La Presse Anarchiste
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La Vie Ouvrière n° 7 du 5 janvier 1910
Une visite à Eslander
Article mis en ligne le 9 mars 2008

par Thierry (Albert)
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I.
Invitation au voyage

Ayant
lu son Éducation au point de vue sociologique, 336
pages, et son École nouvelle, 275 pages, j’écrivis
à M. Els !ander, à Bruxelles, pour lui proposer quelques
objections un peu rudes. Il me répondit : — Venez à
Novella ; — et pour me faciliter le voyage, il mit à ma
disposition l’un des aéroplanes qui font le service de sa
petite ville.

C’est
vous dire que cette histoire se passe en utopie, — et en uchronie.

II.
L’aéroplane

J’emmenai
Fani, j’emmenai Saert. Je n’aime pas courir la pédagogie sans
quelqu’un de mes petits Vosviques. J’emmenai Godefroy aussi, surnommé
le Petit Vieux, parce qu’il a besoin d’exercice. Et tous les
quatre, nous nous installâmes, derrière un pilote muet,
dans la coque de ce parfait monoplan.

Comment
exprimer bien la grâce, la victorieuse douceur de ce mouvement
nouveau ! Le regard y crée la direction : merveille première
qui nous déshabitue enfin des contorsions où les
voitures et les trains nous astreignent si nous voulons contempler
(une seconde) un feuillage ou un visage. — Tout pays devient beau,
composé qu’il est par un seul coup d’œil dans le creux des
douces collines ou au long des rivières fuyantes. — Une
ivresse nous exalte, parce que le vol nous livre enfin, vaincue, la
troisième dimension de l’espace : nous avançons et nous
tournons, aussi bien que sur une route, sans route ; mais aussi nous
plongeons et nous montons, barque de surface et barque de fond,
souplesse qui caresse la terre et qui se baigne dans l’azur, nerveux
et libres comme l’hirondelle !… — Mes trois petits chantent : et
derrière nous, dans le sillage d’air qui les emporte mêlées
à des rayons, leurs voix traînent comme des rubans
d’argent et d’or. — Nos ailes s’élèvent, nos ailes
s’abaissent : et soudain nous ressentons les vagues, la houle, le
mouvement invisible et palpitant de l’océan céleste ;
une écume de lumière frise à notre bordage, les
nuages enchantés se penchent ; un courant de fraîcheur
nous frappe, un courant de tiédeur nous baise ; nos corps ne
font qu’un avec la machine merveilleuse ; et l’extrême de la
sécurité, l’extrême du péril se confondent
dans notre extase.


Je continuerais bien : mais voici que nous descendons, et les arbres
de Novella couronnent l’horizon.

III.
Trois jugements sur l’aviation

Que
pensez-vous de ça ? demandé-je aux trois Vosviques.

Je
suis fier, dit Fani, que l’Homme ait enfin conquis les airs, parce
que c’était le dernier progrès à faire.

Gentille,
maigre figure grimaçante et jaune… Rien à répondre
à ce primaire.

Moi,
dit Saert, je trouve que. ça va plus vite que tout.

Réflexion
utilitaire que je n’eusse pas attendue de cet enfant si doux, si
petit et qui semble toujours rêver un si beau rêve.

Je
me détourne alors vers Godefroy qui ne parle pas, les mains
élevées, les doigts écartés comme s’il
voulait peigner l’air admirable, sa tête vieillotte, ridée
et grise éclatante à présent, rose et, dorée,
ivre du nouveau don que lui ont fait les hommes…

Va,
lui dis-je, c’est encore toi le moins, bête de nous quatre.

Les
autres rirent et nous atterrîmes.

IV.
Novella

Affectueux
et magnifique, M. Elslander nous salua comme un roi d’autrefois ses
bons cousins :


Soyez
les bienvenus à Novella !

Nous
suivions un boulevard sous des arbres si grands qu’il était
frais comme un long aqueduc d’ombre. À travers les feuillages
on distinguait des villas blanches et rouges, des bâtisses
trapues sous leurs ardoises, des jardins en pente et des tours.


Ce
n’est pas une Ruche, me disais-je en pensant à Sébastien
Faure, c’est un Rucher.



est l’école ? demanda Fani.


Il
n’y a pas d’école, dit M. Elslander avec bienveillance, Il y a
des fermes, des ateliers, des parcs, un musée, un théâtre,
un palais…


Est-ce
qu’il pleut quelquefois ? questionna Saert d’une voix innocente.

Il
faudra que je surveille ce petit chenapan. M. Elslander le regardant
avec minutie, répliqua non sans sourire :


La
pluie de Novella ne mouille pas.

