La Presse Anarchiste
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Iztok n°4 (septembre 1981)
Réveil anarchiste dans la presse yougoslave
Article mis en ligne le 18 mars 2008
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L’intérêt
des peuples yougoslaves pour l’anarchisme commence au XIXe
siècle. Il apparaît dans les années 1870 en
Macédoine, dans le mouvement clandestin de la Jeune Bosnie
d’où sortit Gavril Princip, le justicier de l’archiduc
Ferdinand d’Augsbourg en été 1914.

Pendant
l’entre-deux-guerres la VMRO [1]
dégénéra en criminalité et la Jeune
Bosnie n’existe plus à partir de 1914. Jusqu’en 1945, il y a
surtout la publication de brochures de Bakounine, Kropotkine, Most et
d’autres biographies de populistes.

Après
1945, les tendances libertaires ne se manifestent pas ouvertement, et
c’est un fait normal dans un pays dirigé par un seul parti
rigide et, alors, un des partis les plus durs et les plus fidèles
du Kominform. En pratique, jusqu’en 1968, seules circulent les œuvres
de Marx, Plekhanov, Lenine et Staline.

Le
mouvement anti-autoritaire de 1968, qui envahit aussi les universités
yougoslaves, donne lieu à une première vague d’ intérêt
politique et culturel qui dure jusqu’à la fin des années
1971-72. Le mouvement se développe surtout dans les milieux
universitaires serbes. En Slovénie, il atteint son point
culminant en 1971 avec l’occupation de la Faculté de
Philosophie de Ljubljana. Tout de suite après, c’est le début
d’une dure contre-offensive du Parti-État qui bloque les
tendances gauchistes anti-autoritaires. Par voie de conséquence
les publications sur des sujets libertaires diminuent, encore qu’il
soit logique de penser que l’intérêt ne disparaît
pas, mais qu’il est seulement stoppé à cause du manque
de possibilités objectives. Le niveau le plus dur de ce
processus de « normalisation » (ou retour à l’ordre)
a lieu en 1975 avec l’expulsion de huit professeurs et de deux
assistants de philosophie et de sociologie de la faculté de
Philosophie de Belgrade. Quelques temps auparavant, quatre autres
philosophes et sociologues avaient été limogés
de la faculté de Philosophie – également – de
Ljubljana. L’année suivante la pression du pouvoir sur la
gauche marxiste et anti-autoritaire se relâche et l’attention
sur les thèmes libertaires reprend avec une nouvelle énergie.
En 1976 apparaît la deuxième vague d’intérêt
et d’œuvres imprimées.

* * *

L’année
1966 fait partie de la vague de 1968 avec des essais d’auteurs
yougoslaves, parmi lesquels on peut signaler Ivan Kovacecic :
« Tentative de fondation d’une colonie anarcho-communiste en
1909-1910 à Dubovik près de Slavonski Brod
 »
(en Croatie du nord) dans la collection « Contributions à
l’histoire du socialisme » (Belgrade 1966) [2] ; Andrija Kresis : « Absolutisme
politique, anarchie et autorité
 » dans la revue
universitaire de Belgrade « Gledista » (1966, N°4).
Un grand travail historique voit le jour la même année à
Belgrade : « Sarajevo 1914 » de Vladimir Dedijer, président
du tribunal Russell. Il présente de façon complète
les idées et les militants de la Jeune Bosnie, en donnant même
une certaine place à des extraits d’anarchistes, classiques et
actuels, yougoslaves et étrangers.

A.
Kresis prépare avec R. Vujacic une vaste anthologie en deux
volumes « État et Politique » (Belgrade 1968) qui
ouvre la voie à d’autres publications. Cette oeuvre inclut
trois écrits de Malatesta (« Anarchisme et Pouvoir »,
extrait de « L’anarchisme », de Bakounine
(« L’essence de l’État et la dictature du
prolétariat
 », extrait de « Étatisme
et Anarchie
 ») et de Proudhon (« Communauté,
propriété et liberté
 », fragment de
« Qu’est-ce que la propriété ? »).

