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Témoins n°29 (mars 1962)
Mort d’un nègre
Article mis en ligne le 5 mars 2008

par McCullers (Carson)
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(Que
le lecteur ne s’y trompe pas. Si nous reproduisons ci-dessous cette
scène du dernier livre d’une romancière américaine
du plus grand talent, ce n’est point dans l’intention
d’encourager un antiaméricanisme où s’alimenterait
on sait trop bien quelle basse complaisance envers nous-mêmes.
Non : braves (?) Occidentaux d’Europe, vous avez plus ou moins
jusqu’à présent vécu dans la confortable
illusion que les horreurs du racisme, c’était bon pour des
« sauvages », Russie des pogroms, Allemagne nazie ou
Yankees. Mais après ce qui s’est passé et se passe
aujourd’hui chez nous, après ces malheureux manifestants
arabes désarmés, battus à mort et jetés à
la Seine, après les lynchages toujours impunis, la torture
toujours en vigueur, votre belle âme de « civilisés »
ne doit plus — du moins faut-il l’espérer — se sentir à
l’aise. Et lorsque vous lirez le suivant récit, évocation
d’un drame d’autant plus odieux qu’il est, en somme,
involontaire et la conséquence pour ainsi dire automatique de
cette honte que constitue la vie en état de ségrégation,
dites-vous bien que nous ne vous le donnons pas ici à titre de
curiosité exotique, mais que c’est, hélas, votre
propre portrait que nous vous tendons.)

Jester
se mit en devoir de revenir au drugstore de Malone, tout à la
pensée d’un coca-cola à la cerise bien froid de glace
dûment concassée. Au coin où il avait attendu
l’autobus, un des personnages originaux de la ville, un dénommé
Wagon, était assis à l’ombre du store, sa casquette
tout à côté de lui sur le trottoir. Wagon, nègre
à la peau claire, était chaque jour pris en charge par
Grand Dadais — Grown Boy — qui l’amenait ensuite dans sa petite
voiture jusqu’à l’un ou l’autre des magasins munis de
stores au voisinage desquels l’infirme avait l’habitude de
mendier. Puis, à la fermeture des boutiques, Grown Boy le
ramenait à la maison, toujours dans le même véhicule.
Quand Jester laissa tomber un nickel dans la casquette, il remarqua
qu’elle contenait déjà pas mal de pièces, dont
même une de cinquante cents. Cette pièce de cinquante
cents, Wagon lui-même la mettait là régulièrement,
par ruse, dans l’espoir d’encourager ainsi la générosité
des passants.

— Comment
ça va, petit oncle ?

— Juste
supportable.

Grown
Boy, qui se montrait souvent à l’heure du déjeuner,
montait sa faction, l’œil aux aguets. Wagon, ce jour-là,
avait du poulet froid, au lieu de son habituel sandwich. Il mettait à
le manger cette grâce nonchalante et délicate avec
laquelle les gens de couleur mangent du poulet.

Grown
Boy demanda : « Pourquoi ne me donnes-tu pas un morceau de
poulet ? », bien qu’il eût déjà déjeuné.

— Ça
va, peau de réglisse.

— Ou
bien un biscuit, avec de la mélasse ?

— Cause
toujours, je ne t’écoute pas.

— Ou
deux ronds pour m’acheter un cornet ?

— Laisse
tomber, face de nègre. Tu me fais l’effet d’un moustique.

Et
ça continuerait comme ça, Jester le savait, le grand
gamin maladroit et à demi simple d’esprit demandant l’aumône
au mendiant. Des panamas portés sur l’oreille — sur la
place du tribunal les fontaines séparées pour les
Blancs et les Noirs — l’auge et les anneaux pour les mules — de
la mousseline, du lin blanc, des blouses déchirées.
Milan. Milan. Milan.

Une
fois entré dans l’obscurité du drugstore plein
d’odeurs remuées par les ventilateurs, Jester eut en face de
lui Mr Malone debout en bras de chemise à côté de
sa fontaine.

— Auriez-vous
la bonté de me servir un coca-cola, Monsieur ?

Faiseur
d’histoires et trop poli, le petit gars, et Malone se rappela la
façon cinglée dont il s’était envoyé
les bras l’un contre l’autre en attendant l’autobus de
l’aéroport.

Pendant
que Mr Malone préparait le coca-cola, Jester, d’un pas
traînant, alla jusqu’à la bascule et monta dessus.

