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La Vie Ouvrière n° 7 du 5 janvier 1910
À travers les livres
Les Idées modernes sur les Enfants, par Alfred Binet, prix : 3 fr.-50. — Edit. Flammarion.
Article mis en ligne le 9 mars 2008

par Lafontaine (R.)
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Sous
ce titre, M. Binet, qui dirige, en Sorbonne, un laboratoire de
pédagogie (il paraît que la pédagogie est science
de laboratoire !) a écrit 346 pages de texte serré, 346
pages divisées en 9 chapitres, qui ont pour titre : But de ce
livre ; L’Enfant à l’école ; Le Corps de l’enfant ; Vision
et Audition ; L’Intelligence, sa mesure et son éducation ; La
Mémoire ; Les Aptitudes ; La Paresse et l’Education morale ;
Conclusion.

Ce
livre, dit l’auteur, est le bilan de trente années d’études
de pédagogie scientifique, moderne, expérimentale,
physiologique, et, ajoute-t-il, comme si tous ces qualificatifs ne
suffisaient pas, de pédologie. M. Binet communie évidemment,
avec Trissotin, dans l’amour du grec.

J’ai
lu attentivement et j’ai trouvé dans le livre de M. Binet des
idées justes qui ne sont pas modernes, car elles ont été
exprimées par les observateurs de tous les temps ; des idées
justes parmi un grand nombre de données et d’expérimentations
inexactes.

Je
n’ai trouvé, dans le livre de M. Binet, aucune précision.
aucune méthode, aucune clarté. Et c’est là, un
bilan scientifique maigre.

Or,
M. Binet opère en Sorbonne. C’est dire qu’il est pédagogue
officiel. C’est donc un exposé de travaux officiels que le
livre de M. Binet. Regardons-le alors de près.

Dans
une longue préface, l’auteur déclare qu’il n’a pas
voulu traiter de toute l’Education. Celle-ci, dit-il, comprend trois
grosses parties : les Programmes, les Méthodes d’enseignement,
les Aptitudes. Il traitera surtout des « Aptitudes ». Mais
en passant il se pose des questions comme celle-ci : « Chez les
enfants, doit-on développer surtout l’Instruction ou bien
l’Intelligence ; surtout l’Intelligence ou bien la Volonté ;
surtout la Volonté ou bien la Force physique ? »

Phrase
évidemment qui montre l’incertitude de l’auteur. Cet éducateur
ne sait pas s’il faut développer l’intelligence ou la volonté,
surtout celle-ci ou surtout celle-là.

Mais
qu’est-ce donc que la pédagogie ? M. Binet ne la définit
pas. C’est dommage. Cette définition m’eût évité
d’être inquiet. « La pédagogie, dit M. Guyau, peut
être définie l’art d’adapter les générations
nouvelles aux conditions de la vie la plus intense et la plus féconde
pour l’individu et pour l’espèce. L’éducation a, en
même temps, un but individuel et un but social. Elle est
précisément la recherche des moyens de mettre d’accord
la vie individuelle la plus intense avec la vie sociale la plus
extensive ». Et, plus loin : « Ce qui est vraiment conforme
au plus grand développement de la vie individuelle, physique
et morale, est par cela même utile à l’espèce
entière. C’est donc harmonieusement qu’il faut développer
les facultés. » (Marc Guyau. Préface de Education
et Hérédité
).

Cette
définition eût évidemment gêné la
phrase de M. Binet. Et cela continue. Il y a encore beaucoup d’autres
choses dans cette préface, même de bonnes choses ;
notamment l’auteur montre la nécessité d’examiner la
vue des enfants, de rechercher les aptitudes, d’accoutumer le maître
à cette recherche. Il ajoute — naturellement — les maîtres
apprendront la pédagogie dans des « laboratoires ».

Pour
M. Binet, l’école n’est pas un laboratoire sans doute.

Dans
le chapitre I, l’auteur trouve l’occasion de parler de Donnay qui,
dit-il, développait en même temps l’âme et le
corps puisqu’il obtenait au lycée les prix de gymnastique et
de catéchisme !

