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La Vie Ouvrière n° 7 du 5 janvier 1910
Les domestiques agricoles de l’Allier
Article mis en ligne le 9 mars 2008

par Dumont (A.)
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Dans
plusieurs communes de l’arrondissement de Moulins, les domestiques
agricoles viennent de se constituer en syndicats.

De
tous les travailleurs ruraux, les domestiques — des jeunes gens
généralement âgés de 12 à 25 ans —
sont certainement les plus malheureux sous divers rapports.

Au
sujet du gain, ils ont quelques avantages sur les journaliers et
peut-être même sur les cultivateurs. Une augmentation
progressive de leurs gages s’est produite qui s’explique par la
difficulté du recrutement.

Au
point de vue moral il n’en est malheureusement pas de même. À
cet égard, les domestiques sont dans une situation déplorable.
Loués tantôt dans une ferme, tantôt dans une
autre, ils changent de ce fait de maîtres tous les ans,
quelquefois plus souvent. Dans bien des contrées, les
domestiques sont logés dans les étables et nourris à
part ; chez nous il n’en est pas de même ; ils logent et mangent
avec leurs patrons, pour la bonne raison qu’ils sont peu nombreux
dans la même ferme, deux ou trois, rarement plus. Qu’ils
mangent ou non à la table du patron ils sont condamnés
de toute façon à vivre constamment au milieu
d’étrangers. Ils peuvent tomber dans des places où on
ne leur fera pas trop sentir qu’ils sont des étrangers et des
inférieurs, mais ces places sont loin d’être la règle.
Et encore dans ces cas, une foule d’inconvénients
s’opposent-ils à ce que ces jeunes gens soient à peu
près heureux.

Je
cite à cet égard le témoignage d’un ancien valet
de ferme qui écrivait tout récemment la lettre suivante
à notre ami Émile Guillaumin, l’écrivain paysan
bourbonnais :


J’ai vécu une vingtaine d’années la vie de domestique,
je puis donc m’exprimer en connaissance de cause. Eh bien ! quoi qu’on
dise que le domestique fait partie de la famille, qu’il n’est pas
considéré comme inférieur, mais comme
collaborateur et ami, je puis affirmer qu’en réalité
cette vie n’est rien moins qu’agréable. Deux hommes dont l’un
est le subordonné de l’autre ne peuvent être
foncièrement amis surtout quand cette subordination n’est ni
délimitée, ni réglementée. Certes,
l’employeur peut être bon, humain, généreux,
loyal, mais il peut être aussi arbitraire, despotique,
insolent, brutal. Et, somme toute, il y a toujours supériorité,
autorité chez l’un, dépendance, humiliation chez
l’autre. En principe, le domestique ne peut avoir d’individualité
propre : pour la bonne harmonie des rapports communs, il doit aimer ce
qu’aime son maître, haïr ce qu’il hait, croire ce qu’il
croit.

D’autre
part, comment un patron dans la force de l’âge, robuste et bien
musclé, pourrait-il avoir conscience de la faiblesse de son
valet, jeune encore et moins bien bâti ? Comment le
supposerait-il à bout d’haleine pour le suivre à
faucher, à charger les gerbes, à toutes sortes de gros
travaux, si lui-même accomplit sans effort toutes ces besognes ?
Comment le supposerait-il maladif, dyspepsique, etc., s’il jouit d’un
excellent estomac ? Comment le croirait-il excédé par
deux heures de travail avant le jour et trois heures après le
coucher du soleil, s’il est dominé par un perpétuel
sentiment d’avarice ? Comment le croirait-il extrêmement fatigué
à midi, s’il ne s’est employé, lui, qu’a de menus
travaux le matin ? Comment, s’il le voit lire, ne le jugerait-il pas
prétentieux et orgueilleux, s’il est, lui, indifférent
à toute chose intellectuelle ? Comment ne le jugerait-il pas
bien nourri et suffisamment rassasié, alors qu’ils vivent à
la même table et que lui s’estime satisfait ? Comment
souffrira-t-il que le garçon demeure à l’occasion
quelques heures dans sa famille, alors qu’il vit, lui, constamment au
milieu des siens ? Généralement le domestique est
exploité un peu sur tout, sur le sommeil, sur la nourriture,
sur la liberté…

Leurs
conditions de travail. — Les porchers, les servantes.

Les
domestiques sont généralement considérés
comme des inférieurs pour les fermiers, aussi sont-ils traités
souvent en conséquence. Les petits pâtres, les porchers
comme on les appelle chez nous, ont surtout à se plaindre de
cette piètre considération. Trop faibles encore pour se
défendre et trop peu expérimentés, ils ont à
subir bien des fois les mauvais traitements de leurs patrons et même
ceux de leurs camarades, les forts domestiques. Ces derniers, au lieu
de les encourager et de les aider, ne se gênent pas pour les
taquiner par toutes sortes de mauvaises plaisanteries et par les
battre parfois.

