé.

* * * *

Depuis
la révolution culturelle, un nombre assez important de textes
d’opposition sont parvenus en Occident. Ce nombre est très
inférieur, par exemple, à celui des samizdats
soviétiques qui passent presque quotidiennement le rideau de
fer et ils n’en ont que plus de valeur. On retrouve des accents
libertaires parfois très prononcés dans les textes les
plus radicaux. Là aussi on a une confirmation de l’anarchisme
spontané qui imprègne tous les mouvements
oppositionnels chinois depuis 15 ans, à des degrés
divers cependant.

Fin
1967 au Hunan, une nouvelle organisation de gardes rouges apparaît,
issue de la fusion d’une vingtaine de ligues particulièrement
actives l’été précédent. Le
« Shengwulian », abréviation de « Comité
d’Union des Révolutionnaires Prolétariens du Hunan »,
apparaît au travers de ses textes qui nous sont parvenus comme
la fraction de la garde rouge la plus extrémiste et la plus
clairvoyante quant aux vues de Mao. Le texte le plus violent et le
plus dangereux pour le pouvoir en place est le manifeste « Où
va la Chine ». Pour le « Shengwulian », la société
chinoise actuelle est une société de classe, même
après deux ans de révolution culturelle qui aurait
soit-disant renversé l’ordre ancien. La classe dominante est
la bureaucratie appelée nouvelle bourgeoisie. La seule
solution pour en finir avec ce pouvoir pourri est la révolution
sociale. Le pouvoir futur sera calqué sur la Commune de Paris.
Cette allusion à la Commune est de Mao qui l’a lancé
comme mot d’ordre au début de la révolution culturelle.
Il s’inspirait soit directement, soit par Lénine interposé,
de « La guerre civile en France » de Marx qui est son livre
le plus libertaire. Pour le « Shengwulian », cela signifie
que l’administration passe aux mains du peuple qui gère
lui-même ses propres affaires sans dirigeants. Ses
représentants sont librement élus, révocables et
n’ont pas de privilèges, comme sous la Commune de Paris.
Parlant de la « tempête de janvier » de 1967 à
Shanghai, il écrit : « La société
découvrit brusquement que sans les bureaucrate non seulement
elle n’en continuait pas moins à vivre, mais qu’elle
fonctionnait mieux, qu’elle se développait plus vite et plus
librement. Les choses ne se passaient pas comme le menaçait
les bureaucrates devant les ouvriers avant la révolution… La
société se trouva dans une situation de “dictature
des masses” analogue à celle de la Commune de Parie. La
Tempête révolutionnaire de janvier montra que la Chine
marchait vers une société sans bureaucrates.
 »
Au cours de ce mois de janvier, le pouvoir des bureaucrates
s’effondre sous les coups des ouvriers. « Aux main de qui le
pouvoir se trouva alors transféré ? Aux mains du peuple
qui, animé d’un enthousiasme sans borne, s’était
organisé de lui-même et avait pris le contrôle du
pouvoir politique, administratif, financier et culturel dans les
municipalités, l’industrie, le commerce, les communications,
etc. » [33] Si ce n’est peut-être pas ce qui s’est réellement
passé à Shanghai, ces passages ont le mérite
d’en dire long sur la conception de la société que
veulent établir les membres du « Shengwulian ».

Tout
le texte est imprégné de la pensée et du langage
maoïstes. Mais malgré cela et malgré tout
l’apparent respect qu’il voue à Mao, le « Shengwulian »
le critique d’une manière détournée mais
durement. En fait il reprend toutes les thèses les plus
extrémistes de Mao que celui-ci a développé
jusqu’en janvier 1967, jusqu’à la Commune de Shanghai. Après
cette date, il s’éloigne petit à petit de sa ligne
extrémiste pour soutenir le retour à l’ordre. Et le
texte critique longuement cette réaction qu’il analyse comme
le retour au pouvoir de la classe bureaucratique, en s’appuyant sur
les textes de Mao de 1966. Par son extrémiste et ses violentes
critiques de l’ordre établi, le « Shengwulian » va
attirer une violente riposte des bureaucrates qui ne vont rien
négliger pour critiquer ses thèses : les plus hauts
dignitaires du régime comme Chou En lai et la femme de Mao
vont participer activement à la campagne contre lui. L’auteur
présumé des textes, un lycéen de Changsha nommé
Yang Xiguang, est arrêté et emprisonné pour de
longues années. Sa personnalité est peu connue. Mais
voici ce qu’en dit dans une interview Fang Kuo, l’un de ses amis : « On
ne peut pas dire que Yang était un disciple de Marx et de
Lénine. Il ne s’est pas plongé dans le
marxisme-léninisme. Après un examen de ses écrits,
on sent que ses pensées étaient celles d’un anarchisme
spontané. Je ne pense pas qu’il comprenait les conditions
réelles de la Commune de Paris. Il était simplement
influencé par l’esprit anarchiste qui dominait l’époque. »
 [34]

