La Presse Anarchiste
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Témoins n°29 (mars 1962)
Chants du malheur
Article mis en ligne le 5 mars 2008

par Broonzy (Big Bill), Milosz (Czeslaw)
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Campo dei Fiori [1] 
 

A Rome sur le Campo dei Fiori
Corbeilles de citrons et d’olives,
Le sol que le vin fait rougir.
Les forains versent sur les tables
Les roses des fruits de mer ;
De lourdes grappes de raisin
Ecrasent les pêches duvetées.
C’est bien ici, sur cette place
Que mourut Giordano Bruno.
Le bourreau éteignit le bûcher
Au cercle des curieux badauds.
A peine disparut la flamme
Que se remplirent les tavernes,
Remirent les porteurs sur leurs têtes
Des paniers de citrons et d’olives.
Je te vis, Campo dei Fiori,
Un printemps à Varsovie.
Près des gaies balançoires
La vive mélodie faisait taire
Les coups de canon au ghetto ;
Très haut s’envolaient les couples,
Jusqu’au milieu du ciel clair…
Le vent des maisons en feu
Levait les robes des jeunes filles
Et riaient les foules insouciantes
Du beau dimanche de Varsovie.
D’aucuns diront peut-être :
Le peuple de Varsovie ou de Rome
Boit, vend, aime et s’amuse
En fuyant les bûchers martyrs…
Moi, je me disait alors
Combien qui périt reste seul
Et qu’au moment où Giordano
Montait au sommet du bûcher
S’était tue la langue humaine…
Mais après des siècles entiers,
Le plus grand des Campi dei Fiori
Verra le bûcher de révolte
Jailli des paroles du poète.

[Czeslaw Milosz]

Quand aurai-je le nom d’homme ?

(My only sin is in my skin, chante Armstrong… et cela ne s’applique pas aux seuls Noirs. Le blues, cette création des Noirs d’Amérique, est l’expression la plus poignante et la plus spontanée d’un homme à qui l’on refuse le nom d’homme. « Lorsqu’un Noir chante le blues, écrit Hugues Panassié, ce n’est pas pour s’attendrir sur sa souffrance et ses malheurs, c’est pour s’en délivrer. La résonance avec la boutade d’Aubanel sur la poésie est frappante, « qui chante son mal, l’enchante ». Les thèmes les plus fréquents sont ceux des chants populaires de toutes les races, à toutes les époques : l’amour déçu, le labeur écrasant, la misère toujours présente ; mais aussi les allusions à l’actualité humaine — mobilisation, inflation — ou météorologique — tornade, inondations — sans omettre les protestations plus ou moins déguisées contre le préjugé de race et la ségrégation ». Le blues, peut-on dire en effet, est la manifestation de l’« inconscience créatrice » d’hommes qui n’ont connu que l’injustice mais qui refusent cependant la haine du Blanc. Cri de colère, de délivrance. et aussi d’espoir : — « Demain (chante Langston Hughes) je resterai à table. — Personne alors n’osera me dire : — Va manger à la cuisine. » C’est alors que l’Amérique aura enfin trouvé son âme et relégué dans les greniers de son histoire l’exaspérant et anachronique « problème Noir ». M. B.)

Depuis que je suis entré en ce monde
Voilà ce qui m’est arrivé :
Jamais on ne m’a donné le nom d’homme
Et je vais sur mes 53 ans.
 
(Refrain, répété après chaque couplet :)
Je me demande, je me demande,
Je me demande quand on me donnera le nom d’homme,
Faudra-t-il que j’attende d’avoir 93 ans ?

* * *

Quand l’oncle Sam m’a fait appeler,
J’ai bien cru que ce coup-ci ça y était,
Mais quand je suis arrivé à l’armée
Ils m’appelèrent « soldat Untel ».

* * *

Quand je suis revenu de la guerre,
Cette nuit-là on a bien rigolé.
Le lendemain j’ai rencontré mon ancien patron.
Mon ancien patron qui m’a dit :
« Négro va mettre ta salopette. »

* * *

J’ai travaillé aux digues
J’ai boulonné des rails.
Un Noir n’est qu’un négro pour le Blanc
Et ce qu’il sait faire, on s’en tout.

* * *

Ils disaient que je n’étais pas éduqué
Mes habits étaient sales et en loques.
Maintenant, j’ai un peu d’instruction
Mais je serai un négro jusqu’au bout.

[Big Bill Broonzy]

(Traduit de l’américain par Michel Boujut)

* *

« Ortiz, vous vous êtes mis
Dans un bien étrange cas
Le tout par pure folie. »

Lope de Vega, « L’Etoile de Séville »

Comme les jours sont devenus longs pour moi…

Par Dieu, oncle Tayeb
Les dires des gens sont terrifiants
Et je ne peux que te croire
Puisque les cailloux et le gravier me coupent les pieds.
 
Quand ils nous ont embarqués dans les fourgons à bestiaux
Sombres et endeuillés
A Constantine ils nous ont débarqués
J’ai laissé mon village et mes parents.
 
Quand nous fûmes pris tous les deux
Avec les chaînes autour des poignets
Mon père nous regardait
Et ne pouvait nous adresser une parole
Quand ils nous emmenèrent
Au camp de la colline du Manas
Les fenêtres jaunes seules apparaissaient.
Je prie Dieu pour pouvoir retourner
Dans mon village et au milieu des miens.
 
Le chien de brigadier
Avec sa grosse voix hurle
Je me souviens de mon village
Où j’ai laissé mes parents.
A Aïn Senour
Où les Arabes et les Européens se promenaient
Le soldat français, véritable colosse
Avec un nerf de bœuf me battait.
 
Nous étions à moitié morts
Quand nous fûmes conduits devant le tortionnaire
Qu’importe
Pourvu que mon village et mes parents soient épargnés.
Jeté dans la sinistre geôle,
Ni mon père ni ma mère ne viennent me voir
Personne, à part le colonialiste
Qui parle, ouvre et ferme la porte.

[Anonyme]

(Chant populaire algérien extrait de « Partisans » (Maspéro éd.), numéro saisi de septembre 61.)

Notes :

[1Fragments de l’un des « Poèmes du ghetto de Varsovie » rassemblés et traduits par Irène Kaufer et publiés dans « Les Temps modernes » (janvier 1962). — En ce qui concerne l’appellation de la place romaine dite « Campo dei Fiori », que la traductrice écrit (après l’auteur ?) curieusement« Campo di Fiori », nous nous sommes permis d’en rétablir la forme italienne authentique, évidemment en usage à Rome. — Ajoutons que c’est sur cette place que Giordano Bruno fut, en l’an 1600, brûlé par l’Eglise ; aujourd’hui s’y dresse sa statue.


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