Ces
pauvres enfants, loués pour un prix dérisoire, cinq à
six sous par jour, sont constamment attelés à leur
besogne, soit avec les hommes, pour soigner les animaux, toucher les
bœufs au labour, etc., soit avec les femmes, pour charrier l’eau,
rentrer le bois ou garder les bestiaux au travers des pacages et par
tous les temps. La plupart de ces gamins, fils de journaliers chargés
de famille, n’ont pas même des effets de rechange pour se
mettre à l’aise quand ils rentrent des champs, mouillés
et crottés. Sans sensiblerie, on peut dire que le sort de ces
pauvres gars, arrachés au foyer familial par la nécessité
de gagner un salaire aussitôt que possible, est des plus
navrants. D’ailleurs, les grands domestiques ne parlent toujours
qu’avec effroi ou amertume de l’époque où ils étaient
porchers.

Les
servantes de ferme, elles non plus, n’ont pas une situation bien
agréable. Elles sont encore davantage privées de
liberté et de repos que leurs camarades masculins. Il est
d’usage qu’on leur réserve les besognes les plus ennuyeuses de
la ferme. À la campagne, lorsqu’on loue une bonne, ce n’est
assurément pas pour lui faire faire de la dentelle, mais bien
pour lui faire accomplir les travaux pénibles et sales.

En
sus de l’ouvrage d’intérieur, ces jeunes filles doivent encore
aller aux champs avec les hommes ; planter les pommes de terre et
semer les céréales au printemps ; faner le foin et
l’engranger, ramasser la javelle, etc., durant l’été ;
aider à la cueillette des récoltes d’automne, et,
pendant l’hiver, toucher les bœufs à la charrue, garder les
porcs ou les moutons au milieu des vastes pâturages où
la bise siffle et glace.

À
la veillée, jusqu’à 10 ou 11 heures du soir, elles
travaillent encore à réparer les vêtements usés
de leurs maîtres. Pour soigner leurs effets personnels elles
n’ont ordinairement que quelques heures le dimanche, au retour de la
messe et du bal, si on leur a permis de sortir.

Restent
encore les rapports de ces pauvres filles avec les hommes lorsque le
travail se fait en commun. Je néglige les taquineries et les
plaisanteries souvent dures à avaler ; mais il est fréquent
que les garçons cherchent à les mettre à mal,
bien résolus d’avance à les abandonner si l’acte
d’amour est suivi de conséquences. La vie de ces servantes,
alors ? Oh ! neuf fois sur dix, irréparablement brisée.

Les
domestiques de notre région sont astreints à un travail
très long et, cela va sans dire, très pénible,
d’une durée moyenne de 14 à 16 heures par jour.

En
été, ils font ordinairement 18 heures, sinon plus :
levés dès 3 heures et demie ou 4 heures du matin, selon
l’habitude de la maison où il sont loués, ils sont
encore dans les champs à 9 heures du soir. Avant qu’ils soient
rentrés à la ferme et qu’ils aient mangé la
soupe, il se trouve d’être au moins 10 heures.

Il
ne leur reste donc que 6 heures au plus de repos, ce qui est trop peu
pour le rude labeur accompli durant le jour et à renouveler le
lendemain. La sieste à midi n’est encore guère rentrée
dans les mœurs ; néanmoins elle tend peu à peu à
s’implanter.

En
hiver, la journée est un peu moins longue, mais la besogne est
plus sale, car il faut travailler constamment dans la boue au travers
des champs ou dans le fumier pour nettoyer et panser les animaux.

Les
cultivateurs, eux aussi, subissent cet état de choses, nous
dira-t-on ! Parfaitement, mais cela n’atténue pas la dureté
de l’existence du domestique. La souffrance physique et morale du
patron ne saurait adoucir celle du valet ni l’obliger à subir
les avanies sans nombre de sa triste condition sans qu’il cherche à
y apporter de remèdes.