En
1974, un dazibao est affiché à Canton. Œuvre
collective de trois anciens gardes rouges réunis sous le
pseudonyme de Li Yi Zhe, il fait partie de la campagne anti-Lin Biao
qui se déroule à l’époque. Mais bien qu’il ait
été autorisé officiellement, il sera vite retiré
et critiqué pour son extrémisme. En fait, sous couvert
de critiquer la clique de Lin Biao et la politique qu’il a défendu,
c’est une violente attaque de la société chinoise
actuelle et de la bureaucratie dominante. Là encore, pour des
raisons évidentes, Mao est copieusement cité et adoré.
Mais toutes les critiques qu’ils adressent à Lin Biao
s’appliquent au second degré à Mao. La critique de la
classe bureaucratique est incisive. « L’essence des formes
nouvelles de propriété de cette bourgeoisie n’est rien
d’autre que, dans le cadre de la propriété socialiste
des moyens de production, la transformation de biens publics en bien
privés… Il est fréquent que certains dirigeants
enflent les faveurs spéciales que le parti et le peuple leur
accorde par nécessité ; ils les transforment en
privilèges économiques, politiques et les étendent
sans limites à leur parentèle, à leurs amis
proches… De serviteurs du peuple, ils deviennent maîtres du
peuple.
 » Li Yi Zhe est aussi un partisan convaincu de la
capacité du peuple à prendre ses affaires en mains et
[pense] surtout que c’est là que réside la solution au
problème de la bureaucratie : « Nos cadres ne doivent
pas se prendre pour des mandarins ou des seigneurs, mais rester des
serviteurs du peuple. Rien n’est plus corrupteur que le pouvoir. Il
n’est pas d’occasion plus propice que la promotion d’un individu pour
juger s’il œuvre pour les intérêts de la majorité
ou pour ceux d’une poignée. Pour conserver l’esprit de
serviteur du peuple, la vigilence personnelle est certes nécessaire,
mais la surveillance révolutionnaire des masses populaires
reste primordiale.
 » [35] Ce texte est
moins dirigé contre l’État que le précédent
car il est à l’origine officiel. Les trois auteurs du dazibao
auront beaucoup d’ennuis et le plus radical des trois (il se réclame
du marxisme révolutionnaire), Li Zhengtian, qui d’après
lui a été le principal rédacteur du texte, sera
jeté en prison pour plusieurs années. En 1979 peu après
sa sortie, il participera activement au « Printemps de Pékin »,
mouvement d’opposition qui contrairement à son nom a atteint
plusieurs régions de la Chine, dont Canton.

