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Témoins n°30 (été 1962)
Louis Lecoin ou la vraie grandeur
Article mis en ligne le 10 mars 2008

par Lecoin (Louis)
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En
nos temps de fiers à bras (et à plastic) et de
« grandeurs » officiellement proclamées, Louis
Lecoin, qui depuis cinq ans dirige le mensuel « Liberté »,
a pris, à l’âge de 74 ans, l’héroïque
décision de faire la grève de la faim, dans le dessein
d’amener ainsi le pouvoir, qui jusqu’ici ne lui avait répondu
que par des promesses non suivies d’effet, à tenir enfin
parole en libérant les objecteurs de conscience actuellement
détenus et en proclamant le statut de l’objection de
conscience, tel qu’il existe comme on sait, déjà,
entre autres, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et dans l’Allemagne
de l’Ouest. Puisse, au moment où nous écrivons ces
lignes (9 juin), le jeûne de notre admirable camarade qui a
commencé sa grève de la faim le 1er du mois — sinon
avoir déjà cessé, du moins être bientôt
près, très près, tout près de son terme. Nous le souhaitons, d’amitié, pour lui — et pour le
triomphe de sa cause, qui est celle de tous les gens de coeur. —
Voici la lettre si simple, et si forte, que dès la fin du mois
de mai, Lecoin adressait au chef de l’État :

Ma
lettre au président de Gaulle

Ce
28 mai 1962.

Monsieur
le Président,

Depuis
cinq années que je me consacre pratiquement à la
défense d’une cause qui est loin d’être une mauvaise
cause puisque vous-même en avez maintes fois reconnu la
légitimité, j’ai souvent été tenté
soit d’abandonner une lutte qui parfois m’apparaissait sans
espoir, soit de me comporter comme je le fais aujourd’hui.

Durant
ces longs mois je fus confiant, patient ; si je souffris des
atermoiements et des roueries de l’Administration, cela
n’apparut pas dans mon comportement. Je subis les avanies
mais ne m’en plaignis point — gardant en vue toujours
l’éventuelle libération des objecteurs de conscience
emprisonnés et la promulgation de leur statut, je n’avais
pas le droit de manquer de diplomatie.

Mais
tout à des limites. Ces lenteurs m’ont usé. Je n’en
puis plus.

J’avais
la conviction qu’avec le cessez-le-feu, l’élargissement de
ces emprisonnés ne pourrait tarder, que les engagements
pris à leur sujet depuis 1958 seraient tout de suite
tenus. On me l’a garanti de différents côtés
pendant ces trois derniers mois ; de nombreuses personnalités
— certaines qui vous touchent de très près —
m’ont dit : « Soyez rassuré, De Gaulle tiendra
ses promesses. »

Savez-vous,
Monsieur le Président, que même encore en ce moment je
n’en doute pas. Et si je commence la grève de la faim ce 1er
juin c’est pour avoir l’assurance qu’aucun de vos subordonnés,
qu’aucun grand directeur, n’osera dresser un écran entre
vous et les objecteurs de conscience, ni manœuvrer pour vous
empêcher d’agir envers eux comme vous avez promis de le
faire.

Comme
vous le ferez, j’en suis convaincu, lorsque les attardés,
les obtus, dont les ministères sont encombrés, se
terreront.

Mais
de quelle façon l’apprendrais-je ? Jusqu’à ce jour
on a tant promis sans jamais donner — sauf la libération des
objecteurs après cinq années d’emprisonnement et que
nous ne devons qu’à vous-même. Je ne connaîtrai
donc le sort de ces pacifistes qu’en les voyant sortir de prison.
D’ici là il me faut par conséquent persister
absolument dans ma grève de la faim. Ce n’est pas un acte de
défiance à votre égard, Monsieur le Président,
c’est un argument contre les conseillers néfastes et haut
placés qui voudraient récidiver et vous faire
apparaître plus injuste que vous ne l’êtes.

Injuste,
certes, vous l’êtes pour les détenus en question. Ils
ne sont pas coupables à vos yeux et vous les avez maintenus
dans les cachots. Rappelez-vous, vous avez déclaré à
l’abbé Pierre, voilà trois ans « qu’il était
absurde et indigne de laisser traiter les objecteurs de conscience en
délinquants ».

Et
depuis, rien de changé pour eux alors que vous pouvez tout.

Vous
avez écrit, à la même époque, à M.
Guy Mollet, que vous mettriez fin au calvaire des objecteurs quand le
moment vous semblerait opportun.

Ce
moment ne serait-il pas enfin venu ?

Nous
n’ergoterons pas à propos de bonnes intentions demeurant en
sommeil si longtemps, ce n’est déjà pas si mal que
vous les ayez eues — les gouvernants qui passèrent avant
vous n’y pensèrent même pas.

Mais
maintenant ce serait grave si ces intentions n’entraient pas très
vite dans les faits, ce serait presque un parjure.

Aujourd’hui,
quand tant d’officiers dits supérieurs désobéissent,
n’obéissent pas ou obéissent si peu, qui aurait le
front de vous désapprouver de rendre la liberté aux
objecteurs de conscience, eux qui ne firent de mal à personne ?

Libérez-les,
Monsieur le Président.

Ainsi,
par surcroît, vous me laisseriez la vie.

Dans
cette double espérance je termine cette lettre en vous
adressant un double merci : un pour les objecteurs et, pourquoi pas,
un pour moi.

Louis
Lecoin

P.-S.
— J’ai toujours considéré la grève de la
faim comme étant une manifestation périlleuse au plus
haut point. J’accomplis celle-ci dans les bureaux de Secours aux
objecteurs de conscience, sous ma propre surveillance. Ayant pris
l’engagement de ne m’alimenter sous aucune forme — me
contentant de boire à ma soif l’eau du robinet — on doit
me croire, Monsieur le Président ; je ne suis pas homme à
truquer, à tricher dans pareil cas. Au surplus, mon état
de santé fournira la preuve de mon honnêteté au
fur et à mesure que je m’engagerai plus profondément
dans cette entreprise.

L.
L.

(Liberté,
1er juin 1962)

On
le sait, le principe de l’adoption d’un statut des objecteurs
ayant été approuvé en Conseil des ministres,
Lecoin, après une déjà trop longue épreuve,
a pu cesser de jeûner. Pour une fois, la toute-puissance de
l’Etat s’est inclinée devant un homme, même si le
statut des objecteurs, en projet, s’accompagne de clauses où
se reflète encore (durée de moitié plus longue
du service civil relativement au militaire, et surtout suspension
pure et simple du statut en cas de guerre) la séculaire
avarice morale de l’administration et des légistes en un
pays de tradition centraliste tel que la France de Philippe Le Bel,
de Louis XIV et (quel que soit son numéro), de la République
une et indivisible.


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