— Cette
bascule ne marche pas, dit Mr Malone.

— Excusez-moi,
dit Jester.

Malone
regarda Jester, étonné. Pourquoi avait-il dit cela, et
n’était-ce pas vraiment idiot que de s’excuser parce que
la bascule de la pharmacie était détraquée ?
Cinglé, pour sûr.

Milan.
Des gens étaient contents de vivre et de mourir à
Milan, avec, pour tout potage, de brèves visites à des
parents ou autres à Flowering Branch, Goat Rock ou d’autres
trous des environs. Des gens étaient contents de vivre leur
vie mortelle et de mourir et d’être enterrés à
Milan. Jester Chane n’était pas du nombre. Une minorité
d’un seul, peut-être, mais alors d’un seul bien décidé
à penser non. Jester, tout en attendant, se cabrait tout
entier, et Malone l’observait.

Le
coca-cola, tout embué de froid, fut finalement sur le comptoir
et Malone dit : « Voilà pour vous. »

« Merci,
Monsieur. » Quand Malone eut passé dans son laboratoire,
Jester, à petits coups, commença de siroter son
coca-cola glacé tout en continuant de penser à Milan.
C’était la saison torride, quand tout le monde reste en bras
de chemise à l’exception de quelques enragés des
bienséances revêtant leur veston pour aller déjeuner
au Cricket Tea Room ou au café de New-York. Son coca-cola
toujours à la main, Jester, indolemment, alla jusqu’à
la porte grande ouverte.

Les
quelques instants qui suivirent devaient rester à jamais
gravés dans sa mémoire. Instants kaléidoscopiques,
cauchemardesques, trop rapides et trop violents pour être
sur-le-champ assimilés. Plus tard, Jester sut qu’il était
responsable du meurtre, et la connaissance de cette vérité
de fait devait encore accroître le poids de toutes ses
responsabilités. C’étaient les instants où le
premier mouvement et l’innocence sont ternis, offusqués,
de ces instants qui marquent une fin et qui, bien des mois plus tard,
devaient le sauver d’un autre crime — en vérité
sauver son âme.

Cependant,
Jester, son coca-cola à la main, regardait le bleu flamboyant
du ciel et l’accablant soleil de midi. La sirène de la
filature Wedwell hurla. Les ouvriers s’égaillèrent
pour aller déjeuner. « L’écume émotionnelle
de la terre », les avait appelés son grand-père,
bien qu’il possédât un beau paquet d’actions Wedwell
qui avaient confortablement monté. Grâce à la
hausse des salaires, les hommes, au lieu d’apporter leurs gamelles,
pouvaient s’offrir de manger dans des cantines. Enfant, Jester
avait craint et abhorré cette « chiourme d’usine »,
épouvanté qu’il était par la saleté et
la misère partout visibles dans le quartier industriel. Encore
maintenant, il n’aimait pas, vêtus de bleus de travail et
chiquant du tabac, les ouvriers de la filature.

A
la longue, il ne restait plus à Wagon que deux morceaux de
poulet frit — le cou et le dos. Avec une tendre délicatesse,
il commença par s’attaquer au cou, qui a autant
d’articulations fibreuses qu’un banjo et exactement la même
douceur.

« Juste
un petit bout », implora Grown Boy. Il regardait avidement le
dos du poulet et sa main d’un noir brunâtre fit mine d’en
approcher. Vite, Wagon avala, puis, pour s’assurer qu’on ne le
lui prendrait pas, cracha sur le dos de la volaille. Le glaviot
visqueux étalé sur le dos croustillant et bien doré
mit Grown en fureur. Jester qui l’observait, vit les yeux sombres,
chargés de convoitise, fixer la monnaie dans la casquette du
mendiant. Un brusque pressentiment le fit crier : « Non, pas
ça ! », mais son cri étranglé fut recouvert
par les coups métalliques de l’horloge municipale sonnant
midi. Tout se brouillait : l’éblouissement de la lumière,
les vibrations du bronze et la résonance de l’immobilité
méridienne ; puis, la chose fut si soudaine et si violente que
Jester, d’abord, n’en prit même pas conscience. Grown Boy,
après avoir fait main basse sur la monnaie au fond de la
casquette, déjà s’enfuyait à toutes jambes.