En
effet fin 1978 à Pékin, puis dans toute la Chine, un
vaste mouvement de contestation apparaît, profitant d’une brève
période de relative tolérance de la part du pouvoir, et
se développe assez rapidement avec la création de
nombreuses revues. Le côté le plus spectaculaire de ce
mouvement a été l’affichage libre de dazibao au « mur
de la démocratie » à Pékin. Les opinions
les plus diverses sont représentées dans ces revues et
ces affiches : depuis le maoïsme critique jusqu’à
l’antimaoïsme et l’antimarxisme les plus virulents. La revue la
plus radicale est « Exploration ». Elle est fondée
fin 1978 par un ouvrier électricien, Wei Jingsheng, qui sera
aussi son théoricien le plus important et le plus radical. Âgé
d’une trentaine d’années, ancien garde rouge et très
marqué par cette expérience, il se fait connaître
en affichant un dazibao qui aura un grand retentissement « La
cinquième modernisation, la démocratie
 ». Sa
thèse générale est que pour que la Chine
devienne un pays moderne, il lui faut la démocratie. À
partir de là il développe une analyse de la société
chinoise en rejetant le marxisme et en dénonçant les
méfaits sanglants de Mao et de sa pensée. Wei Jingsheng
lui aussi dénonce la bureaucratie comme une classe parasite
responsable de bien des malheurs du peuple chinois, et pour lui aussi
la solution réside dans la prise de leurs affaires en mains
par les gens eux-mêmes, directement. C’est dans ses textes que
l’on trouve les accents les plus libertaires. Les extraits qui
suivent sont d’ailleurs parlants. « Qu’est-ce que la
démocratie ? La véritable démocratie c’est la
remise de tous les pouvoirs à la collectivité des
travailleurs… Qu’est-ce qu’une véritable démocratie ?
C’est un système qui permet au peuple de choisir à son
gré des représentants chargés d’administrer pour
lui, en conformité avec ses volontés et ses intérêts.
Le peuple doit en plus conserver le pouvoir de démettre et de
remplacer à tout moment ces représentants pour empêcher
que ceux-ci ne viennent à abuser de leurs fonctions pour se
transformer en oppresseurs… Sans un tyran pour vous chevaucher
l’échine, craignez-vous donc de vous envoler ? À ceux
qui nourrissent ce genre d’apréhension, laissez-moi seulement
dire très respectueusement ceci : nous voulons devenir maîtres
de notre propre destinée… Je suis fermement convaincu de
ceci : si elle est mise sous la gestion du peuple lui-même, la
production ne pourra que se développer, car les producteurs
produirons dans leur propre intérêt ; la vie deviendra
belle et bonne car tout sera orienté vers l’amélioration
des conditions d’existence des travailleurs ; la société
sera plus juste car tous les droits et pouvoirs seront détenus
de façon démocratique par l’ensemble des
travailleurs
. » [36]

La
société pour laquelle se bat Wei Jingsheng est tout à
fait semblable à celle préconisée depuis plus
d’un siècle par les anarchistes. Il y a dans son texte de
fréquentes allusions aux démocraties occidentales que
Wei Jingsheng prend pour modèles. Il ne faut pas croire par là
qu’il ne veut qu’une simple démocratie bourgeoise : mal informé
sur ce que sont réellement les démocraties de nos pays,
il les croit semblables au système qu’il décrit. Wei
est beaucoup plus qu’un démocrate, c’est un révolutionnaire.
La classe dirigeante chinoise ne s’est pas méprise sur le
danger que représentait pour elle « Exploration »
et son animateur. Il est arrêté en avril 1979, et après
un procès retentissant à l’automne de cette même
année, il est condamné à 15 ans de prison. Son
arrestation a marqué le début d’une vaste opération
visant à liquider le « Printemps de Pékin ».
« Exploration » a cessé de paraître
depuis deux ans maintenant.

Les
opposants dont nous venons de parler ont tous un point commun : ils
étaient ou ils ont été gardes rouges, et cette
expérience les a marqués. On peut se demander dans
quelle mesure cet anarchisme spontané qui imprègne
leurs textes ne vient pas thèses de Mao les plus radicales, et
les plus libertaires, qui lui ont permis de soulever la jeunesse et
de la lancer à l’assaut des bureaucrates qui s’opposaient à
lui au début de la révolution culturelle. Ses appels à
la révolte, ses discours contre la bureaucratie ont peut-être
fait leur chemin dans bien des têtes, avec des résultats
inattendus. Mais c’est aussi une constante dans tous les pays très
autoritaires, les oppositionnels prennent souvent des attitudes très
libertaires par opposition au régime qu’ils combattent.

* * * *

Ce
bref panorama de l’anarchisme en Chine depuis 32 ans laisse beaucoup
de questions en suspens. Le peu de documents disponibles ne
permettent pas de cerner avec certitude quelle a été
l’influence du mouvement traditionnel et combien de temps cette
influence a survécu (avec une question annexe : est-elle encore
une réalité aujourd’hui). J’ai donné mon opinion
sur le sujet dans cet article, mais chacun peut s’en faire une en
lisant les textes eux-mêmes, et il est fort probable qu’elles
seront très diverses. Il faudrait trouver de nouveaux
documents s’il en existe pour les années cinquante et le début
des années soixante, bien des choses s’éclaireraient
probablement. Il faudrait aussi savoir ce que cachent exactement les
diverses attaques et procès contre les « anarchistes ».
Mais là c’est à Pékin qu’il faut chercher la
solution, et pour l’instant c’est totalement impossible. Mais les
idées libertaires sont toujours vivantes en Chine,
l’opposition de ces dernières années nous l’a montré.
C’est d’ailleurs là que se trouve à mon sens le
véritable avenir de l’anarchisme en Chine.