Il
constate aussi qu’il n’y a pas encore aujourd’hui d’études
suivies sur les écoliers. Pour M. Binet, l’Histoire ne compte
pas. L’analyse des faits sociaux ne sert à rien. L’influence
de l’instruction sur la vie d’un peuple ne peut s’apprécier
autrement que par des statistiques : et il donne une statistique ! Il a
suivi pendant vingt-cinq ans, dans une commune, les élèves
sortis de l’école publique, et selon la situation sociale que
ceux-ci ont aujourd’hui et qu’il apprécie, M. Binet les note
de 1 à 10. Or, ceux qui ont obtenu le certificat d’études,
ont actuellement une situation sociale qu’il évalue à
7 ; ceux qui n’ont pas obtenu ce certificat, ont une situation
inférieure, qu’il cote de 3 à 5 ! Ce qui ne l’empêchera
pas, du reste, de dire un peu plus loin : Le certificat d’études
n’est pas une garantie sérieuse !

La
situation de famille de l’enfant ! Qu’importe ! Celui-ci était-il
pauvre, celui-là riche ; celui-ci fils de rentier, celui-là
fils de paysan ou fils d’ouvrier ; celui-ci était-il robuste et
celui-là malingre ? Enfin quelles sont les bases de la cote de
M. Binet ? Tout cela ne compte pas !

Voilà
ce que M. Binet appelle méthode expérimentale et
scientifique !

Poursuivons.
Dans le deuxième chapitre, après quelques banalités
sur les examens, l’auteur nous apporte un moyen de supprimer
l’injustice des examens. Il préconise un « barème
d’instruction », barème établi sous forme de
problèmes de difficultés différentes.

Il
affirme, en passant, que la non fréquentation de l’école
est due au défaut de sanctions. Aussi propose-t-il de
prolonger le service militaire des illettrés, comme si en deux
ans de séjour au régiment, on ne pouvait pas apprendre
à lire. Et puis, pourquoi pas les travaux forcés ?

Le
barème de M. Binet lui permet aussi de juger les instituteurs.
C’est ainsi d’ailleurs que l’auteur, qui, à titre de pédagogue
officiel, accède dans les écoles publiques, a jugé
et, condamné un maître d’après les fautes
d’orthographe commises par les élèves confiés à
ce maître, dans une phrase de dictée ! Toujours cette
bonne méthode scientifique !

Du
barème pour examens, M. Binet passe aux dosages et aux
mesures.

Il
veut « doser » les sports avec précision. Cela est à
mon avis l’affaire du médecin. Puis il mesure l’intelligence —
par le degré d’instruction. C’est simple. C’est en employant
cette méthode que l’auteur conclut à la déchéance
des classes pauvres (à âge égal les
enfants des pauvres n’ont pas, dit-il, l’instruction des riches ; donc
ils sont moins intelligents). À ce propos, signalons cette
définition du miséreux : non pas un être qui
manque d’argent, mais un être qui est incapable d’épargner.

L’auteur
mesure ensuite le développeraient physique — ce qui est
encore à mon avis le rôle du médecin. M. Binet
accorde à ce propos un crédit excessif à des
instruments fort discutables. Le médecin doit certainement
intervenir dans l’examen physique des enfants : cet examen est de sa
compétence. (Il y a dans le livre de M. Binet, à ce
propos, des statistiques si discutables qu’il s’excuse presque de les
citer.)

M.
Binet, à propos de l’intelligence, nous donne cette claire (!)
définition de M. Le Bon : « L’éducation c’est l’art
de faire passer le conscient dans l’inconscient », qu’il
complète par cette autre définition de l’intelligence :
« L’intelligence est la compréhension, l’invention, la
direction et la censure ! »

Puis
il donne une échelle « métrique » pour la
mesure !

Cette
méthode mathématique aura l’avantage d’éviter
des appréciations fausses comme celle que rapporte l’auteur :
Autrefois un professeur avait dit de l’élève Binet
qu’il n’avait pas l’esprit philosophique ! Je n’invente pas. Cela est
dans le texte. Puis suivent des considérations exactes sur les
« anormaux ou les arriérés, sur la méthode
employée par Bourneville », méthode que l’auteur
tient absolument à baptiser : orthopédie mentale.