En
1969 est publié un essai du penseur nord-américain Paul
Goodman « Valeurs objectives », imprimé par
la rédaction de la célèbre revue « Praxis ».
Une autre revue de Belgrade « Filosofija » publie
une série d’essais sur l’anarchisme, dans une section du N°
2-3 de 1971 « Utopie et Anarchie ». Parmi les
nombreuses contributions, rappelons celles de Ljubomir Tadic
(« Réalité, utopie et anarchie »), de
Trivio Indjic (« L’organisation : entre la liberté et
l’efficacité
 »), de Milorad Ekmecic (« Mikhail
Bakounine, un intellectuel rebelle
 »). Cette dernière
biographie se termine de façon assez significative : « Il
existe sûrement une certaine influence sur la Jeune Bosnie,
comme il existe une influence fondamentale stratégique et
inconsciente sur le mouvement révolutionnaire yougoslave en
général jusqu’à l’époque la plus
récente
 ». Le même numéro donne la
traduction d’un bref essai de Gino Cerrito sur « Les
structures organisationnelles du mouvement anarchiste international
 ».

Les
professeurs Tadic et Indjic font partie du groupe des huit
enseignants expulsés de l’université de Belgrade ; tous
les trois, avec Ekmecic, ont depuis longtemps l’anarchisme parmi
leurs sujets d’étude.

Des
écrits d’auteurs anarchistes apparaissent en 1973 dans une
anthologie sur « L’autogestion et le mouvement ouvrier » :
« Problèmes de la construction de la révolution
sociale » (extrait de Pierre Archinov « Histoire du
mouvement makhnoviste
 »), « Les conceptions
constructives du socialisme libertaire » de Gaston Leval et des
morceaux choisis de Proudhon.

Deux
livres paraissent qui contiennent également des parties
concernant notre sujet, encore que ces œuvres ne l’abordent pas
directement : « Tradition et Révolution » du
sociologue de Belgrade Ljubomir Tadic et « Participation,
contrôle ouvrier et autogestion
 » de Rudi Supek, un
des fondateurs de la sociologie de la république yougoslave.
Le premier, imprimé en 1972 dans la capitale, aborde
l’anarchisme avec bon sens, en particulier dans le chapitre « État
de droit, démocratie et anarchie
 » ; le second, édité
à Zagreb en 1974, vise les origines libertaires de l’idée
d’autogestion.

Une
biographie de Bakounine, de valeur et d’importance remarquable,
écrite par la russe Natalia Piroumova [3] sort à Rijeka en 1975, et l’année suivante,
« L’unique et sa propriété » de Max
Stirner parait dans la capitale croate Zagreb.

Toujours
en 1976, à Osijek, dans le nord de la Croatie, est publié
l’édition des « Confessions » de Bakounine
avec une préface d’Ekmecic et un essai historique de V. A.
Polonski « Mikhail Bakounine des années 40 à 60 ».
L’année suivante c’est le tour de l’anarcho-féministe
Emma Goldman d’être publiée dans la revue estudiantine
« Vdizi » de Belgrade, avec l’essai « Mariage et
amour
 ». On trouve l’étude « Psychologie de la
violence politique » de la même auteur dans la revue
culturelle « Argumenti » dans son premier numéro de
1978. Depuis 1971, c’est la première revue qui publie des
articles sur l’anarchisme. Il y a également dans ce numéro
« L’anarchie est-elle la violence ? », extrait d’
« ABC de l’anarchisme » [4] d’Alexandre Berkman,
écrivain et agitateur juif russe et nord-américain ;
deux biographies de Goldman et Berkman par la jeune sociologue
Mirijana Oklobdzija intitulées « L’anarchisme à
cheval sur deux siècles » ; l’analyse historique et
théorique « Anarchisne et marxisme » du sociologue
de Ljubljana Rudi Rizman, collaborateur de Vladimir Dedijer.
Presqu’en même temps parait une grande recherche
bibliographique de Laslo Sekelj, un chercheur marxiste de Novi Sad
(en Vojvoline), qui se définit lui-même comme
« anarchologue ». Il présente plus de 400 titres en
plusieurs langues européennes, d’anarchistes et sur les
anarchistes, et pas seulement yougoslaves. Cet écrit est
publié par la revue des étudiants de Belgrade « Ideie »
N°1-2.

À
la fin des années 70, on trouve « État et Liberté »
(éditions Globus de Belgrade)qui donne une vaste sélection
d’écrits de Bakounine « État et Anarchie »,
« Dieu et l’État », « Le catéchisme
révolutionnaire ». Le présentateur est Rade
Kalanj, enseignant marxiste de l’université croate principale,
qui a rédigé une longue préface. En 1980, la
maison d’édition officielle de Zagreb, Naprijed, a publié
« Anarhizam », la célèbre synthèse
historique du mouvement par Daniel Guérin « L’anarchisme ».
Le livre a une grande diffusion parmi les lecteurs yougoslaves.