V.
L’antiquité, l’agriculture et l’éducation physique

À
la ferme, C’était un ordre admirable d’écuries,
d’étables, de poulaillers, de pigeonniers, de laiteries, de
pressoirs et de granges. Le ciel étincelait, le soleil
peignait à terre de magnifiques ombres. Les machines
tranquilles patientaient sous les hangars. Un peuple multicolore
d’enfants nous saluait gaîment parmi les hommes.


Voici
notre école primaire, dit M. Elslander. Il est bon que
l’enfant, en qui l’humanité se recommence, assiste à
tous les travaux de l’humanité primitive, sous l’aspect qu’ils
ont encore à la campagne.

J’allais
protester, mais Fani me devança :



apprend-on à lire ?


Labourer,
semer, faner, moissonner, battre, moudre, pétrir, Cuire le
pain, tondre la laine, récolter les œufs et le miel, répliqua
M. Elslander avec enthousiasme, ça vaut mille fois mieux que
lire. On n’apprend pas à lire.

Fini
haussa les épaules, Saert dit : — C’est dommage. — Mais
Godefroy s’écria du fond du cœur : — Oh, veine !

M.
Elslander l’embrassa soudain. Nous visitâmes tous les
bâtiments, puis le potager, le verger et le moulin ; et nous
revînmes par les ateliers de vannerie, de poterie, de
menuiserie où les garçons et les filles étudiaient,
par expérience, l’arithmétique, la mécanique et
la géométrie… — Et dans la grande cour, les
faucheurs partant, Godefroy me demanda avec les yeux étincelants
du désir :


Oh
m’sieu, je peux-ti aller avec eux ?

Je
le lui permis, et M. Elslander me considérant indulgemment me
dit :


Voilà
qui vous réfute. Un converti au bout d’une heure !

VI.
Le moyen-âge, l’industrie et l’éducation technique

Après
un peu de repos, (la bière de Novella est délicieuse),
M. Elslander se leva.


Visitons
le moyen âge, me dit-il. — Et à mes deux enfants : —
Aujourd’hui, le collège est à la brasserie.

Ah,
remarqua Saert, vous avez chimie le vendredi ? Nous, c’est le
mercredi.


Mais
non, grogna Fani, c’est une promenade, comme M. Fernand devrait nous
en faire faire pour expliquer ses cours.

M.
Elslander les couvait d’un regard doux et magnétique.


Il
n’y a pas de cours, expliqua-t-il, il n’y a pas de programme ici.

Vos
camarades sont toujours en promenade. Aujourd’hui à la
brasserie, demain au gazomètre, après-demain à
la carrière. Le mois prochain, nous descendrons le canal, nous
visiterons trois ports de mer, nous irons peut-être en
Angleterre… Pauvres petits, comme cela vous aimeriez la géographie !


Irez-vous
en Amérique ? demanda Saert.

M.
Elslander resta coi. Et moi enchanté. — Symboles abstraits,
symboles concrets, nous ne pouvons pas nous représenter la vie
autrement que par des symboles.

J’abrège.
Nous explorâmes la malterie du germoir à la touraille et
la brasserie du concasseur aux profondes caves à foudres.
L’odeur de l’orge et du houblon nous transportait dans les champs,
l’odeur du feu nous ramenait aux usines flamboyantes. Puis M.
Elslander interrogea les vosviques étourdis.


Je
savais tout cela, dit Fani, mais je suis bien content de l’avoir vu.


Je
n’y ai rien compris, dit Saert : il aurait fallu qu’on nous fasse une
leçon avant.

M.
Elslander me regarda avec tristesse : — Voyez quelles mécaniques
vous fabriquez ! soupira-t-il, la sensation ne les pénètre
plus.

Et
moi, ne sachant pas si je devais en éprouver fierté ou
honte, je murmurai :


Arrivons
aux temps modernes.

VII.
Les temps modernes

Sans
embarras, M. Elslander prononça comme dans son livre :


Après
l’antiquité agricole, ère de la Sensation, vient le
moyen âge, époque de l’Empirisme et du Travail Manuel.
Et la Méthode Expérimentale va donner sa
caractéristique à la troisième phase, qui est
représentée en grande partie dans les méthodes
actuelles.


Bah,
m’écriai-je..

Mais
comme j’ouvrais la bouche pour m’indigner, Saert, et Fani l’ouvraient
pour bâiller. Et M. Elslander leur fit un large sourire.


Venez
encore, dit-il.