Nous
arrivons enfin à la « mesure » de la mémoire
par divers procédés dont aucun ne donne de garantie
d’exactitude. Cela se comprend d’ailleurs fort bien. La question est
complexe. L’attention, la vision jouent là un rôle et
aussi l’intelligence.

L’auteur
classe ensuite les intelligences en types — ce qui lui donne
l’occasion de parler de M. de Curel — puis des déformations
de la mémoire. Il arrive enfin à l’éducation
morale, pour laquelle il préconise divers moyens : la
répression, l’émulation. Il oublie le plaisir et
l’intérêt.

Tel
est le livre de M. Binet. Telles sont les « Idées
modernes sur les Enfants », d’après M. Binet. J’ai suivi
l’auteur pas à pas, chapitre par chapitre. Je n’ai trouvé
dans ce livre aucune idée directrice, aucun repère,
aucun ordre. Si l’exposé paraît confus, je n’en suis pas
responsable.

Le
livre de M. Binet fixe une fois de plus l’attention sur la nécessité
de veiller de très près au développement
physique de l’écolier, à son hygiène, à
sa croissance. On peut tirer de sa lecture une autre leçon : la
faillite des méthodes exactes de la « mathématique »
en pédagogie.

L’intelligence,
la mémoire sont choses complexes, impossibles à mesurer
avec exactitude. Chacun de nous est soumis à son hérédité
et à ses moyens de perception, à ses sens. Or,
l’hérédité est chose particulière ;
l’acuité des sens, l’aptitude à percevoir sont choses
personnelles. Cet enfant voit très clair, il entend très
bien, son toucher est extrêmement sensible. Quoi d’étonnant
à ce qu’il ait d’un même objet, une idée
différente, plus exacte, plus précise, que cet autre
enfant dont l’œil accommode mal, dont l’ouïe et le toucher sont
moins sensibles, et qui en somme reçoit de l’objet des
impressions moindres ?

Ne
l’oublions pas en effet. Nous percevons du monde extérieur ce
que nos sens nous permettent d’en percevoir. Or les organes des sens
ne sont pas chez tous identiques. Il y a, de plus, des maladies de la
perception. M. Binet constate une chose exacte quand il dit que chez
certains anormaux, un sens peut être parfois extrêmement
développé. Cela même est l’une des
caractéristiques des anormaux. Il y a là un manque
d’harmonie, d’équilibre sensitif.

Que
conclure de tout cela ? Qu’il faut entreprendre ces études avec
une extrême prudence et une rigoureuse méthode. Et aussi
que le premier temps de l’éducation c’est l’éducation
des sens
. Avant d’interpréter un fait il faut le
constater.

Cela
est déjà une orientation.

Pour
le reste, rien ne vaut l’observation méthodique de chaque
enfant par le maître — et l’école est un vaste champ à
cultiver, c’est là un remarquable « laboratoire »
pour employer le terme pompeux de M. Binet.

Remarquons
aussi que, pour cette étude, l’État ne s’adresse pas
aux maîtres, mais qu’il a créé à côté
un « laboratoire » où, en dehors de l’école,
on travaille les méthodes pédagogiques. Là
encore ceux qui sont particulièrement compétents ne
sont pas consultés. Et ce que nous jugeons être
aujourd’hui l’erreur de M. Binet peut être demain, dans les
programmes, proclamé vérité officielle ! Nos
camarades instituteurs peuvent être obligés de
s’incliner devant les « pédagogues de laboratoire »,
ces pédologues, s’ils n’arrivent à résister aux
pouvoirs publics !

Je
voudrais aussi dire un mot de ces gens qui s’étiquettent
savants, et couvrent du pavillon scientifique une phraséologie
alambiquée et prétentieuse. Comme si la science avait
besoin de piédestal ! Comme si l’esprit scientifique n’était
pas la logique appliquée.

Faire
œuvre scientifique, c’est observer méthodiquement et
interpréter exactement les faits. Chacun doit tendre à
posséder cet esprit-là. Mais vraiment la science n’est
pas une religion — et il temps d’en finir avec les quelques
pontifes qui espèrent cacher leur incapacité en
s’affublant de grosses lunettes, et qui abritent sous une perruque
leurs longues oreilles. Ce sont là pédants. Le sage est
plus modeste.

R.
Lafontaine.


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