Wiebieralski

[1« Origins of the
Anarchist Movement in China », Albert Meltzer Cienfuegos Press
Anarcist Review no4, 1978.

[2Meltzer, op. cit

[3Introduction à « Famille »
de Pa Kin, éditions Flammarion 1979.

[4« Il
suicidio dell’ anarchico cinese Pa Kin », Victor Garcia, Volontà
de janvier 1969

[5 Black Flag n°19, avril 1975.

[6Introduction à « Famille »
op. cit.

[7 Black Flag n°19, avril 1975

[8Introduction à
« Famille », op. cit et « La longue marche de Pa Kin »,
Agora n°3, mars 1980..

[9« Wen-Hsueh Ping-Lun » (La Revue
Littéraire) n°2, 1979, article de Li Towen, cité
par la revue japonaise « Libero International, Osaka, n°5,
mars 1980.

[10Pour avoir une vue de ces deux positions, voir
la revue Minus 7 de septembre-octobre 1977 qui présente
deux textes récents de Pa Kin pour montrer qu’il n’est plus
anarchiste, et la réponse à leur introduction dans
Black Flag n°3, février 1978 qui défend Pa
Kin.

[11Meltzer, op cit.

[12Bulletin préparatoire du congrès anarchiste
de Carrare, n°8 mars 1968.

[13Meltzer, op cit.

[14« Lettra dalla Cina », L’Adunata dei
Refrattari
du 26 juin 1965, reprenant exactement, introduction à
la lettre comprise, le texte paru dans Freedom du 29 mai 1965
que nous n’avons pas pu nous procurer.

[15Bulletin
préparatoire du congrès international anarchiste de
Carrare, n°8, mars 1968

[16Meltzer, op cit.

[17Bulletin préparatoire du congrès
anarchiste international de Carrare, n°10 août 1968.

[18Bulletin
préparatoire du congrès de Paris de l’Internationale
des Fédérations Anarchistes (IFA), n°3 1969.

[19Bulletin préparatoire du congrès
de Paris de l’IFA n°9, 1971.

[20 Bulletin
préparatoire du congrès anarchiste international de
Carrare
, n°8, 1968)

[21 Informations Rassemblées à
Lyon
(IRL) n°4, octobre-novembre 1974.

[22« Les habits neufs du président
Mao », Simon Leys, Bibliothèque Asiatique, Paris 1971.

[23« « Le
Parti Communiste Chinois au pouvoir », Jacques Guillermaz, Paris
1972.

[24« Chine Rouge, Page
Blanche », Pierre Illiez, Paris 1973

[25« Pékin et la nouvelle gauche »,
Klaus Mehnert, Paris 1971.

[26Menhert, op cit.

[27 Commune Libre, revue de la CNTf, n°1,
décembre 1972.

[28 Black Flag 1974 reprenant un article de
l’« Anarchist Black Cross Bulletin » n°7 de
janvier 1974, Chicago, intitulé « Workers on trial in
China ».

[29 Black Flag n°4 vol. 5, mai 1978.

[30 Black Flag n°4 vol.
6, septembre 1980.

[31« Qu’est-ce
que la pensée spécifiquement chinoise, Mu Yi in
« Un bol de nids d’hirondelle ne fait pas le printemps de
Pékin
 », Bibliothèque Asiatique, Paris 1980.

[32 Le Monde libertaire n°330novembre 1979.

[33« Où va la Chine ? in « Révol.
Cul. en Chine Pop
 », Bibliothèque Asiatique, Paris
1974.

[34 Minus 7 de juin 1977.

[35« Chinois si vous saviez… »,
Li Yi Zhe, Bibliothèque asiatique, Paris 1976.

[36« La cinquième
modernisation : la démocratie
 », Wei Jingsheng in « Un
bol de nid d’hirondelle…
 » op cit.