VIII.
L’œil de la société future

C’était
le soir déjà. Sur les chemins, entre les arbres,
pullulait une foule joyeuse. Les feuillages portaient des fruits
électriques, pareils à des étoiles rapprochées.
Des jardins s’élevait doucement le parfum du crépuscule.
Le. vent amenait des musiques. Et dans la hauteur du ciel, comme les
ailes d’un prodigieux moulin horizontal, tournoyait la lumière
blanche d’un phare. Nous obéîmes à son
invitation, et nous arrivâmes devant un édifice en style
égyptien, germanique et belge qui jetait du feu par ses
fenêtres rondes.


L’école,
dit M. Elslander, doit cesser d’être l’organe de l’adaptation
des enfants aux conditions de la vie qui les attend, elle doit
devenir le centre de toute l’évolution humaine, le point où
rayonnent toutes les activités qui concourent au progrès
de l’espèce.

Ayant
soufflé, il allait continuer : mais il s’aperçut que les
vosviques n’écoutaient pas et que je faisais une moue
sceptique. Il haussa les épaules et, nous poussant sur un
perron de marbre et d’étincelles, il dit avec modestie :


Pénétrez
dans ce palais.

Le
souvenir de cette soirée est le plus vertigineux que je garde
de Novella. Théâtre, salle de concert, laboratoires,
ateliers, observatoire, musée, salles de conférences,
gymnases, bains, tout y bouillonnait du peuple doux des utopistes.
Saert me quitta pour les acteurs, Fani pour les astronomes. Et moi,
causant avec des ouvriers, des femmes, des savants, des vieillards
venus là pour apprendre encore, entouré de leur
curiosité, de leur science et de leur espérance,
j’aurais abandonné mon doute si l’éloquence de M.
Elslander ne m’avait déplu.


Ainsi
l’École, criait-il, l’École a repris la mission de
la Religion
. Ayant préparé les enfants à
vivre, elle y aidera les hommes. Autour d’elle se constituera la
société future.

IX.
Incomplétude

Les
trois enfants se retrouvèrent, on les coucha. Puis nous
installant, M. Elslander et moi, sous un grand arbre étoilé,
dans la nuit odorante, nous discutâmes.


D’abord,
dis-je, vous n’aurez jamais fini. Est-ce pas cocasse, qu’après
dix ans d’école maternelle et cinq ou six ans de promenades,
vous n’offriez à vos élèves qu’une espèce
de lycée, instrument de recherche et de confusion nouvelles ?


Quoi ?
se récria-t-il, croyez-vous que l’Éducation soit jamais
achevée ?

Moi :
— Ne dérangez donc pas l’évolution pour si peu.
Faudra-t-il que nous apprenions à lire toute la vie ? Il y a
des éducations : elles finissent, pour se succéder et
différer. Mais la première, vous l’avez confondue ici
avec la gestation, et là avec l’expérience.


Je
vous trouve bien utilitaire, dit M. Es !ander.

X.
DÉSORDRE


Et
moi, repris-je, je vous trouve bien imprudent au sommet de votre
idéalisme. Sans programme, sans cours suivis, sans
discipline…

M.
Elslander — Nous avons deux règles inflexibles. Ne pas
entreprendre un travail exigeant trop de forces ; ne pas abandonner un
travail commencé.

Moi :
— Voilà qui est raisonnable. Cela suffit-il cependant pour
m’assurer que ces enfants, lorsqu’ils vous quitteront, sauront ce que
nous autres, profanes, nous appelons les sciences, la morale,
l’histoire ? Ils auront des clartés de tout dans un désordre
affreux : c’est-à-dire qu’ils pataugeront dans les ténèbres.


Et
croyez-vous donc, s’écria M. Elslander, qu’ils vivent en
désordre parmi les paysans, les ouvriers et les éducateurs
de Novella ? Une intention occulte dirige tous leurs pas, ils sont
sans cesse observés ; leurs désirs sont provoqués
en secret, leurs questions sont la cause d’un énorme travail
ignoré ; un plan très précis, très
étroitement suivi enveloppe tous leurs actes…

Je
ne voyais pas les traits de M. Elslander ; je n’entendais que sa voix
d’éducateur libertaire énonçant avec
complaisance ces propositions d’éducateur jésuite ; et
je me levai pour ne pas m’indigner.

XI.
Artifice


Notre
différend est ici, dis-je avec calme. Je sais un petit
professeur dans une petite école, je suis pauvre et inquiet.
Vous êtes riche, vous avez la foi, un bienfaiteur vous a payé
ce département, et vous y avez installé votre
Clairière.