L’essai
le plus récent est la publication du classique « L’Anarchie »
de Kropotkine dans les deux numéros de la revue « Gledista »
(N°3-4 et N°6 de 1980). Sur la même revue, on trouve
une seconde bibliographie de Sekelj, consacrée cette fois
uniquement aux oeuvres en serbo-croate. Le dernier recueil d’écrits
sur l’anarchisme est publié par « Politicka Missao »
de Zagreb (1981, N°3). On y trouve un texte de qualité
inférieure aux deux autres de Frad Muhic, écrivain
universitaire du régime, encore étroitement lié
au schématisme et aux calomnies du marxisme classique.

On
peut lire dans la revue « Argumenti » un essai très
stimulant de Vladimir Gligorov, politologue de Belgrade, sous le
titre « Gauche et Droite, anarchistes et marxistes ». Ce
texte a été présenté à la
conférence d’ Arandjelovac, près de Belgrade, du 10 au
12 janvier 1980 à l’Institut pour le Mouvement Ouvrier
International dans le cadre de la série de rencontres sur
« Marx et notre époque, histoire et actualité ».
C’est la première conférence qui a officiellement
traité l’anarchisme à un niveau universitaire avec une
recherche sérieuse et en évitant le dénigrement
politique. Cela est valable pour la majorité des
interventions, dont certaines sont reprises dans « Gledista ».
On a, entre autres, les études de Vucina Vasovic, professeur
de droit à Belgrade (« La doctrine politique de
l’anarchisme »), de Bozidar Jaksic, intellectuel marxiste
(« Principe démocratique ou autoritaire de la médiation
politique ») et d’un jeune philosophe de Ljubljana Darko Strain
(« Marxisme, Anarchisme et Nouvelle Gauche »). Cette
conférence a éveillé de l’intérêt
dans plusieurs milieux. Un article sympathique est même paru
dans « Start » [5], une revue de
Zagreb très connue dans tout le pays.

* * *

Pour
conclure cette analyse, encore trop incomplète, on peut faire
des remarques d’ordre général. La curiosité et
la sympathie envers l’anarchisme apparaissent – pour parler en
termes sociologiques – dans les régions les plus développées
et les plus tolérantes de la Yougoslavie (Slovénie,
Croatie, Serbie et la province de Vojvodine) et dans les couches
sociales les plus cultivées comme les intellectuels, les
professeurs et les étudiants (et cela n’a pas que des
conséquences positives).

On
peut de plus interpréter l’intérêt croissant pour
les idées libertaires, et plus spécifiquement
anarchistes. On peut l’expliquer comme une volonté
d’approfondissement et d’élargissement de la conception
fondamentale de l’organisation autogestionnaire, soit dans la société
actuelle, soit dans la société future. En même
temps on peut trouver un désir d’ouvrir de nouvelles
possibilités de compréhension des rapports sociaux par
des méthodes d’analyse non exclusivement marxistes. C’est ce
qu’on peut déduire également du type d’attitude que des
chercheurs formés à l’école marxiste adoptent
pour aborder la pensée et le mouvement anarchistes.

Des
camarades yougoslaves

(Traduit
de l’italien de « Germinal, giornale anarchico, Trieste e
Friuli
 », N°46, mai 1981)

Notes :

[1Vastrena Makedonska Revolutsonerna
Organizatsia
Organisation Révolutionnaire Macédonienne de
l’Intérieur
fondée en 1893. On peut noter que les anarchistes y
participèrent activement, voir Iztok N°2.

[2Tous les titres et
les oeuvres cités, sauf les traductions bien entendu,
n’existent qu’en serbo-croate.

[3Il s’agit d’un livre
publié à Moscou en 1966. Piroumova, tout en restant
dans le cadre marxiste-léniniste, n’est pas hystérique,
ce qui lui est reproché du reste en URSS (F. Ia. Poliansky
« Kritika ekonomicheskikh teorii anarkhizma » Moscou
1976)

[4Ce livre n’est pas traduit
en français ; voir la présentation de ce numéro
d’Argumenti dans Iztok N°2

[5« Le Monde Libertaire » a
publié un texte traduit de « Sat-Amikaro »
sur cette conférence en décembre 1980


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