Pour
tant de peines, de privations et d’inconvénients de toute
sorte, voici le montant des salaires annuels alloués aux
domestiques, le 10 juin dernier, à la loue de
Bourbon-l’Archambault :

Pour les garçons : Pour les filles :
De 12 ans, 100 à 120 fr. De 12 ans, 120 à 150 fr.
De 13 ans, 150 à 180 fr. De 13 ans, 125 à 160 fr.
De 14 ans, 180 à 250 fr. De 14 ans, 170 à 190 fr.
De 15 ans, 260 à 350 fr. De 15 ans, 200 à 235 fr.
De 16 ans, 300 à 400 fr. De 16 ans, 235 à, 285 fr.
De 17 ans, 360 à 460 fr. De 17 ans, 280 à 305 fr.
De 18 ans, 450 à 500 fr. De 18 ans, 280 à 310 fr.
De 19 ans, 460 à 520 fr. De 19 ans, 290 à 330 fr.
De 20 ans, 470 à 590 fr. De 20 ans, 300 à 340 fr.
Au-dessus de 20 ans, de 500 à 590 fr. Au-dessus de 20 ans, de 300 à 350 fr.

À
quelques francs près, ces prix sont les mêmes dans tout
le département. Il suffit de les diviser par 365 pour être
fixé sur le salaire quotidien des domestiques et pour être
convaincu que la rémunération en argent qui leur est
accordée n’est pas en rapport avec la besogne considérable
qu’ils fournissent.

Propagande
et formation de syndicats

Les
domestiques de l’Allier se plaignent sans cesse de leur triste
condition. Ils sont las de souffrir. Mais beaucoup d’entre eux —
trop hélas ! — cherchent dans les plaisirs du cabaret et dans
les amours éphémères une sorte de consolation,
un adoucissement immédiat à leurs déboires
professionnels. Tous, par bonheur, n’agissent pas de la sorte. Dans
diverses communes des environs de Moulins, plusieurs jeunes garçons,
soucieux d’apporter des améliorations durables et sensibles à
leur condition sociale, ont résolu d’organiser leur
corporation en syndicats.

Ce
fut à Bourbon-l’Archambault que germa la première idée
de ce genre. À la suite d’une intéressante conférence
syndicale faite dans cette localité par le camarade Déforge,
de Moulins, un comité d’organisation, d’une dizaine de jeunes
gens, se forma. Des convocations furent lancées à tous
les domestiques du canton et le dimanche 25 avril dernier, le,
syndicat fut définitivement constitué. Quelques
semaines après, les domestiques de Bessay, Buxières-les-Mines,
Lusigny, Chapeau, Vaumus, suivirent l’exemple donné par leurs
camarades de Bourbon. Depuis cette époque s’est encore fondé
le groupe de Tronget. Plusieurs sont actuellement en formation.

Mais
ces nouvelles organisations ne sont pas encore assez puissantes ni
assez nombreuses pour revendiquer immédiatement les
améliorations qu’elles se proposent d’obtenir.

Afin
d’intensifier leur propagande, les militants se décident à
relier les syndicats existants par un organisme central. Dans ce but,
un congrès fut tenu, le 28 novembre dernier, à la
Bourse du Travail de Moulins. Une dizaine de délégués
y assistèrent. Jugeant leurs forces trop minimes encore pour
se grouper en fédération autonome, les syndicats
représentés donnèrent leur adhésion à
l’Union départementale des syndicats ouvriers qui est chargée
désormais de la coordination de la propagande rurale.

Avant
de se séparer, les délégués se sont,
entendus sur les diverses revendications qu’ils désirent
soumettre à leurs patrons dès que leurs organisations
seront assez fortes pour en tenter la réalisation. Voici le
programme des réclamations qu’ils ont élaboré en
commun et que leurs militants ont commenté dans la presse
locale :

Réglementation
des heures de travail.

Nous
voulons une réglementation des heures de travail. Il est
d’usage de besogner de l’aube au crépuscule et même
d’empiéter sur les nuits en hiver pour le pansage des bêtes,
en été au temps des foins et de la moisson. Rien de
régulier d’ailleurs : il est des fermes où l’on se rend
aux étables, en décembre, dès cinq heures du
matin ; il en est d’autres où l’on n’y pénètre
qu’à sept heures. La sieste méridienne aux mois chauds
est d’usage courant dans quelques endroits : en nombre d’autres on ne
veut pas l’accorder. Pourquoi une chose possible ici est-elle
déclarée inadmissible à côté ? Nous
reconnaissons qu’il n’est pas aussi facile que dans une usine ou un
atelier d’artisan de commencer et de cesser le travail à une
heure fixée. Il faut tenir compte des caprices de la
température et de la nécessité d’enlever
rapidement les récoltes mûres. Néanmoins, une
réglementation est possible
et nous entendons l’obtenir.
Nous ne voulons plus des journées de dix-huit heures qui vous
laissent anéanti, fourbu, déprimé au physique et
au moral. Nous voulons faire admettre le droit au repos et le droit
aux loisirs…

Bien
des esprits routiniers nous objecteront qu’une telle revendication
est inacceptable et inapplicable au système agricole actuel,
que le travail des champs ne peut être réglementé
à cause des intempéries et de la besogne pressante,
lors de la récolte et des semailles. Mais ces arguments, à
notre avis, sont erronés.