Une
Clairière ! protesta-t-il. Au contraire, j’ai retrouvé
la nature et la nécessité mêmes ! L’homme s’est
élevé sous la contrainte du besoin : comment voulait-on
que l’enfant s’élève sans elle ? On lui supprimait
toute raison naturelle de travailler, on la remplaçait par une
autorité, par une nécessité artificielles qu’il
ne pouvait évidemment comprendre. Moi, au contraire…


Bavardage,
interrompis-je sans politesse. C’est comme si vous souteniez qu’il
faut établir les écoles chez les Troglodytes, pour que
nos enfants récapitulent l’expérience quaternaire. La
Nécessité a changé, et même la Nature :
elles sont devenues sociales. Ce qu’il faut à un enfant de
1910, c’est la lecture, l’écriture, la logique ; c’est une
connaissance précise des préjugés, des formules
et des lois ; c’est un métier enfin et un bon catalogue de
livres.

Je
m’arrêtai. Le regard surpris de M. Elslander me chagrinait à
travers l’ombre.


Novella,
murmurai-je, c’est l’île de Robinson. Vous l’avez meublée,
outillée, machinée et peuplée : les enfants y
sont venus ; et ils en sortiront, s’ils en sortent, inadaptés,
inadaptables.

XII.
La conscience et l’adaptation

M.
Elslander se leva à son tour. J’entendis à sa voix
qu’il souriait. Et il prononça :


Qui
vous a dit que je voulais faire des adaptés ?… L’éducation,
c’est le développement spontané de l’être humain,
de toutes ses facultés, de toutes les puissances qui sont en
lui. Je veux faire des hommes.


Bavardage !
répétai-je avec colère. Comme si les hommes, ça
se faisait à l’école ! Comme si l’intention occulte d’un
maître pouvait jamais valoir un bon vieux livre, ou le sourire
d’une mère, ou la douceur sérieuse d’un père
penché sur le pauvre cœur obscur, ou la fatigue, la peine, la
faim, le remords, l’amour…

Par
chance, M. Elslander m’interrompit à son tour.


Restez
ici, proposa-t-il. Vous serez heureux, vous deviendrez sage à
vivre parmi des individus conscients, parmi les hommes libres de
l’avenir.


Merci,
dis.-je, je suis un homme d’aujourd’hui ; j’aime mieux ma peine. Je
retourne à Vosves.

XIII.
Folie des grandeurs


L’Éducation,
déclama M. Elslander pour me convaincre, l’Éducation
apparaît comme l’œuvre primordiale, l’œuvre sacrée ;
plus haute peut-être que la vie même, peut-être sa
raison. Ceux qui se réclament des grandes aspirations
humaines, ceux qui espèrent en l’avenir doivent y voir comme
une religion, l’accomplissement d’un moyen de salut.

Ces
propos me firent honte. Je répliquai d’une voix dure :


Moi,
monsieur, je ne me réclame de rien, et je n’espère
rien.

Il
me plaignit à cause de cela ; et notre entretien tomba dans le
sentimental.

XIV.
Quatre jugements sur cette école buissonnière du
vingt-et-unième siècle

Puis
revint la douce aurore. — Un autre boulevard nous conduisit à
la gare. Les enfants les plus âgés, renonçant au
gazomètre, nous suivaient pour étudier la construction
et le mécanisme des locomotives.

Le
Petit Vieux jubilait tout rajeuni. Sur sa prière, M. Elsander
consentait à le garder à Novella. J’en étais
ravi, ce pauvre ayant besoin de grandir. Pourtant je lui dis comme
nous arrivions :


Mais
tu reviendras à Vosves ?

Ses
lèvres s’écartèrent, mais il ne parla pas. M.
Elslander triompha des yeux.


Et
toi, Fani ? demanda-t-il.


Je
reviendrai à Novella, dit l’enfant jaune, je voudrais être
astronome. Mais il faut que j’apprenne les mathématiques :
c’est m’sieu Fernand qui sera épaté !


Et
toi, Saert ? questionna M. Elslander en hochant la tête.

Saert
me regarda et répondit :


Moi,
j’ai mon brevet à passer bien vite, maman n’est pas riche.

Et
plus bas il ajouta :


Et
puis j’aime mieux l’école de Vosves que cette école
buissonnière.

Le
train poussait le cri affreux de ses freins. Les enfants montèrent.
Puis la locomotive siffla.


Adieu,
cher monsieur, dis-je, et quand vous casserez le buste au
bienfaiteur, encore comme dans la Clairière, écrivez-moi
donc. Je me ferai un plaisir d’assister à la fête.

Décembre
1909.

Albert
Thierry




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