« Attrapez-le,
attrapez-le ! » criait Wagon en se hissant sur les « chausses »
de cuir protégeant ses moignons et sautant de l’un sur
l’autre en proie à une fureur impuissante. Jester,
cependant, s’était lancé à la poursuite de
Grown. Et les ouvriers de la filature, voyant un Blanc tout de blanc
vêtu courir après un nègre, joignirent la chasse.
L’agent du carrefour Douzième-Avenue-Broadway, apercevant la
course, se hâta dans la direction de la cohue. Et au moment où
Jester, qui avait réussi à rattraper Grown Boy et à
le saisir au collet, s’efforçait de lui arracher l’argent
que le fuyard serrait dans son poing, une demi-douzaine des
poursuivants se mirent à frapper à qui mieux mieux,
bien qu’aucun d’entre eux ne sût de quoi il retournait.

— Sus
au négro ! sus au bâtard de nègre !

L’agent
sépara les furieux à l’aide de son bâton, dont
il finit par asséner un coup sur la tête de Grown Boy
qui, de terreur, se défendait avec acharnement. Peu des
assistants entendirent le choc, mais Grown Boy, soudain, s’affaissa.
La foule, ménageant un passage, observait. Sur la peau noire
du crâne, il n’y avait qu’un mince filet de sang, mais
Grown Boy était mort. Le grand gamin débridé,
vif, insatisfait, qui jamais n’avait eu toute sa part
de jugeote, gisait sur le trottoir de Milan — à jamais
tranquille.

Jester
se jeta sur le jeune Noir. « Grown ? », supplia-t-il.

— Il
est mort, dit quelqu’un dans la foule.

— Mort ?

— Oui,
dit l’agent au bout de quelques minutes. Allez, circulez.

Et
fidèle aux routines du service, il alla jusqu’au téléphone
du drugstore et, bien qu’il eût parfaitement vu ce regard
sans vie, il demanda une ambulance. Quand il revint sur ses pas, la
foule avait reflué vers la boutique et, seul, Jester était
resté près du corps.

— Est-ce
qu’il est vraiment mort ? demanda Jester, et il toucha le visage
encore chaud.

— Ne
le touchez pas, dit l’agent.

L’agent
questionna Jester sur ce qui s’était passé et sortit
son calepin et son crayon. Jester commença un récit à
peine intelligible. Sa tête lui semblait aussi légère
qu’un ballon plein de gaz.

L’ambulance,
de ses appels, transperça l’immobile après-midi. Un
interne en blouse blanche sauta à terre et appuya son
stéthoscope contre la poitrine de Grown Boy.

— Mort ?
demanda l’agent.

— Comme
la romaine, dit l’interne.

— Vous
êtes sûr ? demanda Jester.

L’interne
regarda Jester et aperçut son panama, tombé pendant la
bagarre. « C’est votre chapeau ? » Jester prit le chapeau,
maintenant sordide.

Les
internes en blouse blanche portèrent le corps à
l’ambulance. C’était si inhumain, si rapide, si pareil à
un rêve que Jester, lentement, se dirigea vers le drugstore,
une main sur la tête. L’agent le suivit.

Wagon,
qui en était encore à manger son dos de poulet
ensalivé, dit :

— Qu’est-ce
qui s’est passé ?

— Sait
pas, fit l’agent.

Jester
se sentait la tête vide. Etait-il dieu possible qu’il fût
sur le point de tourner de l’œil ? « Je me sens drôle. »

L’agent,
heureux d’avoir quelque chose à faire, le guida vers une
chaise de la pharmacie et dit : « Asseyez-vous et mettez la tête
entre vos jambes. » Jester obéit, puis, au bout d’un
certain temps, se redressa, bien qu’il fût encore extrêmement
pâle.

« C’est
tout de ma faute. Si je ne lui avait pas couru après et que
ces gens ne nous aient pas rattrapés… » ; puis, tourné
vers l’agent :

« Et
pourquoi l’avez-vous frappé si fort ? »

— Quand
vous dispersez un attroupement en vous servant de votre bâton,
vous ne savez jamais la force avec laquelle vous tapez. Je n’aime
pas la violence plus que vous ne l’aimez vous-même. Qui sait,
je n’aurais peut-être seulement pas dû m’enrôler
dans la police.

Entre
temps, Malone avait téléphoné au vieux juge de
venir chercher son petit-fils et Jester, sous l’effet du choc,
fondait en larmes.

Carson
McCullers

(« Clock
without Hands », ch.
V)


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