Dans
certaines contrées où la culture se fait exclusivement
par domestiques et ouvriers agricoles et non par métayers et
fermiers comme chez nous, la journée de travail est bien déjà
limitée. Chez nous il peut en être de même.
Lorsque nous ne ferons que dix heures par jour, par exemple, nous
travaillerons avec beaucoup plus de courage et d’énergie que
maintenant, car alors nous serons reposés, pleins de force, de
volonté et capables de fournir un effort continu. Notre somme
de production ne sera, certes, pas diminuée.

Et
si nous ne suffisons pas, malgré nos prévisions, à
faire tout le travail pressant, nos patrons auront recours aux
nombreuses machines agricoles qui restent actuellement enfouies dans
les magasins industriels et aux bras de nos camarades partant
aujourd’hui à la ville, lesquels resteront aux champs alors
que notre situation se sera améliorée.

De
ce fait, nous aurons beaucoup plus de loisirs que maintenant. Nous
les emploierons non pas à fréquenter le cabaret, comme
certains le craignent, mais à parfaire notre instruction, à
suivre le mouvement social en lisant de bons journaux et de bons
livres. Nous deviendrons peu à peu des hommes instruits et
bons, capables de régénérer la société.

Augmentation
progressive des gages.

Nous
tendrons sans cesse vers l’augmentation graduelle de nos gages et
ferons en sorte que les petits porchers et les servantes soient mieux
rémunérés. Il nous semble qu’actuellement la
somme de travail que nous fournissons n’est pas suffisamment
rétribuée.

Amélioration
de la nourriture.

Nous
ne sommes pas bien nourris : du moins s’il est des endroits où
la nourriture est assez confortable, il en est d’autres où
elle laisse tout à fait à désirer… Il ne nous
appartient pas d’établir un menu quotidien, mais en principe
nous demandons d’être mieux nourris.

Nous
demandons aussi une ration de vin chaque jour, aux deux principaux
repas.

Quand
on fait une grande dépense d’énergie physique, un verre
de vin réconforte. La potée au lard, la fricassée
de pommes de terre, les beignets, le tourton, la galette sont des
aliments très lourds : un verre de vin en faciliterait à
la fois l’absorption et la digestion. Les vignerons du Midi crèvent
de misère avec leurs caves pleines ; nous, laboureurs des
fortes terres, nous, producteurs de blé, éleveurs de
bétail, nous sommes privés de ce produit qu’ils ne
peuvent vendre et qui nous ferait du bien. Cela est contraire à
la plus élémentaire logique… Nous exigeons du vin.

Amélioration
du couchage ; chambres particulières.

Nous
exigerons aussi que nos patrons se procurent le matériel de
literie nécessaire pour que nous couchions seuls et non plus à
deux, comme c’est l’habitude dans les fermes où il y a
plusieurs domestiques. Cela est contraire à l’hygiène
et à la propreté individuelle.

Nous
unirons ensuite nos efforts à ceux de nos patrons, les
métayers et les fermiers exploitants, pour imposer aux
propriétaires terriens la réfection intégrale de
toutes les habitations ne remplissant pas les conditions d’hygiène
et de moralité exigées par les besoins nouveaux des
producteurs agricoles. Nous réclamerons une chambre comme
logement individuel, où nous pourrons travailler et nous
reposer librement. Nous ne voulons plus être internés
dans le coin le plus sale de l’habitation et être
continuellement dérangés par les bruits de la ferme.

Nous
ne cherchons point de ce fait à être désagréables
aux métayers, nos employeurs directs ; ce n’est point à
leur détriment que nous entendons être favorisés.
Nous croyons au contraire que nos exigences leur permettant d’obtenir
des conditions d’exploitation meilleures, ils bénéficieront
aussi des avantages quotidiens que nous croyons devoir réclamer
et que leurs affaires n’en iront que mieux…

Voilà
les améliorations matérielles et morales réclamées
par les domestiques de ferme. Elles marquent une étape de leur
action et de leur pensée. Sont-elles exagérées
et irréalisables ? Je ne le crois pas. Espérons et
souhaitons que ces jeunes travailleurs, parias de la classe agricole,
soient bientôt assez nombreux au syndicat, assez conscients,
assez résolus pour conquérir une vie nouvelle. Il leur
appartient de s’unir sans plus tarder, de s’unir solidement pour une
action énergique.

A.
Dumont


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